LA FIN DU MONDE SERA UNE NAISSANCE

Is 11, 1-10 ; Rm 15, 4-9 ; Mt 3, 1-12
Deuxième dimanche de l'Avent – année A (7 décembre 2025)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

« Un rameau sortira de la souche de Jessé, un rejeton jaillira de ses racines. »

Frères et sœurs, à juste titre, nous avons souvent le réflexe de nous demander comment va se passer la fin du monde. Ou plus concrètement, comment va se passer notre mort qui sera pour nous une petite fin du monde adaptée à notre petite personne ? C’est une question bien légitime, mais je crains que la réponse ne soit pas toujours la bonne.

En effet, nous pensons que la fin du monde sera une grande catastrophe, un grand malheur. Évidemment, on ne sait pas ce que ce sera, alors on peut toujours le penser. Mais ce qui me paraît le plus intéressant, c’est que dans la Bible, un des axes pour penser la mort, soit de ce monde, soit de notre propre mort, est quand même toujours coloré, pas toujours immédiatement, mais en tout cas suggéré, comme une naissance.

C’est pourquoi nous lisons aujourd’hui ce très beau texte sur la prophétie d’Isaïe qui a été proclamé tout à l’heure. Nous sommes 2700 ans en arrière. Déjà à cette époque-là, on se demandait comment pourrait arriver l’accomplissement de l’histoire de ce peuple. On était là, mis en demeure de nous demander ce qui allait se passer. Et là, le prophète Isaïe a une réponse très claire, celle que nous avons lue tout à l’heure : la fin du monde sera une naissance.

Ça veut d’abord dire une chose : contrairement à ce qu’un certain nombre de philosophes modernes nous ont expliqué – nous serions pour la mort, nous vivrions pour faire face à la mort – Isaïe ne dit pas ça. Il dit que nous vivons parce qu’un rejeton est né de la souche, de la famille, de David. Au fond d’emblée – la tradition biblique a été assez fidèle à cela même si la plupart du temps dans notre subconscient chrétien, nous pensons toujours fin du monde comme catastrophe – la fin du monde est l’ouverture d’un monde nouveau. Et le meilleur point de comparaison, c’est évidemment la naissance.

En effet, que se passe-t-il dans la naissance telle que la décrit le prophète Isaïe ? D’une part (le contexte ne le raconte pas tout de suite, mais c’est quand même la réalité) il faut dire que dans ce passage de prophétie d’Isaïe (une des prophéties les plus importantes, appelée la prophétie de l’Emmanuel, qui veut dire Dieu avec nous) il est question de la naissance de quelqu’un qui a un nom extraordinaire, Emmanuel, Dieu avec nous. C’est déjà grosso modo le cadre qui est suggéré : Dieu veut venir parmi nous comme quelqu’un qui naît. Nous avons tellement l’habitude de Le représenter avec une grande barbe et des yeux un peu compatissants et miséricordieux que nous ne pouvons pas imaginer que la venue de Dieu parmi nous soit d’abord celle d’une naissance. C’est bien dommage parce que si on comprend que la venue de Dieu, l’accomplissement de sa promesse, est une naissance, ça pourrait un tout petit peu changer notre attitude vis-à-vis de l’histoire, notre histoire personnelle et l’histoire du monde.

Et donc ici, voici ce qui est extraordinaire : on s’aperçoit que Dieu n’est pas né pour la mort, mais d’abord pour la vie, pour apporter la vie. Il nous faut donc inverser complètement le schéma habituel que nous avons pour penser la venue de Dieu, que ce soit dans notre histoire, il y a 2000 ans, ou le jour où Il reviendra pour rassembler en Lui toute chose, non plus comme un moment à se préparer pour la mort – Dieu sait qu’à ce moment-là on a insisté pour dire qu’il il fallait se préparer vite, faire toutes les dévotions et les prières de la bonne mort pour que ça se passe bien. C’est un exercice tout à fait valide, mais ce n’est pas le fond du problème. En fait, le fond du problème c’est : comment Dieu va-t-Il naître ?

Frères et sœurs, ça change un peu la perspective. Dans un moment où le prophète Isaïe connaît, comme tous ses contemporains, des moments de guerre, de tension, de refus, de lutte entre les petites nations qui sont autour d’Israël, Isaïe dit au roi Achaz : « Vous ne pensez qu’à la guerre, et toi, tu dois penser tout simplement à la naissance d’un enfant. » Il faut avoir beaucoup de courage et de tonus dans des temps de guerre pour penser à la naissance. Aujourd’hui dans l’actualité, on lit plutôt le raisonnement inverse : « À quoi bon faire des enfants pour qu’ils aillent au service militaire, pour qu’ils perdent tout avenir en allant à la guerre ? » La question est d’ailleurs tout à fait pertinente. Mais c’est la réponse qui n’est peut-être pas la bonne. Voici la bonne réponse : « C’est toi le roi Achaz, tu meurs de peur en pensant à ton avenir et à l’avenir de ton peuple, mais moi je viens te dire ce qu’il en est. L’avenir de ton peuple, l’avenir de ce qui est préparé pour toi et pour le peuple, c’est la naissance d’un enfant. » Et ça, c’est quelque chose qui jusqu’à maintenant, jusqu’à ces dernières années, n’était jamais remis en cause. Même dans les pires situations, les pires difficultés, on acceptait qu’il y eût toujours la possibilité d’une naissance : c’est la grandeur de l’humanité.

Il ne faudrait pas commencer à déchoir par rapport à cette perspective et à cette attente du plus profond de notre cœur. Qu’attendons-nous dans notre vie ? Nous attendons que naisse une autre génération, que naissent d’autres enfants, que naissent tous ceux et celles à qui nous voudrions partager véritablement notre propre expérience avec tous ses drames et ses difficultés. Mais il n’empêche que vivre, c’est cela, c’est accepter tout à coup que quelqu’un surgisse dans la vie, qui n’est pas tout à fait nous-mêmes, même si c’est le fils de maman et de papa, mais quelqu’un qui, s’il n’est pas tout à fait nous-mêmes, surgit tout à coup en disant : « Je suis là. » Au fond, ce serait peut-être une très bonne définition de la naissance de Dieu : Celui qui naît au milieu des grandes catastrophes et des grands problèmes. C’est quand même une autre manière que de dire : la vie de l’humanité, c’est se coltiner tous les jours, métro, boulot, dodo, s’ennuyer à mourir et finir par mourir.

Frères et sœurs, c’est quand même une chose à laquelle nous chrétiens, nous devrions réfléchir. Ça ne va pas de soi et pourtant, si on veut avoir la foi, c’est d’abord ce qu’on doit croire. On doit croire que si la vie est donnée, si elle surgit, elle n’est pas donnée et n’est pas à gérer comme quelque chose qu’on va perdre. Elle est donnée comme au moment de la naissance, au moment du surgissement même de notre être. C’est presque dommage qu’on ne se souvienne pas de sa naissance. Je sais, il y a toujours des explications gynécologiques intéressantes qui disent qu’on n’a pas envie de connaître le moment où l’on est sorti du ventre de maman. D’accord, mais le fond du problème, c’est : pourquoi est-on né ? Dieu nous a-t-Il donné la vie ? Dieu a-t-Il voulu que nous surgissions à la vie simplement pour nous lasser, dès le début, de la souffrance qui nous a mis au monde ?

Frères et sœurs, ça, c’est le signe de sociétés vivantes. Je pense qu’aujourd’hui, on peut vraiment se poser la question car il y a une deuxième chose : quand cet enfant naît dans la prophétie d’Isaïe, qu’a-t-Il ? Qu’apporte-t-Il ? Sur Lui repose l’Esprit, l’Esprit de force, de sagesse, d’intelligence, de crainte de Dieu. On ne voit pas la naissance uniquement comme un accomplissement biologique et le constat de la bonne santé de l’enfant. Non, sur Lui, sur l’enfant qui naît repose déjà l’Esprit de sagesse, de force et de crainte de Dieu.

La naissance n’est pas du tout une descente dans la réalité de tous les jours. Elle est le fait qu’un enfant apporte avec lui une dimension nouvelle. C’est pour cela que ça change la vie familiale. Cette dimension nouvelle nous dit que nous sommes destinés à vivre. D’une certaine façon, réfléchissons-y, dans nos familles, qui sont ceux qui nous disent qu’il faut vivre de toute sa force, de tout son esprit et de toute sa sagesse ? Ce sont d’abord les enfants, car l’attitude fondamentale des enfants, c’est de s’émerveiller devant le monde, c’est de trouver ça extraordinaire, même si c’est l’occasion de faire des bêtises non moins extraordinaires. Quand c’est ça qui est en jeu, eux nous disent : « Ça vaut la peine de vivre pour apprendre et découvrir vers quoi l’on va. » C’est l’âge des pourquoi, pourquoi il y a ci, pourquoi il y a ça et pourquoi il y a le ciel, pourquoi il y a le bon Dieu, pourquoi ? Voilà, c’est l’Esprit de sagesse et d’intelligence, l’Esprit de conseil et de force. Les enfants sont ceux qui raniment sans cesse le questionnement fondamental : « Pourquoi je vis ? Pourquoi je suis avec vous ? Qu’est-ce que j’attends de vous ? Que vous me disiez ce que vous attendez de moi dans la vie et dans l’avenir ? » C’est donc ça qui nous est décrit à partir de la naissance de cet enfant, Dieu avec nous. C’est extraordinaire car d’une certaine façon, quand le Christ est né, c’est la première chose qu’Il nous a montrée.

Et puis il y a une deuxième chose : est-ce que ce sont les rédacteurs du livre d’Isaïe ? Les prophètes n’avaient pas l’intelligence artificielle pour savoir exactement comment organiser le texte de la Bible. Heureusement, c’est pour ça qu’il y a encore des questions à se poser. Mais que se passait-il à ce moment-là ? Quand on décrivait la naissance de cet enfant, on a tout de suite adjoint un petit oracle qui fait sans doute très plaisir, mais que la plupart du temps on ne comprend pas, c’est-à-dire au moment même où l’enfant va naître, où il va commencer à exercer son pouvoir, qu’est-ce qu’Il va faire ? Il va faire que le loup habitera avec l’agneau, le léopard se couchera près du chevreau, la vache et l’ours auront même pâture, le lion, comme le bœuf, mangera du fourrage.

Évidemment, et je pense que pour les prophètes eux-mêmes et les auditeurs, ils savaient bien de quoi ils parlaient, ils ne pensaient pas que tout d’un coup, les ruminants allaient devenir gentils comme des lions et les lions gentils comme des ruminants. Ils voulaient simplement dire que soudain, il y avait la paix dans le monde. À ce moment-là, la naissance est aussi un facteur de paix, ce n’est pas un facteur de rivalité. Après, les enfants entre eux, le problème dans les familles, vous avez un très long chapitre à écrire en tant que parents ! Mais il est vrai quand même que c’est là le fond du problème, le prophète qui dit : « Quand les enfants naissent, ils sont les porteurs de paix et d’une communion extraordinaire entre les vivants. » Que nous montrent-ils alors ? Ils nous montrent la vie comme facteur de paix et d’entente entre tous les vivants.

Frères et sœurs, ça a été créé quand même presque sept cents ans avant la naissance du Christ. C’est ainsi que ça a été la première prophétie de la naissance du Christ. On l’a un peu oublié, on ne se rend pas compte de ce que ça veut dire, mais si on veut se préparer à Noël, c’est le moment ou jamais de nous convertir et de regarder la façon dont Dieu veut qu’à travers sa naissance qui apporte la paix au monde, nous puissions nous-mêmes être les bénéficiaires, les témoins et ceux qui partagent la beauté et la grandeur de ce projet de Dieu. Non pas un projet de mort, mais un projet de vie et d’épanouissement de l’enfant à la merveilleuse naissance de ce que chacun est appelé à vivre.