NOUS SOMMES A LA FOIS LE JUGE ET LA VEUVE
Ex 17, 8-13 ; 2 Tm 3, 14 – 4, 2 ; Lc 18, 1-8
Vingt-neuvième dimanche du temps ordinaire – année C (19 octobre 2025)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
Frères et sœurs, les plus anciens parmi nous se souviennent peut-être d'un slogan publicitaire formulé pour l'un des modèles de voiture Citroën : « Vous n'imaginez pas tout ce que Citroën peut faire pour vous ! » C'est un peu ringard, j'en conviens, car cela fait au moins quarante ans. Mais c'est quand même assez sympathique de pouvoir se dire que de temps en temps les évangiles inspirent les constructeurs automobiles. C'est très rare mais ça arrive.
D'une certaine façon, c'est exactement le sens de cet évangile. Pourquoi ? Parce que, frères et sœurs, l'histoire est simple. Un juge inique – on en connaît de temps en temps par les médias – mais ce que l'on ne sait pas, c'est que parfois le juge peut faire des choses extraordinaires. Dans cette histoire le juge est vraiment inique : non seulement il ne fait pas son boulot mais il ne fait rien. Il reçoit sans arrêt la plainte de cette pauvre femme mais ne fait rien. Il juge dans sa tête et n'a pas du tout le souci d’en connaître les répercussions. Pire, il en a fait sa théorie puisque comme il se fiche de tout, il se fiche de Dieu, des hommes et évidemment encore plus de cette pauvre veuve qui vient lui demander justice. C'est donc un juge épouvantable. On ne sait pas sa vie familiale, elle n’est pas décrite, mais ça doit être à peu près à la hauteur et il vaut mieux ne pas être son épouse ni ses enfants. Il se fiche de tout. C'est un juge qui vit sa présence dans la vie de la société d'une façon très originale. L'individualisme est un faible mot dans ce cas-là parce qu'on ne sait même pas la façon dont il a souci de lui. Il n'y a rien. Il est inique parce que nul et il est nul parce que rien ne l'intéresse, ni la justice, ni même tout ce qu'on peut imaginer qu'il pourrait faire.
De l'autre côté, on a une veuve. Le terme de veuve est tout à fait choisi parce qu'il était très fréquent à cette époque que les veuves aient besoin qu'on leur rende justice. Dans la loi juive, la parole des veuves ne valait que pour la moitié, autrement dit dans tous les témoignages c'était la demi-portion. C'est donc une demi-portion qui vient réclamer justice au juge qui se moque de tout. Évidemment cette pauvre femme ne peut remplacer son statut infériorisé que par le fait d'insister lourdement pour qu'on lui rende justice. Elle ne se lasse pas d'aller embêter le juge. Et finalement que se passe-t-il ? Il se passe quelque chose qu'on ne pouvait pas imaginer. Avec ce sale type qui se moque de tout, la seule chose qui aura raison de sa paresse et de son insouciance, c'est la veuve qui va insister, insister, insister, et ça prend du temps. C'est peut-être là qu'est l'énigme. En fait, normalement le juge ne devrait pas bouger. Il vit son temps à lui. Même s'il a du pouvoir parce qu'il est juge, il vit son temps à lui et son temps est de se moquer de tout, à commencer par les clients, sauf peut-être lorsqu'il a tout intérêt à manifester sa partialité pour les clients intéressants. Voilà le cœur du problème. Ce qui est étonnant, c'est que tous les deux, d'une certaine façon, vivent le même temps : le juge dans un ennui féroce et la veuve dans un acharnement indestructible. Ils vivent le même temps, mais curieusement, le seul qui change d'avis est le juge. À la fin, excédé, fâché, il donne justice à la veuve. On ne sait même pas si elle a raison ou non : « Ça y est, ce que tu demandes, je te l'accorde. »
Que veut dire cette histoire ? Elle est très importante dans le Nouveau Testament car, comme vous le savez sans doute, une des grandes questions qui agitaient les deux premières générations chrétiennes était le fait de savoir, puisque Jésus était ressuscité, quand Il reviendrait pour accorder enfin le Salut pour les justes, pour les chrétiens, par le Jugement qui rassemblerait toute l'histoire dans sa main, dans son pouvoir et sous sa responsabilité. Ça s'appelait l'eschatologie proche, ce fut d’un dynamisme extraordinaire car il fallait l’annoncer par toute la terre. C'est pour ça que saint Paul a essayé d'inonder tout le bassin méditerranéen de l'évangile. Cela allait arriver très vite, peut-être dans la génération suivante, mais en tout cas c'était l'eschatologie imminente, les derniers temps imminents : « les temps sont accomplis », « le Royaume est proche », etc., plusieurs formules que nous entendons régulièrement dans la liturgie. L'idée était que si ça allait arriver, on n'avait plus qu'à attendre. Cela a d'ailleurs poussé les chrétiens à avoir des comportements tout à fait étonnants : vendre tout, se débarrasser de tout en disant « au moment du Jugement dernier, je n'aurai à m'occuper de rien. »
En fait, ce n'était pas le cas et ça fait deux mille ans que ce n'est pas le cas. Quand Luc raconte cette parabole, il a une idée très précise derrière la tête. Il écrit sans doute dans les années 80-85 et il commence à se rendre compte qu'il n'y aura pas de fin des temps comme on l'imaginait : ce n'est pas pour tout de suite. Il a voulu introduire dans son évangile cette petite parabole qui était peut-être celle que le Christ avait dite mais que l'on avait fait exprès d'oblitérer. Il a voulu dire que c'était plus compliqué qu'on ne le pensait. Il y a aussi le fait que Jésus a envisagé que cela pourrait ne pas se faire tout de suite. Rappelons que le juge inique et la veuve obstinée vivent tous les deux dans le même temps. Obstination dans la paresse, négligence et mépris pour le juge, obstination par le fait de demander et de vouloir justice pour la veuve. Y a-t-il plus belle description de la situation de l'humanité aujourd'hui ?
L’humanité est divisée, non seulement dans des groupes, des peuples, mais aussi à l'intérieur de nous-mêmes, entre le désir souvent peu évident qu'un beau jour nous soyons accueillis par Dieu, mais que ça ne tarde pas trop, et le fait de se dire que rien ne presse, que le plus tard sera le mieux. C'est cela la condition humaine et la compréhension du temps telle qu'on nous les présente dans cet évangile. Tous les deux vivent le temps, attendent quelque chose, avoir la paix pour le juge et qu'on ne l'embête plus, avoir la justification de ce qu'elle demande pour la veuve. Nous pouvons regarder à l'intérieur de nous-mêmes, c'est la même chose. Il y a une sorte d'impatience du Salut, sinon je pense que nous ne serions pas là, et puis il y a en même temps le fait de se dire : « Finalement, Aix est un bien bel endroit pour attendre la fin du monde et donc on ne va pas se presser. »
Frères et sœurs, cette petite parabole a en fait une conséquence énorme : nous vivons dans une conscience partagée du temps. À la fois nous demandons à Dieu de nous accueillir et de nous sauver et en même temps on se dit : « Oui, mais de l'autre côté on ne sait pas trop comment cela va se passer ; donc pour l'instant du calme, on ne va pas s'exciter sur ce problème, on attend que ça passe ! » Nous sommes à la fois le juge et la veuve, nous partageons les deux conditions. Tout à coup, incroyable, le juge change d'avis. Celui qui essaie de prendre du bon temps se rend compte qu'il ne peut plus le faire. Et celle qui voulait absolument arriver à atteindre le cœur du juge, est soudain surprise par le fait que le juge lui rende justice. La fin des temps dans ce cas-là est venue d'une façon très paradoxale, presque humoristique. C'est comme si le juge disait : « C’en est trop, ce que tu réclames, je le signe et ainsi tu seras remboursée. »
Frères et sœurs, c'est exactement notre condition humaine ! La plupart du temps nous nous mettons uniquement du côté de la veuve. Mais en fait, plus profondément, nous sommes des deux côtés. À la fois nous vivons le temps comme quelque chose où nous voulons atteindre notre épanouissement personnel, notre réussite et, si nous sommes chrétiens, l'accomplissement de ce monde dans le cœur de Dieu. Mais en même temps nous vivons comme le juge en disant : « Attendons que ça passe et on verra bien. » C'est pour cela que la question de Jésus à la fin de cette parabole n'est finalement pas si critique que cela vis-à-vis du juge parce que le juge a finalement fait son boulot. Ceux qui ont attendu, qui ont laissé les choses traîner, ceux-là finalement se disent : « Il faudrait peut-être que je mette les choses au clair » et ils changent d'avis. Tandis que le Christ dit : « Est-ce qu'il y aura des gens qui ont la même endurance et la même patience que la veuve ? Est-ce que, quand Je reviendrai, Je trouverai des gens ayant suffisamment la foi pour demander encore que le Royaume de Dieu vienne ? » La question est terrible. Vivons-nous le temps présent en nous disant vraiment qu'il peut arriver quelque chose que nous n'avions pas prévu ou plus exactement qui est en contradiction avec tout ce que nous voyons ? Nous voyons le monde comme dévasté, insupportable, source de mécontentement, de désespoir. Le Christ dit : « Excluez-vous que Je puisse intervenir et sauver le monde ? » Autrement dit, cette parabole est extrêmement provocatrice. Finalement, Jésus rajoute cette question, trouvera-t-Il la foi sur la terre ? Trouvera-t-Il des disciples qui ont encore la conviction, malgré le temps qui passe, qu'au cœur de ce temps puisse surgir l'absolument imprévisible qui est la présence de Dieu, du Dieu qui sauve ?
Frères et sœurs, c'est étonnant comme manière de nous présenter les choses, c'est un peu provocateur. Habituellement chez saint Luc, c'est un peu édulcoré, bien arrangé, mais là pas tellement. Combien de chrétiens aujourd'hui attendent véritablement que Dieu intervienne en ce monde ? Non seulement pour changer les idées des dictateurs – on peut effectivement faire des prières pour cela, c'est même très utile – mais aussi attendre que ce monde-ci puisse porter une décision, un jugement qui change toute notre façon de voir.
Frères et sœurs, c'est tout simple mais c'est ce qui est en jeu. Notre manière de vivre dans le temps aujourd'hui est encore cette provocation de la part du Christ. Certes, il y a des juges iniques, il y a des gens qui mènent la vie impossible, des gens insupportables. Mais qu'attendez-vous de votre vie ? Qu'attendez-vous de la vie des autres ? Voulez-vous que le temps soit simplement le temps où l'on arrive à obtenir parfois quelque chose ou bien croyons-nous que ce temps-ci que nous vivons peut engendrer l'extraordinaire survenue du Royaume de Dieu ?