L'ÉCHANGE COMME LIEU DE RENCONTRE ENTRE DIEU ET L'HOMME
2 M 7, 1-2 + 9-14 ; 2 Th 2, 2-16 – 3, 5 ; Lc 20, 27-38
Trente-deuxième dimanche du temps ordinaire – année C (9 novembre 2025)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Frères et sœurs, est-ce une affaire de mauvaise conscience ? C'est vrai que les textes qu’on lit généralement pour la dédicace des églises sont des textes assez critiques sur les bâtiments. Pensez par exemple qu'un autre texte possible de l'évangile pour ce dimanche de la dédicace de Saint-Jean-de-Latran, c'est Jésus qui va chez Zachée, le publicain, un manipulateur d'argent. Et là, on a trouvé pour célébrer la fête de la dédicace de Latran, un texte qui est un véritable défi de la part du Christ : « Détruisez ce Temple. »
C'est le texte sur le Temple. Qu'est-ce que cela veut dire ? Cela ne cache-t-il pas une sorte de mauvaise conscience parce que précisément, on se disait qu’on construit des temples, on fait des églises admirables, on les restaure, cela coûte des centaines de millions. Sommes-nous bien dans la norme préconisée par Jésus ? D'autant plus qu'après, Il donne l'éclairage définitif sur la question : « Vous pouvez toujours détruire tout cela, ça m'est égal. Moi, ce que Je veux, c'est bâtir un autre temple. »
Cela nous pose la question assez radicale du sens et du rôle du Temple, du bâtiment-église, mais peut-être autre chose, qui doit être bien clair dans notre esprit. Il est certain que, dans toute l'Antiquité, ce qui a marqué la manière même d'honorer les dieux, c'était de leur réserver un endroit spécifique, un lieu dans lequel le dieu habitait. Cela s'appelait le fanum – ce qui a d'ailleurs donné, je vous le signale, le mot "profane", profanum, ce qui est en dehors du temple, l'espace de la cité. Donc, on avait déjà très tôt conscience qu'il devait y avoir un lieu dans lequel la place, l'organisation des mobiliers, des constructions, étaient réservées à dieu. Et par conséquent, de la façon la plus simple et la plus radicale, le lieu du temple n'était pas fréquentable chez les juifs, où seulement le grand prêtre entrait une seule fois par an pour prononcer le nom de Dieu. Donc, c'était quand même un usage cultuel beaucoup plus limité qu'à Saint-Jean-de-Malte.
Le Temple lui-même, chez les juifs, c'était cela. Dans les autres espaces de célébration, en général, c'était uniquement quelques prêtres ou le roi ou une personne désignée pour aller prononcer une prière ou faire un sacrifice. Mais, d'une certaine façon, l'espace lui-même n'était occupé que par le dieu. Par conséquent, c'était un lieu à la fois identifiable, et en même temps un lieu hors espace. C'était l'espace sacré. D'ailleurs, nous avons encore beaucoup gardé cette habitude-là de nous dire que l'église est un espace sacré et que, par conséquent, ça n'a rien à voir avec le parvis de l'église ou le musée Granet. Sur le fond, on a la distinction assurée entre l'espace sacré et le reste.
Alors, c'est là que les choses se corsent. Quand on a voulu concrétiser le culte public à partir de Constantin, il s'est empressé de donner des territoires, des terrains à l'église pour qu'elle construise des églises, des temples. Donc, une sorte de pressentiment de "profanisation" de l'espace sacré, puisque c'était le don de l'empereur. Et d'ailleurs, je vous signale, ce n’est pas un saint, le terrain qui avait été choisi, c'était un domaine qui s'appelait le Latran, le domaine des Laterani, la famille des Laterani, qui étaient des brigands dont on avait confisqué tout le territoire au IIe siècle, je crois. Et par conséquent, ce n'était pas du tout un lieu très recommandable. Il avait dû s’y passer des choses un peu étranges et comme on n'avait pas réussi à le réattribuer à une famille romaine, l'empereur a dû se dire qu’il fallait le refiler à l'Église, cela s'appelle le blanchiment aujourd'hui. Donc, comme vous le voyez, les antécédents de la cathédrale du Latran, ce n’est pas du tout édifiant, comme la plupart des grands espaces cultuels sous Constantin, c'est d'ailleurs comme ça, c'est lui qui donne le territoire. D'ailleurs, certains de nos pays occidentaux ont gardé encore ce principe, c'est que quand on bâtit une église, il est traditionnel que la municipalité donne le terrain. Je ne sais pas si ça va durer longtemps, parce que maintenant, comme il faut amortir la dette, peut-être qu'on peut faire des économies sur le don du terrain.
Donc, c'est quand même assez ambigu. Mais, et c'est peut-être un des aspects qui mérite d'être étudié et médité aujourd'hui, nous sommes dans une situation où le Christ Lui-même a instauré un nouveau régime. Quel est-il ? Il a fait qu'explose la distinction entre lieu réservé à Dieu et lieu pour les hommes. D'une certaine façon aujourd'hui, une église est un terrain d'échange, mais d'un échange bien particulier. Jusque-là, on pouvait considérer que les échanges consistaient à faire de temps en temps des offrandes – généralement chez les Grecs, c'était des casseroles qu'on offrait dans le temple, des casseroles en bronze, c'était le nec plus ultra de la valeur à l'époque. C'était l'idée qu’en réalité, il pouvait y avoir maintenant un échange qui était d'un autre ordre. Et c'est précisément ce qui a été l'objet de la polémique entre Jésus et ceux qu'on appelle les marchands du Temple.
Quelques petits détails quand même. Premier détail. La plupart du temps, on dit que Jésus a chassé les vendeurs du Temple. C'est inexact. Il a chassé les animaux, les bœufs, les moutons, les tables des changeurs, les pièces d'argent, mais Il n'a pas chassé les vendeurs. On ne le dit pas dans le texte. Je trouve que ça mérite d'être réfléchi parce que ce n'est pas l'exclusion d'une certaine catégorie. De toute façon, les commerçants du Temple étaient obligés de faire leur besogne puisque – autres temps, autre mœurs – pour faire un sacrifice, il fallait de la monnaie qui ne soit ni romaine, ni grecque etc., ça ne pouvait être que des statères phéniciens, une monnaie qui datait de deux siècles et que le Temple avait de façon privilégiée choisi pour les échanges, pour payer les bœufs, les moutons ou tout ce qu'on achetait pour faire des offrandes et des libations.
Il choisit de chasser uniquement le matériel à vendre, mais la transaction, c'est d'homme à homme. Par conséquent, Il ne chasse pas les vendeurs eux-mêmes. Évidemment, quand ils ont vu que leur matériel et leurs étalages disparaissaient, ils ont dû se dire qu’ils n'avaient plus besoin de rester. En tout cas, Jésus a voulu dans un premier temps réduire la transaction commerciale à ce qu'elle est vraiment, c'est-à-dire un échange d'homme à homme. Cela peut paraître étonnant, mais c'est la vérité. Et c'est pour cela que ceux qui ont été les plus furieux, ce n'étaient peut-être pas les vendeurs, c'était peut-être le personnel cultuel et clérical du Temple. Eux considéraient que c'était absolument nécessaire d'avoir les bœufs, les colombes et les pigeons et tout ce qu'il faut pour offrir les sacrifices.
Donc, Jésus dévalorise la valeur de l'objet pour en venir au vrai problème. Qu'est-ce qu'un Temple ? Normalement, c'est un endroit où il y a échange. L'échange n'est pas réductible à l'achat. Il suppose l'achat, mais ce qui intéresse Jésus, ce ne sont pas les bœufs et les pigeons, c'est le fait que le peuple vient et veut offrir quelque chose à Dieu. Et donc, Il change complètement la perspective de ce qu'est le Temple. Le Temple qui, jusque-là, était uniquement d'accès réservé au personnel professionnel, tout d'un coup, Jésus dit que même les vendeurs peuvent avoir leur place, une autre peut-être, mais en tout cas, ils peuvent l’avoir. À partir de ce moment-là, Il change la perspective de l'échange. L'échange est un acte éminemment humain. Ce n'est pas d'abord un acte financier, en tout cas pour Jésus.
Deuxièmement, sur la base de cela, Il dit non seulement que c'est un échange entre hommes, puisqu’ils sont en train d'échanger pour pouvoir offrir les brebis et les bœufs, mais c'est aussi un échange entre Dieu et l'homme. Et là, Il découvre ou Il fait découvrir à son public que l'acte même du sacrifice et de tous les gestes religieux est un geste d'échange. Évidemment, cela change un peu la perspective.
Je ne sais pas si ce serait utile actuellement pour essayer de sauver l'économie française, mais si l'acte d'échange est la seule dimension humaine de la relation religieuse telle que Jésus l'envisage, cela nous dit que la vérité n'est pas dans le prix des bêtes que l'on offre ou que l'on immole, mais c'est l'acte d'échange, l'acte de communication avec Dieu. C'est pour ça d'ailleurs que les Romains, qui sont moins nuancés que les évangélistes, ont dit par exemple pour parler de l'eucharistie, « O admirabile commercium » (« O admirable commerce »). C'est un peu simplificateur, ce n’est pas de la subtilité de Cicéron. Mais c'est intéressant car ça veut dire, dans la Tradition, et c'est devenu une antienne du Saint-Sacrement d'ailleurs, qu’on voulait valoriser l'acte cultuel comme acte de communication et d'échange. Simplement, il ne fallait pas se tromper sur la marchandise. Et c'est là qu'est tout le problème.
C'est-à-dire que la foi chrétienne a introduit, pour essayer de penser l'acte de communication avec Dieu, l'acte d'échange avec Dieu, non plus en fonction de choses payées, en l'occurrence avec des animaux, ou des objets. Mais l'acte même de l'échange devient le lieu de la rencontre entre Dieu et l'homme.
Alors cela a un danger. Puisque c'est un acte d'échange, donc il suffirait de payer beaucoup et cela marcherait. Non, et c'est là où tout est changé : ce qui devient la norme profonde dans la relation avec le Christ, c'est la reconnaissance de ce qui est en jeu. Quand l'homme échange avec Dieu, c'est son geste qui a du prix. Et là, ça devrait presque être une leçon d'économie moderne, car ce qui fait le poids et la beauté de l'acte d'échange, c'est la relation qu'il suppose, relation de confiance, relation d'échange, relation de vérité dans l'échange. Et dans le cas de la religion, dans le cas du culte dans les temples, c'est ce qui est en jeu. C'est-à-dire, ce que nous sommes aujourd'hui, nous savons très bien que d'une certaine façon, nous offrons pratiquement rien à Dieu, un peu de pain, un peu de vin. Mais précisément, c'est là où le Christ nous dit : « Détruisez le Temple, vous pouvez détruire tout ce que vous pouvez chiffrer vous-même. Mais moi, ce que Je vous laisse, c'est ce que Je ne peux pas chiffrer Moi-même, ou surtout que vous, vous ne pouvez pas chiffrer, c'est simplement le fait que ce que Je suis, Je vous le donne. »
C'est là que le sens du culte a été complètement transformé. C'est pour ça d'ailleurs que ce qui fait le prix du geste, ce n'est plus le sacrifice animal, même si c'est une vie d'animal, ce qui à l'époque avait beaucoup d'importance, mais c'est le fait que Dieu Lui-même Se donne. Il Se donne en demandant à ce que l'homme lui-même, en échange, se donne à Dieu.
C'est pour ça que peut-être aujourd'hui, c'est une bonne manière pour nous de nous interroger sur le sens même de ce que nous accordons à tous les gestes religieux. Ou bien c'est simplement une sorte de don – je mets quelque chose à la quête, ce qui n'est pas méprisable, je m'empresse de le rappeler – ou bien c’est ce qui constitue vraiment l'acte religieux comme tel : c'est le moment, en tout cas pour les chrétiens, où Dieu dit : « Parce que Je Me donne à toi, J'attends de Toi que tu te donnes à Moi. » À ce moment-là, la formule latine, qui est bien connue : je te donne pour que tu me donnes, mais ce n'est pas dans le même sens.
C'est Dieu qui dit : « Je Me donne à toi pour que tu te donnes à Moi. » Et au fond, le secret même de toute la vie de chrétien, c'est le fait de trouver la réciprocité du don de Dieu qui Se donne à nous-mêmes et du don de nous-mêmes qui nous donnons à Dieu.