DU TEMPLE A LA MAISON

Si 35, 12-14 + 16-18 ; 2 Tm 4, 6-8 + 16-18 ; Lc 18, 9-14
Trentième dimanche du temps ordinaire – année C (26 octobre 2025)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, nous connaissons tous cette parabole. C'est celle qui nous dispense d'aller à la messe. C'est très simple. La preuve, c'est que quand les gens veulent faire du zèle et qu'ils vont au Temple, sous-entendez le lieu du rassemblement de la communauté, ils disent des choses horribles de vanité et de satisfaction de soi.

Dans la parabole, Luc écrit que le Publicain priait de loin, ça veut dire dans l'architecture du Temple : cette parabole a sans doute beaucoup de chance d'être un texte authentique où Jésus a pris sur le vif des comportements à l'intérieur de l'enceinte du Temple ; non pas dans le Temple lui-même où n'avait accès que le grand prêtre aux jours de fête, mais le Temple comme l'aire réservée uniquement aux hommes juifs pur jus, donc ni aux femmes, ni aux étrangers, ni aux païens. Il a dû attraper au vol cette situation et a dû voir les deux hommes, ou il a interprété tout cela pour essayer de montrer l'importance de ce qu'il allait dire. Vous l'avez remarqué, malgré la traduction malheureusement un peu défaillante, il y a deux mots importants du point de vue des lieux. C'est le Temple où se déroule l'action que décrit Jésus, et il y a aussi à la fin – on dit « il rentra chez soi », mais dans le texte, c'est « il rentra à la maison ». Vous me direz que c'est la même chose, sauf que ça fait allusion à deux registres de prière. Prier au Temple : la prière publique, participation publique à l'action liturgique. Et puis rentrer à la maison, où on peut aussi prier. Dans le judaïsme de l'époque, c'était très important. On pouvait prier soit à la maison, soit au Temple, la prière du Temple étant évidemment valorisée par le seul fait que le Temple était le lieu de la présence de Dieu. Quand on priait au Temple, on était plus proche de Dieu. C'est à peu près ce que ça signifiait.

C'est là qu'est tout l'intérêt du texte. En effet, que se passe-t-il dans cet épisode ? Les deux hommes prient. Même le publicain qui récoltait les impôts avait peut-être encore plus de raisons d'aller prier, parce qu'il avait plus de choses à se faire pardonner. On ne le dit pas, mais c'est sous-entendu dans l'oreille des auditeurs. Ces deux hommes ont le souci d'exprimer leur identité de croyants, de priants, de pratiquants dirait-on aujourd'hui. Ça indique qu'il existe deux formes de prière. Jésus ne nous dit pas la forme de prière du pharisien quand il est à la maison, ni celle du publicain. Ça peut être à peu près la même prière. Simplement, Jésus ici insiste sur le comportement dans la prière comme d’un comportement social. C'est pour ça que mine de rien, ça nous montre que la prière des chrétiens, ou de toutes les religions, a toujours été extrêmement conditionnée par le comportement social, par la situation sociale et par le regard qu'on porte sur sa propre situation sociale. En effet, ce qui se passe est une chose toute simple. Quand le pharisien, qui est parfaitement au courant de toutes les conventions de la vie en société juive, va au Temple, il sait exactement qui il est, et surtout ce qu'il doit être. Il arrive là et va devant, et il se montre comme un excellent juif et pousse même la réflexion et la manière de s'exprimer dans sa prière en manifestant sa supériorité dans le comportement de juif pieux, bien supérieur à ce pauvre type là-bas dont on sait bien que c'est un pécheur puisqu’il ramasse l'argent public pour les Romains, et donc il est d'autant moins pieux à l'égard du culte du Temple. Le Pharisien parle d'une façon tout à fait incroyable. Il est devant, on nous le décrit, il se tient debout vis-à-vis de lui-même. C’est une expression très peu usitée dans le grec ancien, mais ça veut bien dire ce que ça veut dire. Il est là, debout, il sait qui il est et il n’a pas honte, il est très content de lui et tellement content de lui qu'il en arrive à décréter que sa situation est bien supérieure à celle de ce pauvre type là-bas à une dizaine de mètres, en train de s'incliner et de se frapper la poitrine, geste qui accompagne généralement les moments funéraires (« Seigneur prends pitié de nous » etc.).

Il y a donc deux comportements. D’abord le comportement dans le public. Soit on est très content de soi, c'est ce que Jésus veut bien souligner. À ce moment-là, c'est le phénomène de la prière par laquelle on essaie de trouver sa plénitude. C'est une chose assez étonnante que Jésus montre comme un peu scandaleuse. Il fait comprendre à son auditoire, qui est là et qui a dû voir la scène, que c'est véritablement une sorte d'exhibition spirituelle de l'homme qui, parce qu'il s'exprime dans le niveau social, éprouve le désir d'une sorte de surenchère : en faire plus qu'il ne faut. C’est une sorte de regard presque psychanalytique sur la prière. On peut aller, alors que la prière est l'acte dans lequel on se trouve humble devant Dieu, jusqu'à le pervertir, en disant : « Quand je prie, je me sens beaucoup mieux que les autres. Quand je me regarde, je me désole. Quand je me compare, je me console ». C'est là la pointe du récit. L'homme est capable d'utiliser ce qui devrait être par excellence le comportement de son humilité devant Dieu et de la compréhension de miséricorde qu'on doit avoir vis-à-vis de tous les hommes dans la prière, pour ne parler que de lui. Il faut quand même le faire ! Alors que quand vous lisez les psaumes, la plupart des textes du Nouveau et de l'Ancien Testament, on ne parle pas que de soi ou si on en parle, c'est généralement pour dire qu'on est dans une mauvaise passe et qu'on a besoin de l'aide de Dieu. Or là, c'est d'un orgueil fou. Et Jésus a dû le repérer. Il a bien vu de quoi il retournait.

Le second comportement, c'est le mauvais juif qui a mauvaise conscience, et à qui il ne vient même pas à l'esprit de se vanter devant Dieu en disant : « Tu vois, je suis minable, je suis quand même venu au Temple. J'ai mis un cierge, j'ai fait une petite dévotion, j'ai dit quelque chose pour que Tu aies pitié de moi ». Non ! Il ne dit rien de ça, il dit simplement : « Je suis pauvre, je suis démuni ». Autrement dit, chez l'un, l'expression et l'insertion sociale religieuse servent à développer de l'orgueil, du contentement de soi absolument fou. Et l'autre, au contraire, lorsqu’il arrive au Temple, c'est presque un hasard, c'est un peu fortuit, dit à Dieu : « Je ne suis là que pour dire que je suis minable ». Il faut bien souligner le trait un peu caricatural que Jésus a voulu donner à la parabole.

 Or, la conclusion est intéressante, même si encore une fois on ne tient pas assez compte de la traduction du texte original. Le Pharisien, on ne dit même pas s’il va rentrer chez lui ou ailleurs, mais lui, il n'est pas justifié. Son autosuffisance religieuse est telle qu’il est inutile d'insister. Dieu ne peut rien pour lui, il est parfait. Il y a des gens comme ça dans la vie, ils sont tellement parfaits que vous ne pouvez jamais éveiller un soupçon de critique ou de trait d'ironie parce que c'est une atteinte à leur personne. Eh bien là, c'est un peu le problème du Pharisien. Sa prière est tellement satisfaisante pour lui qu'il ne se préoccupe même pas que cette prière puisse être pour un autre. Il dit que le Publicain est minable, mais qu'est-ce qu'on peut pour lui ? C'est presque ça la prière du Pharisien. Et là, on ne dit même pas qu'il est rentré chez lui, parce qu’en réalité, il n'a pas été écouté dans sa prière. Que voulez-vous que Dieu fasse pour quelqu'un qui n'a pas besoin de Lui ?

Tandis que de l'autre côté, on dit qu’il rentra à la maison justifié. À ce moment-là, il faut savoir que la prière à la maison ou la prière au Temple dans le culte officiel, que ce soit d'ailleurs chez les premiers chrétiens, c'est-à-dire assister à la prière qui nous rassemble tous, comme l'eucharistie aujourd'hui, ou assister à la prière personnelle chez soi, sont deux choses considérées comme différentes. Mais ce qui fait quand même un petit peu la note différente, c'est que quand le pauvre publicain qui se reconnaît pêcheur est rentré dans sa maison, il est rentré justifié. Jésus insinue ici que quand l'homme publicain rentre dans sa famille, la grâce qu'il a reçue peut se communiquer à sa famille. L'autre, au contraire, est tellement plein de lui et tellement content d'être ce qu'il est, qu’il n'a même plus besoin de s'occuper de sa famille. Ils n’ont qu'à se débrouiller.

Frères et sœurs, c'est un texte extrêmement subtil. La plupart du temps on dit que c'est une bonne leçon de morale, mais je crois que c'est quand même très important pour nous. Quelle est exactement la difficulté de beaucoup de chrétiens aujourd'hui ? Savoir comment être chrétien. D'où les incroyables et innombrables méthodes de spiritualité. On dirait que le but de la manœuvre est d'acquérir des performances spirituelles qu'on ne pourrait pas accueillir autrement, ailleurs, dans d'autres registres de la vie de la société. Ce n’est pas le problème. Le problème du christianisme, ce n’est pas que beaucoup de gens doivent se gonfler de spiritualité. C’est d'abord de savoir se reconnaître humblement devant Dieu, pour ensuite vivre au milieu de ses frères. Je crois qu'à la veille de la Toussaint, nous n'avons pas de meilleur point de repère pour essayer de comprendre qui nous devons être et ce que Dieu peut faire pour nous.