IL EST LE ROI QUI SAUVE
2 S 5, 1-3 ; Col 1, 12-20 ; Lc 23, 35-43
Solennité du Christ-roi – année C (dimanche 23 novembre 2025)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
« Si Tu es le Fils de Dieu, sauve-Toi Toi-même ».
Frères et sœurs, nous avons, à travers ces quelques lignes de l’évangile, une sorte de condensé de ce que signifie pour Dieu le fait de vouloir nous sauver. En effet, trop longtemps on a cru que si le Christ était venu, toutes les affaires étaient réglées ; finalement, Il était tout-puissant et ne dépendait donc en rien de tout ce qui constitue l’histoire du Salut. Il nous avait créés, Il savait comment s’y prendre, Il devait venir et puis nous sauver. Donc, pas vraiment d’inquiétude : Il est le Tout-Puissant, Il arrange tout et c’est parfait. En réalité, cette manière de concevoir la puissance de Dieu est un tout petit peu réductible à certaines de nos aspirations, qui ne sont pas toujours les meilleures.
En fait, le texte de saint Luc que nous venons de lire, nous apprend vraiment de quoi il retourne. En fait de puissance de Dieu, non seulement elle ne se manifeste pas, mais au moment de la crucifixion et de l’exhibition du condamné, le Fils de Dieu, on nous décrit le peuple, les autorités, en train de rire, de se moquer et de blasphémer. Quand le Christ meurt, c’est le moment où Il est le plus déconsidéré, le plus moqué. On ne met pas nécessairement en cause l’existence de Dieu, dans cette mentalité-là, ça reste quelque chose de latent, ce n’est pas nécessairement un Dieu dont la figure et le profil sont très élaborés, c’est le grand Manitou, celui qui devrait tout arranger pour que ça aille au mieux, mais surtout on dit : « Puisque Tu es le Messie, le Fils de Dieu », on s’en prend à la réalité même de ce qu’est Jésus comme Messie, envoyé par Dieu.
Là, nous assistons à une scène peu banale : alors que Luc, dans tout son évangile, au fil des récits, des miracles, des prédications, nous montre toujours Jésus en train d’annoncer le Père, d’annoncer la présence de la miséricorde de Dieu, d’annoncer les Béatitudes, d’annoncer le projet de Dieu, d’annoncer le fait qu’Il veut nous sauver, et que Lui est le médiateur unique et privilégié, alors qu’Il vient de nous expliquer tout cela, la fin de son évangile conclut qu’on n’a rien compris. Tout ce qu’on a projeté sur son discours, sur sa manière d’être, de partager avec les hommes, sa promesse, le don d’un Salut, qu’Il soit compris par les juifs ou qu’Il soit compris par les païens qu’Il a quand même souvent fréquentés, dans tous ces cas-là, tout ce qu’on nous a raconté, c’est nul.
Ce qui est le plus saisissant et le plus provoquant, c’est que Luc va jusqu’à montrer que ceux-là même qui auraient pu en être les bénéficiaires et qui peut-être dans un premier temps L’ont suivi, tous ceux-là se sont tous défilés et ont tous considéré que c’était fini. Vous connaissez le récit des disciples d’Emmaüs : quand ils quittent Jérusalem dans la journée de Pâques pour retourner chez eux, ils sont terriblement déçus car ils pensaient que Jésus allait délivrer Israël et deux jours après sa mort, il ne s’est rien passé ! Ici, nous avons dans l’évangile même, la manifestation du plus grand manque de confiance, de la plus grande incrédulité qui ait jamais eu lieu. Là, devant le Christ crucifié, devant Celui qui est venu pour être le Messie, l’envoyé de Dieu, l’annonciateur du Royaume, tout le monde rit : parce que c’est ça, les mots utilisés, soit pour les soldats, soit pour la foule, à l’exception d’un seul qui est le bon larron, c’est uniquement de la moquerie.
Autrement dit, la vie du Christ se termine par un défi collectif adressé à Dieu par l’intermédiaire de Jésus. Finalement, toute prétention de Salut, auprès de ceux qui ont pourtant été à certains moments des suiveurs, tout cela sombre dans plus que la déception, comme pour les disciples d’Emmaüs, cela sombre complètement dans la dérision. Dieu est-Il capable de sauver ? C’est cela la question, l’enjeu. S’Il n’est pas capable de sauver, à quoi bon afficher les prétentions de vouloir être le roi du monde, celui qui apporte le Salut ? Sur le Golgotha, c’est une chose que l’on ne dit pas souvent, s’est accompli le plus grand motif de déni, de refus, de moquerie et de déconsidération totale du mystère du Salut de Dieu. C’est comme s’il s’était rassemblé une bonne partie de l’humanité (pas uniquement des juifs, contrairement à ce qu’une certaine apologétique chrétienne a voulu nous faire croire) mais tous ceux qui étaient là et qui passaient : exécution publique, moquerie publique et, finalement, injures publiques.
Et c’est quand même cela que l’Église a choisi comme motif pour expliquer la Royauté du Christ. Toutes les fois où nous essayons d’esquiver ce problème, non seulement autour de nous mais en nous, nous sommes toujours tentés de nous dire au départ : c’est la dérision totale sur le Christ. « Tu es venu nous dire que Tu étais Sauveur, Tu n’es même pas capable de Te sauver Toi-même ». Et si on poursuit la méditation sur les injures des témoins de la crucifixion, Dieu non seulement s’est moqué de nous, mais Il se moque de Lui-même. C’est quelque chose que nous n’aimons pas entendre. Nous avons envie au moins que les prétentions au Salut soient cadrées de telle sorte que, si on a fait un certain nombre de prières, de démarches, Dieu considèrera peut-être qu’Il peut reprendre des relations normales avec nous. Mais ce n’est pas tout à fait cela : Dieu est apparu endurer le refus total de la part des hommes de Le reconnaître, Lui, comme le Dieu véritable et le Christ, comme son envoyé pour nous apporter son Salut.
Frères et sœurs, cette scène est étonnamment contemporaine. En fait, quand nous vivons l’histoire que nous vivons, nous sommes tentés de dire : Dieu a bien voulu nous créer, cela Lui a coûté très cher, mais finalement, qu’est-ce que cela apporte ? Et c’est peut-être une des questions les plus dramatiques qui est posée à l’Église et dans la société humaine aujourd’hui : qu’est-ce qu’une religion de Salut ? Dire qu’une religion de Salut, c’est ce qui dans un claquement de doigts ou en un tour de main, arrive immédiatement à remettre tout en place et à faire que tout aille bien, ce n’est pas exactement cela le Salut.
Le Salut, c’est la réponse du Christ : c’est d’accepter qu’au moment-même où Il entre dans la mort, Il y entre sous les moqueries de ceux qui ne croient pas, de ceux qui doutent, de ceux qui n’en veulent plus, de ceux qui considèrent que ce n’est pas la peine d’essayer de faire quoi que ce soit, le monde au lieu de reconnaître un certain Salut de Dieu, ne pense qu’à une chose maintenant, c’est se sauver lui-même.
Nous vivons dans un monde qui a connu l’aspiration au Salut, la connaît peut-être un peu comme un vague souvenir, mais nous vivons dans un monde qui se dit que Dieu Lui-même, s’Il est créateur et s’Il s’est manifesté, Il ne sauve pas. Et non seulement Il ne sauve pas, mais Il se discrédite par l’échec permanent qu’Il rencontre avec ce monde. Ce n’est pas de la mauvaise volonté, mais c’est une sorte d’incrédulité latente terrible aujourd’hui : comment peut-on sérieusement, vu tous les moyens que nous avons trouvés pour essayer d’améliorer la condition humaine et nous en voyons des conséquences qui sont parfois très heureuses, mais sur le fond même du problème, avons-nous avancé ? Notre monde contemporain accepte-t-il non seulement qu’il soit sauvé mais qu’il soit sauvé tout entier parce que Dieu est le seul à être la source du Salut ?
Frères et sœurs, c’est difficile d’être chrétien aujourd’hui, non parce que nous avons un mouvement spontané pour nous réfugier et dire à Dieu : « Puisque le monde ne veut plus de Toi, nous nous réfugions dans nos églises et nous nous tenons bien au chaud pour essayer de mettre en œuvre la puissance de ton amour », mais il ne nous reste qu’une chose : « Seigneur, souviens-Toi de nous. » Dans un moment où nous-mêmes, peut-être dans notre propre vie, nous faisons une certaine expérience d’être oubliés par Dieu, de n’être pas soutenus par Lui avec des signes convaincants qui nous permettraient de dire oui à cette proposition de Salut, peut-être pour nous-mêmes – qu’ai-je fait au bon Dieu pour qu’Il me fasse cela ? – il y a toujours Dieu qui se souvient de nous : « Aujourd’hui même, tu seras avec Moi en Paradis. »
Frères et sœurs, je crois qu’un des fils directeurs de notre existence de croyants, c’est la prière du bon larron. Nous n’avons pas besoin de nous fabriquer une croix pour nous crucifier dessus, il y a suffisamment d’ennuis et de difficultés pour devoir les affronter. C’est simplement que cette présence du Salut du Christ, le roi qui sauve, est tellement difficile à imaginer, à accepter que dans le déroulement actuel du monde, le plus déroutant qui soit, nous pourrions presque renvoyer la question au monde en disant : « Puisque tu ne veux plus être sauvé par Dieu, es-tu capable de te sauver toi-même ? » Ce n’est pas sûr que ce qui se passe dans le monde puisse nous en convaincre.
Frères et sœurs, je ne prêche pas le désespoir total et absolu, je crois qu’il y a une chose fondamentale dans notre foi, c’est l’endurance, c’est de savoir que quoi qu’il arrive, il y a ce qui tient, alors qu’en réalité nous sommes d’une fragilité extrême. Que Dieu aujourd’hui, à travers le signe même qui nous est donné de sa crucifixion, les dernières choses que le Christ a entendues sur la croix, ce sont des moqueries, c’est la négation de tout ce qu’Il avait voulu faire, c’est l’incroyance.
Frères et sœurs, pour que le Christ ait pu vivre cela, ça nous dit que nous aussi nous devons essayer de découvrir, au cœur même de nos épreuves et de nos difficultés, que de toute façon, Il ne nous abandonnera jamais. C’est pour cela qu’Il est le Roi de l’univers et Celui qui nous conduit à l’accomplissement de son projet de faire qu’Il soit, Lui, tout en tous. Amen.