LA GRATUITÉ DU GESTE
2 R 5, 14-17 ; 2 Tm 2, 8-13 ; Lc 17, 11-19
Vingt-huitième dimanche du temps ordinaire – année C (12 octobre 2025)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
Où sont les autres ? Eh oui, Jésus Lui-même qui, paraît-il, connaît le fond du cœur des hommes, a été surpris par le comportement des lépreux. Je ne sais pas, du haut du ciel, maintenant, ce qu’Il en pense, mais je crois que de temps en temps, Il devrait être surpris encore de notre comportement. En fait, tout ceci touche à une donnée fondamentale de notre histoire : de la part de Dieu, créer le monde est vraiment un acte gratuit. Ce n’est vraiment pas du calcul de sa part, et j’ai même plutôt tendance à croire que c’est un petit coup de folie que d’avoir engagé la création de l’humanité telle que nous la voyons aujourd’hui.
C’est un acte gratuit de sa part, à la différence des lépreux guéris (eux, neuf fois sur dix, ne reviennent pas, mais font le minimum vital, c'est-à-dire qu’ils vont voir le prêtre), mais nous, c’est pire parce que maintenant que nous avons franchi une certaine attitude de liberté conforme à ce que Dieu avait voulu, au lieu de vivre cette liberté sur le mode de la gratuité, nous la vivons sur le mode du « pourquoi Dieu nous a-t-Il fait cela ? Qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu pour qu’aujourd’hui il m’arrive telle souffrance, tel décès, tel deuil ? En réalité Dieu s’y est mal pris. » C’est un peu la tendance actuelle, le monde va mal, alors il y a deux solutions : ou bien c’est clair, puisque le monde va mal, c’est que Dieu n’existe pas ; ou bien oui, Il est là mais Il est coupable. On Lui reproche d’avoir fait un monde qui, s’Il en avait confié le soin à certains d’entre nous pleins d’assurance, aurait été meilleur.
On ne peut donc pas dire qu’actuellement nous vivons spontanément dans la gratitude. Tout se calcule, tout se paie, tout s’échange, tout se mesure, et ce n’est pas la peine d’essayer de demander à Dieu quelque chose puisque de toute façon, le monde est mal fait. C’est un peu le problème aujourd’hui pour beaucoup d’entre nous, qui venons encore avec un comportement résiduel, prier dans les églises : on ne peut pas dire que nous soyons les pires ingrats. Mais pour ce monde-ci, ce qui auparavant faisait l’étonnement et l’émerveillement de la Création que Dieu avait faite, ce n’est plus le cas, nous ne vivons plus sur un mode spontané de gratitude et de reconnaissance.
Or, c’est précisément ce que Dieu attendait. Vous le savez vous-mêmes puisque vous avez été ou vous êtes encore parents d’un enfant jeune. La chose la plus difficile à faire entrer dans la tête et dans le cœur d’un enfant, c’est la gratitude et en général, on n’est pas tout à fait satisfait du comportement des enfants : cela veut dire que déjà, comme adultes responsables de la génération qui nous est confiée, nous avons tendance et nous avons raison, à essayer d’obtenir la gratitude, un geste de reconnaissance. Cela fait partie de toutes les relations interpersonnelles. Quand on dit bonjour ou merci, quand on salue, c’est vrai, ça ne sert à rien.
On a inventé les grandes surfaces pour ne plus avoir à dire bonjour, ni merci ou au revoir. On se sert, on met ce qu’on a acheté dans le panier, puis tractation financière, et dans le meilleur des cas, on dit au revoir monsieur ou madame, mais vous remarquerez que toute la structure d’une grande surface est organisée pour qu’on n’ait à saluer personne. On ne perd pas de temps en discussions : on a réduit la structure d’échanges à ce qui est utile, nécessaire, efficace, mais tout ce qui pourrait être un signe de reconnaissance, ce sont les panneaux publicitaires pour acheter plus : puisque vous êtes contents chez untel, revenez le plus vite possible !
Je crois qu’on ne mesure pas à quel point dans notre vie, et cela vaudrait presque le coup d’en noter les signes chaque fois qu’on sort dans la rue, on se dispense des gestes de remerciement. Or, c’est ce qu’ont fait les neuf lépreux : ce n’est pas la peine de remercier, Il nous a guéris, on a fait l’administration, on a signé les papiers, puis c’est fini, donc c’est en règle. Cela veut donc dire que tout ce qui est encore nécessaire à l’action pour lui donner sa plénitude et sa beauté, on n’en a plus besoin.
C’est pour cela que dans un couvent comme dans celui de Sœur Térésa (pas Mère Térésa) au XVIe siècle, quand elle fondait un couvent, il y avait une règle assez sévère : elle voulait que dans chacun de ses couvents, les sœurs sachent jouer (ce n’était pas exactement le galoubet qu’on utilise aujourd’hui mais un galoubet version espagnole, peut-être un peu plus bruyant d’ailleurs) de la musique. Il y avait un tambourin, et les sœurs carmélites – devenues dans la tradition symbole de sévérité, d’ascèse, de pénitence – tous les soirs, passaient un moment de leur récréation à jouer du galoubet (version espagnole) et du tambourin. Et elles dansaient ! Là aussi, la conception religieuse a beaucoup diminué, parce que les sœurs savaient que si on voulait rendre grâce à Dieu, ce n’était pas simplement en cumulant, et en les comptant, les dizaines de chapelets, c’était d’abord en rendant grâce à Dieu par leur corps, par la danse, par le tambour.
Dans le culte du Temple, avant le Christ, c’était toujours comme cela. Dans la tradition chrétienne, on a toujours voulu de la musique. La plupart du temps, ce n’est pas pour rallonger les offices ou attirer les mélomanes, mais la musique fait partie intégrante du chant. Pensez simplement que chaque fois qu’on célèbre une eucharistie, même une messe basse, au moment où on va célébrer la consécration, on dit : « Maintenant, avec les anges et tous les saints, nous chantons l’hymne de ta gloire : saint, saint, saint, le Seigneur… » C’est ce qui est censé être le chant de louange des anges parce qu’ils sont musiciens : Fra Angelico et toute sa génération le croyaient et quand ils représentaient des anges dans le ciel, ils avaient tous des flûtes, des cithares et des tambours à la main. Donc, ça veut dire qu’on a toujours pensé que le geste même de vivre et d’entrer en relation avec les autres et avec Dieu incluait nécessairement la gratuité de la musique, qui est d’ailleurs très aléatoire si on juge le prix des pièces d’opéra, mais il faut bien payer les musiciens. Aujourd’hui encore, si on veut avoir le sens même de la gratuité du geste eucharistique (le mot eucharistie, on l’oublie volontiers, veut d’abord dire merci), ce que l’on fait lorsqu’on commence à célébrer avec nos voix, avec nos chants, avec nos instruments, c’est déjà l’attitude de remerciement et d’action de grâce.
Frères et sœurs, je ne pense pas qu’on aura bientôt une gestion de la vie économique uniquement dans la musique, cela risque fort de sombrer dans la cacophonie, mais nous n’avons que ce que nous méritons : à partir du moment où on perd ce qui fait le couronnement de toute activité, de tout geste de reconnaissance, du geste du merci, de la reconnaissance de la présence de Dieu à qui on doit tant, comment voulez-vous qu’on ne transforme pas le monde ou la terre entière en une sorte de grand ramassis d’énergies (la seule chose qui nous intéresse dans le monde actuellement c’est cela, pouvoir aller pomper l’énergie, on ne sait pas où d’ailleurs) ? Dans toute la culture ancienne, le fait d’être illuminé par la lumière du soleil, c’est le signe même de la gratuité, de la générosité de Dieu ; maintenant, le grand problème, c’est de savoir combien coûtera l’énergie.
Frères et sœurs, je crois qu’il faudrait que nous essayions de faire retrouver à nos sociétés un minimum de sens de la gratuité, de la reconnaissance et du merci ; sinon, nous risquons qu’il n’y ait pas simplement un monsieur qui revienne pour rendre grâce comme le lépreux, un sur dix, mais personne, et le jour où le monde sera sans gratuité et sans reconnaissance, là, on est sûr que ce sera invivable.