L'ALLIANCE

Homélie du Frère Bernard MAITTE

Vigiles du vingt-sixième dimanche du temps ordinaire – C

(26 septembre 2004)

Retraite paroissiale à Notre Dame du Laus

 

P

our beaucoup d'entre nous, le mot "alliance" veut d'abord désigner cet anneau que les époux échangent lors de leur mariage. L'alliance est alors signe d'une profonde réalité, celle d'un amour donné, échangé. Dans la vie des sociétés, l'alliance était le contrat que des chefs et des clans établissaient pour garantir leurs droits et leurs pouvoirs. Mais on peut dire que pour Dieu, le mot Alliance est comme le résumé de toute l'histoire de son histoire avec les hommes.

Dieu a fait Alliance avec toute la création, une alliance où la création chante Dieu, une alliance où l'homme au sommet de la création devient signe de l'image, de la ressemblance avec Dieu.

Dieu a fait Alliance avec l'humanité, une alliance avec Noé où l'humanité est racheté de ses égarement. L'arc-en-ciel est alors un signe, comme un pont entre la terre et Dieu, un pont où les couleurs doivent faire miroir le plaisir d'être aimé de Dieu.

Dieu a fait Alliance avec Abraham. Une Alliance précise qui s'inscrit dans la chair par la circoncision. Alliance qui dit que le Seigneur n'est pas à l'extérieur de nos vies, mais présent aussi sûrement qu'une marque dans notre chair.

Dieu a fait Alliance avec Moïse, lui donnant les paroles de la vie. En somme, Il inscrit dans le quotidien des événements humain, des gestes posés et des actions accomplies, le principe d'une vraie source de vie. Ici, la parole de l'Alliance est manifesté par le sang répandu. En répandant la moitié du sang sur l'autel qui représente Dieu, puis sur le peuple, Moïse ratifie le pacte de l'Alliance.

La nouvelle et éternelle Alliance, elle, sera ratifiée par le sang su Christ, Verbe de Dieu, sa Parole et source de vie, source de vie donnée, manifestée par son sang versé sur l'autel de la croix, par ce sang répandu sur l'Israël nouveau dont Marie et saint Jean au pied de la croix en sont le calice.

En somme, l'Alliance est comme le concerto de Dieu avec l'humanité. Le soliste divin concerte, dialogue avec la masse orchestrale de notre humanité. Le concerto de l'Alliance doit conduire d'ailleurs à résoudre les inégalités des parties en présence : le soliste et l'orchestre doivent trouver ensemble comme le point d'orgue de leur harmonie. Un théologien écrivait : "La Bible est une histoire d'amour, d'amour entre Dieu et les hommes". Chaque amour a ses mots et ses rites. L'amour de Dieu et de l'homme dans la Bible s'exprime dans le mot Alliance, dans les rites de l'Alliance. L'Alliance est le fil conducteur entre l'Ancien et le Nouveau Testament. Elle est, à travers tant de cultures, la permanence d'un "je t'aime" entre Dieu et l'homme. "Je t'aime" exigeant, passionné du côté de Dieu, qui accompagne ce "Je t'aime" de la promesse d'aimer toujours. "Je t'aime" difficile et conscient de ses limites du côté des hommes.

On s'étonnera peut-être que la conclusion de l'Alliance entre le peuple d'Israël avec Moïse d'une part, et Dieu d'autre part, prenne l'allure d'une absolue exigence manifestée par les dix commandements, et l'allure d'un sacrifice manifesté par le sang répandu sur l'autel et le peuple. Mais, quand on y pense, le sacrement de mariage, signe de l'Alliance de Dieu avec son peuple, ou mieux du Christ et de son épouse qui est l'Église, relève de la même logique et devrait révéler aux hommes d'aujourd'hui est à la fois exigence et don, et parce qu'il est don, il est exigence.

Quel que soit la forme de notre amour, il nous provoque à ces deux réalités. Ainsi, lorsque Jésus nous laisse le commandement de son amour, Il le réalise lui-même en livrant son corps, pour nous, en répandant son sang, don de sa vie pour son peuple. Bien sûr, nous pourrions rester dubitatifs sur l'aspect dramatique de cette Alliance. Mais le concerto de Dieu avec l'humanité n'en reste pas à l'adagio de la croix. Sa composition musicale s'ouvre sur le finale triomphant de la résurrection, promesse de vie, de miséricorde et de grâce. L'amour n'est pas un exercice de morale, mais une promesse ce vrai bonheur. Certes, on pourrait dire, comme dans le patinage artistique, qu'on ne peut pas évacuer les figures imposées, mais l'art du patinage et son aboutissement sont bien les figures libres ? Nous pourrions prendre encore une autre image, celle du film de Tartowsky : Andrei Roublev. Dans le monde qui est le sien, Andrei Roublev ne connaît que la dureté de la vie et la misère de l'homme, sa boue, et pourtant, vivre pour lui est un combat, et tout le film est en noir et blanc pour signifier cette exigence, sauf les dernières images qui nous font contempler les fabuleuses icônes de Roublev dans leur resplendissement de couleurs, qui révèlent que sa vie, comme celle de ses contemporains, sont une vie et une humanité graciée.

L'Alliance aussi que Moïse célèbre au nom de Dieu pour son peuple nous dit exactement cela : comment la part de Dieu travaille au cœur des hommes, leur vie, leurs pensées et leurs actions, comment sa Parole crée et recrée l'homme, et comment aujourd'hui l'évangile est annoncé aux pauvres, aux aveugles et aux boiteux de notre humanité, c'est-à-dire à nous-mêmes. C'est Bernard Quelquejeu qui écrivait en ce sens : "L'homme évangélique sait bien que ne sont abolis ni son corps, ni ses besoins, ni ses désirs, ni le temps, ni ses douleurs, ni les autres hommes, ni la cité séculière, ni la pratique politique. Il se demande bientôt ce qui arrive à sa recherche morale lorsqu'il va devoir continuer à la vivre et la mener alors même qu'il a commencé d'habiter la contrée de l'Alliance. Alors, il constate ceci : d'abord, que sa recherche est assumée tout entière, telle quelle, ensuite, qu'éclairée par le visage du Ressuscité, elle est, elle aussi, délivrée de ses démons, de ses esclavages, enfin, que relue dans l'histoire de l'Alliance, elle est accomplie selon une profondeur nouvelle et une signification mystérieuse et déroutante".

En définitive, c'est ce qui se passe dans cette conclusion de l'Alliance. Les hébreux, après la lecture du livre de l'Alliance déclarent tous en chœur : "Tout ce que Dieu a dit, nous le ferons, et nous y obéirons", et ils reçoivent le sang de l'Alliance. Ce nouveau peuple de l'Alliance que nous sommes, accomplit le même rite, nous répondons dans la liturgie de la Parole de la messe, au Seigneur, et ensuite nous recevons le corps livré et le sang versé de l'Alliance en Jésus. Après avoir foulé cette contrée de l'Alliance, Israël erre encore quarante ans dans le désert. Après avoir reçu le pain de vie, et la coupe du Salut, après avoir habité le pays où coulent le lait et le miel, qu'est l'Église, contrée de l'Alliance, nous poursuivons pourtant notre pèlerinage dans l'exode de nos déserts parfois bien chaotiques. Mais l'amour du Seigneur est de toujours à toujours, et c'est pourquoi son Alliance est vraiment éternelle et nouvelle. Son Alliance est vraiment nouvelle parce que l'amour c'est toujours nouveau. Son Alliance est vraiment éternelle parce que l'amour est sans fin.

"Je vous laisse un commandement nouveau : aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime". C'est une parole et un acte de Jésus, mots d'Alliance et rite d'Alliance. Il attend et aime notre réponse à l'avance, pourtant fragile : "Tout ce que tu dis, nous le ferons". Autrement dit : "Je t'aime".

 

 

AMEN