QU'EN EST-IL DE NOTRE AVENIR?
Am 6, 1a + 4-7 ; 1 Tm 6, 11-16 ; Lc 16, 19-31
Vingt-sixième du dimanche du temps ordinaire – année C (28 septembre 2025)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Frères et sœurs, à travers cette parabole sans doute adaptée par Jésus, ces histoires du séjour et du dialogue des morts étaient un sujet absolument courant à l'époque, pas uniquement dans le monde juif, mais également dans les contes égyptiens, dans certaines traditions sémitiques et également en Grèce. Ce problème de l'éternité, de la vie dans l'au-delà était au cœur même de toutes les préoccupations spirituelles et religieuses des hommes. Aujourd'hui, cela a un petit peu changé, nous n'en avons retenu qu'un proverbe un peu, disons, vengeur. Quand quelqu'un mène la grande vie, on dit : « Il ne l'emportera pas au paradis ».
C'est une manière un peu succincte de résumer le problème et ça mérite un peu plus que ça, d'autant plus que dans l'Antiquité, on s'en est vraiment préoccupé – c'est le problème du devenir de l'homme : qu'est-ce que l'avenir de l'homme ? Ce n'est pas uniquement la foi chrétienne qui a proclamé la vie éternelle. Beaucoup de traditions philosophiques, religieuses, culturelles se sont autant préoccupées de ce qui se passe après que de ce qui se passe maintenant. Jésus a eu l'habileté – car Il était un grand conteur aussi – de présenter cette histoire telle qu’elle devait circuler dans ce monde-là et Luc seul nous l'a rapporté. On peut imaginer que pour Jésus, cette parabole était un des points d'appui pour essayer de comprendre la destinée de l'homme.
C'est pour cela que ça nous touche et nous concerne encore aujourd'hui car si nous sommes là – certes, nous ne sommes pas en train d'imaginer quelle place nous aurons au paradis, c'est un peu difficile – c’est quand même parce que ce qui nous préoccupe, ce n’est pas simplement la vie du monde actuel, ni la vie des sociétés dans lesquelles nous vivons, mais c'est l'avenir de tout cela et non pas seulement l'avenir du grand soir comme on le prétend depuis Karl Marx, au XIXe siècle. Tout simplement l'avenir de l'humanité.
Aujourd'hui, il y a beaucoup plus de réticence pour élaborer un récit sur ce qui se passe de l'autre côté – quelques-uns l'osent avec beaucoup d'audace et de talent, mais ce n’est pas donné à tout le monde. Donc nous sommes là devant une parabole très simple. Jésus a choisi le nerf de la guerre pour raconter cette parabole qui nous raconte le sort inversé d'un homme riche qui vit dans un luxe effréné. Mais en même temps, cet homme riche, je ne dis pas qu'il a la bonté, il s'en fiche complètement. Il accepte qu’il y ait un homme pauvre, Lazare – ce nom veut dire « Dieu vient à mon aide », c’est un nom très beau, un nom de reconnaissance de la sollicitude de Dieu. Et donc le pauvre Lazare est au pied de l'escalier d'entrée de la maison du riche, il vit là dans une misère extrême puisqu’il n'a pour toute médecine que les chiens qui viennent lécher ses ulcères, médecine assez sommaire. Jésus les présente tous les deux, et ce qui est extraordinaire, c'est la manière dont Il les présente.
D'une part, le riche a tout ce qu'il faut, il est content ; d'une certaine façon à cette époque-là surtout, c'est ce qui est considéré comme la richesse, puisque tout va bien maintenant, tout continuera bien de l'autre côté. Ces paraboles, c'est comme si le Christ disait : « Il y a dans le monde de quoi se construire un avenir, une fortune, des relations, de la vie sociale, etc. et puis ça devrait marcher. » En fait, le riche ne pense pas beaucoup à son avenir, parce que son présent ne lui pose aucun problème. C'est ce que Jésus veut souligner : « Voilà ce qu'est habituellement la richesse. » La richesse, c'est la manière de gérer l'existence présente comme si elle pouvait être parfaitement autosuffisante et qu’on pouvait la vivre sans problème. Or précisément, Jésus reprend les traditions dans les différents récits dont Il doit s'inspirer. Et il dit : « Vous croyez avoir résolu le problème, mais le problème de la vie consiste-t-il dans le simple fait d'avoir de quoi passer du bon temps ? » Autrement dit, le sens même de la vie d'ici-bas nous satisfait-il avec tous les moyens que nous trouvons ? Des moyens commodes et faciles à vivre. Ou bien est-ce autre chose ?
C'est là que le pauvre Lazare, sans le vouloir, par la seule proximité avec les riches, les amis de l'homme riche, fait l'expérience de ses limites. La vie actuelle ne lui suffit pas, il cherche autre chose, mais il ne trouve rien. Cela veut donc dire d’abord que la vie actuelle, contrairement à ce qu'on pense, n'est pas faite pour nous apporter tout ce dont on a besoin. La vie actuelle, la vie de ce monde est fondée, qu'on le veuille ou non, sur une certaine rareté. On n'a pas tout ce qu'on veut tout de suite, comme disent les enfants : « Papa ou Maman, je veux un piano tout de suite », ce n’est pas comme ça que cela se passe.
L'expérience de la vie de chacun est très différente. Dans un cas, je trouve tout ce que je veux, tout ce que j'ai, cela me suffit et donc je continue sur la lancée, je ne me pose pas de problème pour l'avenir. D'ailleurs, vous avez vu la conclusion : l'homme riche, alors qu'on décrit bien Lazare qui s'en va dans le sein d'Abraham, mourut aussi, et à ce moment-là on l'enterra. L'horizon de l'homme, au moment même où il disparaît de la société, c’est qu’il disparaît dans la terre. Et il n'a pas eu un instant le soupçon de ce que pose la question de la mort. L'homme riche, d'une certaine façon, était parfaitement vivant, mais d'une vie qu'il imaginait comme absolument autosuffisante, sans avenir. Il y avait même pire que ça. Il y avait ceux qui considéraient que la richesse était le gage de la réussite, aussi bien ici qu'après.
Mais là précisément, Jésus, dans la gestion de la parabole, dit que l'homme riche aussi mourut. Il meurt sans problème, il ne s'est jamais posé de problème. Alors intervient la pointe de la parabole que Jésus veut souligner : peut-on envisager la vie simplement comme cela ? Je ne veux pas exagérer, mais c'est quand même un peu le problème de la sécularisation aujourd'hui. Peut-on considérer le monde, la vie que nous menons, la vie des sociétés humaines comme une espèce de tout à gérer le moins mal possible, chacun y trouvant son compte ? Ou bien est-ce autre chose ? C'est là où Jésus pose radicalement la question : « Comment construire votre vie ? Considérez-vous que ce que vous vivez suffit, se ferme sur soi-même et plus de soucis, on continue comme ça, tranquille ». Mais on ne sait pas ce qui arrive. Ou bien est-ce que la vie telle qu'elle nous a été donnée, ne commence pas elle-même en réalité à nous poser un certain nombre de questions : pourquoi le malheur ? Pourquoi le bonheur ? Enfin, toutes les grandes questions spirituelles et concrètes de l'humanité. C'est au moment où l'homme a vécu sans problème qu'il s'aperçoit qu'il y avait un problème. Souvent, c'est quand on vit de la façon la plus insouciante que tout à coup, on se dit : « Mais au fond, où est-ce que je vais ? » C'est pour ça que souvent des gens, au moment même où ils sentent que cela va moins bien, se disent : « Mais qu'est-ce que je vais devenir ? »
En réalité, cette question de la mort n'est pas une question de fin de vie. D'ailleurs quand on pose des questions de fin de vie, c'est pour savoir comment faire pour que les gens ne se posent pas la question de la fin de leur vie et de ce qu'il y a après. Mais ici la question c'est : « Quand j'arrive au bout, qu'ai-je fait de ma vie et qu'y a-t-il encore à faire ? » À ce moment-là, c'est vraiment une autre vision des choses. La vie n'est pas cette réalité parfaitement autosuffisante avec laquelle je me débrouille le moins mal possible. C'est tout à coup le lieu même d'une question d'avenir : qu'est-ce que je suis et est-ce que ce que je suis maintenant me suffit ? Est-ce que j'y trouve une certaine plénitude ? C'est cela le drame du riche. Tout allait si bien, la table était assurée tous les jours, la domesticité parfaite et même les pauvres, on pouvait vivre à côté sans s'en apercevoir. Pas de problèmes sociaux, culturels ou idéologiques, rien du tout. Et c'est précisément là qu'est la terrible face de la richesse quand on la prend ainsi. Cette richesse-là, c'est fait pour que je trouve une sorte de plénitude et de satisfaction de moi-même. Alors, quand il tombe des nues, il se demande où va tout cela. Et maintenant, il y a tout le vieil inconscient de la vengeance et de la rétribution.
Évidemment, Lazare est dans le sein d'Abraham, il est heureux, on s'imagine qu’il dit des prières tous les jours. Enfin je ne sais pas, on ne précise pas d'ailleurs. Mais en revanche, le riche, tout d'un coup, se dit : « Ma vie telle que je l'ai vécue ne m'a pas apporté la réponse à la question de la plénitude. » Et c'est là qu'apercevant le pauvre dans le sein d'Abraham, il dit : « Fais quelque chose pour moi. » Il demande le minimum pour apaiser, effacer la douleur et le manque qu'il ressent. Et Abraham lui dit : « Que veux-tu ? Tu n'as jamais cherché de ce côté-là, comment veux-tu que maintenant, je puisse te dire ce que tu pourrais attendre ? » Il demande une goutte d'eau, mais non, ça ne marche plus, ça ne communique plus. Et après, l'homme n’est pas bête, le riche dit : « J'ai une famille et il faut que ça continue, j'ai des frères, il faudrait donc qu'ils soient avertis. Il faudrait au moins que si j'ai échoué, il y ait par la suite un lien familial qui perdure avec tous les éléments qui permettent de bien vivre. »
Vous allez me dire que c'est un merveilleux mouvement d'altruisme. Certes, mais simplement dans la situation où l’on est et où l’on s'aperçoit qu'on ne peut plus rien faire. C'est là qu’intervient la réponse d'Abraham : « Ils ont Moïse et les prophètes. » C'est cela qui est intéressant dans cette parabole : pour une fois, Jésus pose la question de l'avenir de l'humanité à partir du moment où l'humanité est invitée à entrer dans cette plénitude. Mais à ce moment-là, la question nous est posée de la façon la plus brutale : que va devenir l'humanité ?
En fait, c'est cela la question du riche. Si j'ai échoué, est-ce que l'histoire de l'humanité va échouer complètement ? C'est là que le riche dit : « Il faudrait au moins que les gens soient avertis de ce qui peut leur arriver. » Autrement dit, le riche commence à comprendre que la question du salut, de l'éternité, de l'avenir de l'humanité se pose vraiment pour tous. C'est peut-être pour cela que les chrétiens sont si gênants. Les chrétiens sont gênants dans le monde actuel parce qu'ils posent une question que le monde actuel a beaucoup de mal à se poser. C'est là que Jésus dit : « Qu'ils écoutent Moïse et les prophètes. » Oui, mais cela ne suffit pas. Si quelqu'un revient, s'il y a une manière de présenter les choses qui leur fait peur, à ce moment-là, ça pourra peut-être marcher. Et Jésus répond que la résurrection n'est pas faite pour faire peur : c'est pour ouvrir un avenir. S'ils ne l'ont pas pressenti à partir de leur propre existence, à partir de la Loi de Moïse, à partir des prophètes, alors on ne voit pas ce qui peut les ouvrir maintenant à cet avenir.
Frères et sœurs, c'est pour cela que, comme témoins de la résurrection, dans la vie d'aujourd'hui, nous avons une très grande responsabilité. Nous n'avons pas à brandir l'avenir de l'humanité et l'annonce de la résurrection, simplement pour encourager les gens à faire le mieux possible et vous verrez après, ça ira mieux. Non, c'est que nous posons la question de l'avenir de l'humanité.
Comment faire dans un monde où c'est si difficile d'y croire ? Déjà pour nous, mais comment le faire croire aux autres ? C'est là que nous touchons le cœur même du problème : la foi en la résurrection, c'est une donnée de grâce, c'est un don. Ce n’est pas nous qui manipulons l'opinion, comme on pourrait le croire avec certains dérivatifs religieux – style woke etc. – qui peuvent remplacer la reconnaissance de la présence du salut et du Christ ressuscité. C'est là que nous est posée, à nous-mêmes d'abord et à tout homme, cette question : qu'en est-il de mon avenir, de ce que Dieu veut me donner et de la façon dont Il veut me le donner ?