TEMPS DES HOMMES, ÉTERNITÉ DE DIEU

Ha 1, 2-3 et 2, 2-4 ; 2 Tm 1, 6-8 + 13-14 ; Lc 17, 5-10
Vingt-septième dimanche du temps ordinaire – année C (5 octobre 2025)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, à quoi sert-il d'aller à la messe puisque nous sommes des serviteurs inutiles ? À quoi sert-il d'essayer de venir en aide aux plus pauvres et aux plus démunis, avec d’ailleurs de faibles moyens par rapport à ceux des sociétés civiles modernes. Ce n'est pas en présentant les résultats de notre générosité que nous gagnerons le paradis.

Bref, ce jour-là, Jésus a failli désespérer complètement tous ceux qui le suivaient, à commencer par les apôtres. C'est pourtant quelque chose d'important qu'Il a voulu dire. La plupart du temps, c'est très difficile d’en percevoir exactement les tenants et les aboutissants. En fait, le problème n'est pas tellement l'utilité, même si c'est très important. Le problème, c'est le sens que nous voulons reconnaître et accepter à notre vie.

Notre vie nous a été donnée. C'est un cadeau, c'est un don de la part de Dieu. Et d'une certaine façon, avec tous les moyens de notre cœur, de notre intelligence et de notre esprit, nous essayons de répondre à ce que nous considérons comme notre devoir, même si habituellement on tire un peu au flanc, il faut le reconnaître. On essaie de vivre dans la dignité : dignité du travail, du respect des conventions, dignité dans la façon d'être en face des autres et au milieu de la société. Bref, nous vivons avec cela et nous espérons que ça suffit. Au fond, j'ai fait ce que je devais, j'ai effectué le travail. Que me demande-t-on de plus ?

Actuellement, peu importe que cela ait, d’une façon ou d’un autre, accéléré considérablement la dette. C'est tout à fait un détail. Mais il n'empêche que nous considérons que chacun d'entre nous est juste à la fois devant le fisc et devant Dieu. Par conséquent, nous n'avons pas grand-chose à nous reprocher. Nous avons trouvé du sens. Nous avons fait ce que nous devions et nous vivons avec cela. Généralement, nous espérons avoir fait le minimum au moins et peut-être même parfois un tout petit peu plus quand on a un peu d’aveuglement sur son comportement.

Ici, le Christ dit à ses coreligionnaires juifs qui, à cette époque-là surtout, essaient d'obéir à la Loi dans ses moindres détails : « Vous êtes allés travailler aux champs, mais en réalité vous n’avez rien fait. » Il explique donc qu’avec tout ce que l’on a fait de gestes, toutes les attentions que nous avons portées au respect de ce qui fait la vie de la société et la vie économique et sociale, nous considérons généralement que nous sommes justes devant Dieu.

Et pourtant, Il ajoute : « Prenez l'exemple le plus habituel, le plus ordinaire, l’exemple de quelqu'un qui travaille (en l’occurrence un esclave parce qu’à cette époque-là, le travail était surtout fait par des esclaves) : vous avez cru que vous aviez rempli le contrat, vous pensiez que vous avez fait ce qu'il fallait ? Vous êtes satisfait et pensez que ce n'est pas la peine de chercher plus loin ». Ce n'est pourtant pas encore tout à fait le moment où l’on fait l’inversion des valeurs et où le serviteur va se mettre à table en disant au maître : « Maintenant, s'il te plaît, sers-moi le repas ». Jésus dit aux juifs qu’ils pourraient toujours se dire qu’ils avaient fait ce qu'il fallait et que donc, on leur payait ce qu’on leur devait. Or Jésus saborde totalement cette manière de voir. Il dit « Vous pensez peut-être que vous avez fait ce qu'il fallait, mais en réalité vous n'avez fait que ce que l’on vous demandait. Ce n’est pas la peine de chercher plus loin des moyens de vous justifier et de dire que vous êtes justes et que vous avez gagné le gros lot. »

Évidemment, c'est choquant et plus encore aujourd'hui qu'avant puisqu'aujourd'hui, la rémunération du travail, des achats, des dons et de tous les gestes effectués se mesure par un chiffrage économique. On se dit qu’on a fait ce qu'il fallait. Or Jésus, dans une civilisation qui est moins branchée économiquement dit déjà : « Quand vous avez fait quelque chose, considérez que vous n'avez rien fait ». C’est évidemment assez dur à entendre, et pourquoi pas le dire, c'est injuste ! Car, qui a mouillé la chemise ? Qui a effectué les calculs ? Qui a pris tout le soin qu'il fallait pour arriver au but ? C'est nous ! Dieu serait-Il une sorte de tyran qui décrète la hauteur des affaires, des taxes, des services ou des biens ? Serait-ce le parfait système arbitraire de la vie et de la relation entre les hommes ? Ça nous choque. De fait, je crois que ce n'est pas exactement cela.

Jésus n'était pas professeur d'économie, on le sait. Il a donné beaucoup de Lui-même. Si l’on y croit, Il a payé le rachat et le pardon de l'humanité au prix du propre don de Soi. Pour nous, c'est déjà beaucoup, mais pour Lui, c'est normalement encore plus. Dieu a racheté l'humanité au prix de Dieu. Nous valons le prix de Dieu. On l’ignore peut-être, on n'y pense pas très souvent quand on prie, mais c'est quand même la première chose que le Christ est venu nous dire. Il est venu parce qu’Il ne pouvait pas nous racheter sans prendre exactement la mesure de ce que nous valions. Ce que nous valons, c'est Lui. Et cela, Il ne le dit pas, Il est beaucoup plus modeste. Dieu est modeste au fond. Et on est donc devant une sorte de système d’appréciation.

Quelle est notre appréciation habituelle du temps ? Nous considérons que quand nous avons dépensé un certain temps, tout cela exige ou mérite une certaine récompense. Et surtout, nous l'envisageons toujours sous l'angle d'une clôture : ça vaut tant. C'est d'ailleurs pour ça que l’on a inventé la monnaie : quand on a effectué le travail, ça y est, le maître ou celui qui commande le travail m'a fixé le temps et après on est quitte. C'est ainsi que l’on a toujours considéré l'argent – en tout cas depuis l'Antiquité – comme un moyen d'être quitte les uns vis-à-vis des autres. Précisément, c'est ce que le Christ critique. Il dit que quand nous sommes en face de Dieu, Il ne règle pas des affaires économiques. Il n'avait pas encore lu Keynes et tous les autres professeurs d'économie moderne. Quand on est face au fait d'avoir accompli le geste de l'économie et de l'échange, nous avons immédiatement tendance à considérer que l'échange que nous avons réalisé nous rend à la fois satisfaits l'un et l'autre de ce qui a été fait et de celui qui a reçu le service ; puis, et en même temps, on n’en parle plus. Nous avons, sans nous en rendre compte, achevé le temps. C'est pour ça que nous sommes très vigilants à morceler le temps en petits morceaux qui se suivent les uns après les autres parce que ce n'est pas la peine d'aller plus loin : quand on a fait ça, quand on a bossé une heure, ça vaut tant.

Précisément, Jésus dit que lorsqu’on a posé un acte au service du prochain, un acte religieux, on ne peut pas dire que l'affaire est close. Autrement dit, l'attitude religieuse est sans doute l’une des rares attitudes humaines qui pose en face de quelque chose qui a été accompli. Effectivement, on peut dire c'est accompli, mais la relation n'est pas fermée. Et c'est ça l'originalité du message de Jésus. Serviteurs inutiles, ça ne veut pas dire des serviteurs qui ne sont rien ou des serviteurs méprisables. Ce sont des serviteurs qui ont reçu une telle mission que quand ils l'ont accomplie, premièrement, nous ne pouvons pas dire : « ça y est, j'ai fait le travail et c'est terminé », et deuxièmement, ça veut dire que même quand j'ai fait le travail, je suis encore lié à celui à qui j'ai rendu ce service.

Ça, c'est l'ouverture du temps des hommes sur l'éternité de Dieu. Au fond, savoir les limites de notre attitude vis-à-vis de Dieu, c'est le début de la reconnaissance de Dieu. Comme vous le voyez, frères et sœurs, c'est quelque chose de très important, car ça veut dire que le temps, dans le moindre de ces instants, n'est pas fermé, il est toujours ouvert sur quelque chose d'autre. Alors, pour parfaire vraiment le paradoxe, le Christ dit que quand on a travaillé, on ne vient pas réclamer son salaire ou son repas. Cela veut dire que quand on a fini de travailler et que l'on considère avoir fait ce qu'il fallait, en réalité, la relation reste ouverte. Le sens du service et de l'accompagnement de l'œuvre que nous avons faite n'est pas à clore sur nous-même dans le temps, il s'ouvre sur l'éternité.

C'est peut-être ce que Jésus reprochait aux pharisiens en ayant finalement transformé la relation avec Dieu de cette façon : je te donne parce que tu m’as demandé de te donner mais je te le donne pour que tu me combles de ce que je voudrais avoir.

Comme vous le voyez, frères et sœurs, ce n'est pas très facile d'être disciple du Christ aujourd'hui. On ne peut pas maîtriser cela. La relation de dépendance que nous avons avec Dieu ne nous donne pas, ne nous permet pas de dire à Dieu : « J'ai fait ce qu'il fallait, maintenant Tu me dois tant ». C'est malheureux parce que la plupart du temps, sous prétexte de justice, on a essayé de dire par tous les moyens : voilà ce que Dieu nous demande, voilà ce qu’Il me doit.

Les commandements de Dieu qui sont inaugurés par l'Ancien Testament, même s'ils sont repris dans le Nouveau Testament, ne nous disent pas que quand on a fait quelque chose, l'affaire est close. Ce n’est pas vrai. En fait, chaque instant de notre existence humaine temporelle nous ouvre à un autre domaine, à une autre manière d'être qui est précisément le fait de découvrir que nous sommes toujours redevables vis-à-vis de Dieu à cause de la grandeur de la Grâce.

C'est peut-être pour ça que c'est important de baptiser les enfants au milieu de l'église, c'est-à-dire de toute l'Église. C'est ce qu'on va faire tout de suite. On dit à Noé : « Tu es appelé par Dieu, tu ne t'en rends pas compte, mais nous, nous nous en rendons compte. Nous avons été comme toi, baptisés, appelés par Dieu. Mais maintenant, ne te tiens pas quitte de ce que tu auras fait dans ta vie. N'essaie pas simplement de faire le juste milieu. Essaie simplement de recevoir, de reconnaître ce que tu es, ce que Dieu t'a donné et ce à quoi t'ouvre la réponse que tu as faite en le servant et en étant au service de tes frères. »

Frères et sœurs, c'est un programme très difficile, mais c'est le fond du problème. Il y a une relation profonde entre le temps des hommes et le temps de l'éternité de Dieu. N'essayons pas de vivre simplement le temps des hommes, mais essayons de vivre aussi ce temps qui nous ouvre à l'amour et au salut de Dieu.