TOI, ACCEPTES-TU D'ÊTRE SAUVÉ?

Sg 11, 23 – 12, 2 ; 2 Th 1, 11 – 2, 2 ; Lc 19, 1-10
Trente et unième dimanche du temps ordinaire et jour des défunts – année C (2 novembre 2025)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, j’ai une assez bonne nouvelle à vous annoncer, peut-être que ça vous surprendra, mais c’est la vérité du bon Dieu : la notion de purgatoire et sa réalité n’ont jamais été reconnues dans la foi de l’Église. On le cache un peu mais c’est quand même un des éléments qui a beaucoup agité, surtout les consciences, depuis à peu près le XIe siècle : on a cru qu’on allait pouvoir un jour dire qu’il y avait le purgatoire comme une sorte de dernière chance permettant de se récupérer après la mort. Cela a été très loin, cela a failli être proclamé à un concile qui n’était pas œcuménique, un concile local très important, le concile de Pistoia, en 1709. Et ça n’a pas été reconnu. Depuis, la question n’est plus abordée et je vous mets au défi de consulter les grands ouvrages théologiques sur toute la question, vous ne trouverez aucune déclaration de l’existence du purgatoire.

En fait, c’est sans doute à cause du texte de l’évangile que nous venons d’entendre, dans lequel Jésus prend un parti audacieux concernant la vie dans l’au-delà. Simplement il faut repartir de cet élément fondamental à notre foi, qui est la sainteté. La sainteté n’était pas à comprendre comme une sorte de concours de vertu, de capacité ou d’admission au degré supérieur qui serait la béatitude ; la sainteté, c’est le mystère de Dieu qui Se rend communicable. Je crois que la foi chrétienne est la seule foi qui ait admis, de façon aussi profonde et aussi essentielle, que si Dieu a créé le monde, si Dieu S’est fait membre de notre humanité, si Dieu veut nous racheter du péché, si Dieu veut nous faire entrer dans son Royaume, ça n’a qu’une raison : le mystère intime de l’amour de Dieu, l’amour qui peut tout, est communicable, non seulement en théorie, par des grands discours et des analyses, mais communicable réellement. Les chrétiens croient que le Salut du monde donné par le Christ est communicable à tout le monde, puisque c’est l’amour infini de Dieu, cet amour est proposé au monde entier.

Mais comme Dieu, dans son amour, a souhaité que notre réponse soit libre, il peut y avoir des gens qui refusent cet amour ; de là à dire que Dieu aurait préparé une séance de baccalauréat de rattrapage au mois de septembre pour ceux qui ont loupé le coche au moment de la grande épreuve du mois de juin, il n’en est nulle mention.

Comment comprendre tout cela ? S’il n’y a plus de purgatoire, nous pouvons considérer que nous avons moins de chances : comment rattraper les échecs de ceux que nous aimons tant et dont nous nous disons qu’ils n’ont pas tout à fait le profil voulu pour entrer dans la gloire du Royaume ? Rappelons-nous ce que nous avons médité hier : entrer dans le Royaume n’est pas le résultat d’un concours, avec un nombre de points nécessaires pour entrer dans la bonne catégorie des récipiendaires du Royaume de Dieu. Fondamentalement, c’est la base de tout, s’il y a une histoire, s’il y a un temps qui se déploie et se développe dans l’histoire de l’humanité, ce n’est pas pour recaler les trois quarts de la population mondiale, c’est d’abord pour lui communiquer le Salut, c’est la première chose.

Deuxième chose : on se dit que si on ne peut même plus prier pour les âmes du purgatoire, elles sont perdues à tout jamais : désespoir total. C’est oublier une chose : ce qui constitue la prière la plus simple, la plus humble, la plus ordinaire, est un rayonnement dans notre cœur de la sainteté que Dieu y a mise. Quand nous prions, nous pensons à nous demander ce qui se passe dans notre cœur, introspection inutile. Le sens de la prière, c’est la réalité même de Dieu qui veut faire miséricorde, qui veut accorder sa paix et sa joie à quelqu’un pour qui on prie et qui passe par nous. On prie pour que Dieu fasse sa volonté pour la personne qu’on Lui confie. Mais notre prière n’est pas un acte de jugement. Nous oublions que la réalité même de la vie personnelle profonde de chacun d’entre nous est une réalité qui nous échappe, ou plus exactement, qui nous fait partager l’intention de Dieu de venir sauver celui ou celle pour qui nous prions. Alors, qu’il y ait purgatoire ou non, peu importe, nous prions pour lui : s’il est auprès de Dieu tant mieux, sinon, nous laissons le jugement à Dieu, et c’est précisément ce qu’explique le texte que nous venons de lire.

Nous avons lu l’histoire où Jésus, dès le début de son ministère, parce qu’Il a guéri quelqu’un le jour du sabbat, est considéré comme un envoyé de Dieu peut-être, mais douteux, que l’on peut mettre en question. Dès les premières fois où Jésus pose des actes par un miracle qui peut apporter le Salut à quelqu’un, l’entourage de Jésus dit que ce n’est pas possible. On met donc en doute la possibilité pour Dieu de communiquer le Salut, en l’occurrence ici une guérison. C’est comme si on Lui disait : « Tu as des prétentions, peut-être fais-Tu des miracles, mais tout cela est discutable et il n’est pas dit que Tu sois le Sauveur, encore moins le Sauveur du monde. » Nous sommes là dans la contestation nette et précise, dans la négation de l’acceptation du Salut de Dieu offert comme capable d’être communiqué. Jésus enchaîne immédiatement : « Vous croyez que la communication du Salut ne se fera qu’à la fin des temps. Moi, Je suis venu anticiper cette communication du Salut, c’est pour cela que J’ai fait ce miracle pour ce pauvre paralytique qui n’en pouvait plus d’attendre d’être guéri. »

Ici Jésus pose clairement la question : quelle est la possibilité qu’Il a d’apporter à quelqu’un le Salut et surtout quelle est la possibilité que ce Salut touche tout le monde ? Dans ce cas précis, ça ne touche qu’un homme, celui qui était tellement incapable de bouger qu’il ne pouvait plus se jeter dans la piscine où on prétendait que les gens pouvaient être guéris. Là, Jésus enchaîne un discours qui vous a peut-être paru un peu difficile à comprendre, un peu mystérieux : « Je viens de guérir quelqu’un, vous le contestez, et vous dites qu’en réalité, il n’y aura de Salut qu’à la fin. » C’était la position classique. Mais quand Jésus met en question cette manière de voir les choses, Il touche au cœur du problème : le Salut est-il communicable, et quand ? Est-il uniquement communicable à la fin, quand nous paraîtrons devant Dieu, ou bien ce Salut peut-il être communiqué dès maintenant ?

C’est une vraie question. Il n’est pas sûr que les croyants et les chrétiens aujourd’hui croient que le Salut puisse être communiqué dès maintenant et beaucoup préfèrent dire : « Nous vivons avec la question du Salut entre parenthèses, nous ne nous demandons pas quand cela arrivera, mais nous pensons qu’il sera communiqué à la fin. Soit nous sommes optimistes et chantons "nous irons tous au Paradis", soit nous le sommes moins et nous craignons pour notre propre peau : au moins s’il y avait un purgatoire ! La question du Salut est la seule question du christianisme : la foi chrétienne concerne l’avènement du Salut.

 Ici, avec ce que nous avons entendu tout à l’heure, dans un texte difficile mais magnifique, au début de son ministère, Jésus dit : « Quand Je fais des œuvres, ce n’est pas Moi qui les fais tout seul, c’est mon Père qui est à l’origine. C’est vrai que Je suis le Sauveur du monde mais Je ne suis le Sauveur du monde que parce que le Père M’a envoyé et M’a donné le pouvoir de faire vivre et de juger. » À ce moment-là, le terme de jugement ne signifie pas simplement comme les empereurs romains, pollice verso, le pouce en bas ; en fait, c’est le fait de dire « tu vivras ». Jésus dit : « Il faut vous y faire : Je viens inaugurer le Salut », de façon efficace car l’homme fut guéri, mais cette initiation au Salut est nécessairement partielle car soumise aux conditions de transmission de la foi, de la confiance, de sa présence et de l’acceptation du Salut qu’Il veut communiquer. Ici-bas, même si le Salut est donné pleinement, chacun d’entre nous, même s’il a reçu le baptême, est toujours capable de rejeter Dieu et de ne plus vouloir en entendre parler. Nous pouvons refuser, mais Jésus dit : « Ce que Je fais maintenant, il faut le mettre en rapport avec ce qui se passera à la fin », et c’est là l’originalité absolue de la mission et de la parole de Jésus. Il dit : « Je viens vous apporter le Salut, Je vous mets devant la question fondamentale : acceptez-vous Dieu ou non ? Acceptez-vous d’être sauvés ou non ? Acceptez-vous de vivre ensemble pour Dieu ou préférez-vous laisser tomber ? » Il est sans illusions et sait très bien qu’il y en a qui refuseront.

Ce qui est extraordinaire et c’est pour ça que ce texte est choisi pour les célébrations des obsèques, Il dit : « Nous avons tous les deux, le Père et Moi, la mission de sauver le monde, sauf que c’est mon Père qui veut sauver le monde, et Moi, Je viens parce qu’Il M’en a confié la mise en œuvre. » C’est la même chose que dans la Création : le Père est créateur mais tout a été fait non par le Père mais par le Fils, par le Verbe. Donc, le Père et le Fils travaillent tous les deux au Salut et c’est même un des rares endroits où Jésus utilise le mot "travail" presque dans le sens actuel. Le Christ dit : « À vous tous, Je donne les prémisses du Salut », et c’est cela l’Église : nous sommes tellement destinés au Salut que dès maintenant nous en vivons, peut-être au compte-gouttes, peut-être au jet d’eau, peut-être à torrent, mais c’est cela l’Église. L’Église, c’est ce peuple qui est appelé à vivre et à partager la joie du Salut et à faire que cette joie nous conduise petit à petit à l’accomplissement. Mais, dit-Il, « quelle est l’originalité du Salut à la fin des temps ? Là, quand arrivera la consommation de l’histoire, c’est non seulement Moi qui vous l’annoncerai, mais Je serai avec mon Père pour que Nous soyons tous les deux à vous annoncer la plénitude du Salut. »

Quand on pense à la fin des temps, on s’intéresse toujours à ce qui va se passer : ce qui va tomber par terre, si les étoiles vont nous tomber dessus. En réalité, ça n’a pas d’importance, ce sont des détails. L’essentiel, c’est que la fin des temps est le moment où le monde aura suffisamment vécu, mûri, médité la parole de Dieu et se sera posé la question essentielle du Salut. Alors, le Père et le Fils diront : « Il faut absolument que l’humanité puisse enfin se décider pour Nous, pour accueillir le projet que J’avais sur eux ».

Frères et sœurs, c’est pour ça que nous sommes rassemblés, que nous disons à chaque eucharistie sitôt après la consécration : « Nous proclamons ta mort Seigneur Jésus, nous célébrons ta résurrection, nous attendons ta venue dans la gloire ». Nous considérons que ce sont des formules liturgiques un peu commodes, mais ce n’est pas vrai. Au moment-même où nous allons recevoir le corps et le sang du Christ, nous sommes en train d’accueillir le Salut comme communiqué, et c’est pour ça que c’est fondamental, pour participer à l’eucharistie, d’avoir la foi. C’est le moment où l’on croit que pour l’instant, nous avons comme prémisses, comme "apéritif" du Salut, le fait de pouvoir nous tourner vers le Seigneur et Lui demander de nous accorder ce Salut et de nous y faire participer en L’accueillant du fond du cœur. Nous sommes là aussi pour demander pour ceux qui ne L’ont pas accueilli comme il fallait à certains moments, qu’ils découvrent qu’ils sont faits pour cela, et la puissance du Salut que Dieu nous donne par la prière est suffisante pour être conjuguée à ce que Dieu veut pour nos frères défunts. Mais surtout, nous sommes tous dans l’attente du moment où Dieu nous rassemblera, comme dit saint Paul dans cette admirable formule : « Dieu, tout en tous. »

Chaque fois que nous sommes rassemblés dans l’eucharistie, non par devoir dominical mais parce que nous sommes face à Dieu, nous Lui disons : « Quand Toi-même, Christ et Ton Père, Dieu notre Père, Vous serez face à nous pour nous communiquer le Salut, faîtes que ce Salut, nous l’accueillions de tout notre cœur et pour toute l’humanité, Amen ».