SORTEZ DE VOTRE SOMMEIL, ACCUEILLEZ-LES!
Is 2, 1-5 ; Rm 13, 11-14a ; Mt 24, 37-44
Premier dimanche de l’Avent – année A (30 novembre 2025)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
« Frères, vous le savez, c’est le moment, l’heure est déjà venue de sortir de votre sommeil ».
Frères et sœurs, le sermon que je vais faire ce soir est un peu étrange : ce n’est pas moi qui y ai pensé, ce sont les paroissiens qui sont venus à la messe ce matin. Voici les circonstances. Dieu a fait, pour notre paroisse, un des plus beaux cadeaux qu’Il puisse nous faire : c’est l’entrée solennelle de cinq catéchumènes dans la communauté paroissiale. Les habitués de la messe de 10h30 étaient là pour accueillir ces cinq jeunes entre 16-17 ans et 30 ans. Pour leur faire la fête, nous pouvons leur dire : « Ce qui fait notre joie, c’est que vous êtes le cadeau de Dieu pour notre communauté paroissiale. » Et ce cadeau n’est pas uniquement réservé à ceux qui vont à la messe de 10h30, il est aussi pour vous. Or, comme la cérémonie était très longue (plus de vingt minutes), j’ai supprimé le sermon : les paroissiens de la messe de 10h30 m’ont alors suggéré de le faire à la messe du soir, pour qu’il soit ensuite retranscrit dans le bulletin, ainsi ils pourront eux aussi le lire.
Ce fut extrêmement chaleureux : ces jeunes sont très heureux, très joyeux, très sympathiques, ils sont arrivés par des chemins que je ne peux pas vous révéler mais assez étonnants. Ils ont découvert la foi, l’Église et l’endroit où ils voulaient devenir membres de la communauté chrétienne parce que l’église était ouverte, qu’ils ont suivi quelques minutes de prière et ils ont compris que Dieu les appelait. Inutile pour les organismes ecclésiastiques de faire des plans sur la comète pour attirer les jeunes, il suffit de tenir les églises ouvertes et d’y accueillir ceux qui veulent y entrer. Les églises sont des lieux où l’on peut trouver un peu de paix, de calme et de repos. Ils ont frappé à plusieurs portes puis sont venus ici et je suis toujours très heureux d’accueillir des catéchumènes (certains organismes les appellent de façon rocambolesque des « bienveillants », je préfère les désigner comme ceux qui désirent le baptême) qui, entrant dans l’église, découvrent plus que l’église elle-même, à savoir une communauté à laquelle ils désirent participer. Connaissez-vous beaucoup d’endroits où le fait de participer à une manifestation (musicale, culturelle…) donne envie de dire : là, je découvre quelque chose que je ne trouve pas ailleurs ?
C’est un des aspects très féconds de la pratique religieuse : ce n’est pas simplement le fait que les chrétiens de « Pavlov » se réunissent parce qu’ils ont tous la même habitude et le même comportement. La pratique religieuse, c’est le fait qu’on a trouvé dans le rassemblement que nous constituons, le bonheur et la joie de pouvoir dire que Dieu a peut-être une place pour moi dans cette assemblée. Donc, ce matin, ils sont arrivés, moins celui terrassé par la grippe, ils étaient quatre – il y en aura cinq au moment de Pâques – et nous étions très heureux de les accueillir. C’était vraiment le geste même de l’accueil : on les a appelés, j’ai fait les rites d’introduction dans la communauté chrétienne et ils étaient aussi heureux d’être là avec nous, avec leurs parents ou leurs parrains et marraines, et ils se reconnaissaient comme accueillis, comme ayant leur place dans la communauté chrétienne. On ne leur a pas fait passer d’examen pour savoir comment ils interprétaient les articles du credo : la préparation personnelle est assurée par des personnes qui les assistent spécialement, mais là, c’est la première fois qu’ils avaient de façon officielle leur place dans l’Église.
Dans l’Église, c’est parfois comme si on voulait uniquement célébrer la messe : on écoute la parole de Dieu, on écoute le sermon du prêtre, on communie et on s’en va ; dans le meilleur des cas, on reste jusqu’au bout, mais autrefois, on estimait qu’il suffisait d’arriver avant que le calice soit découvert au moment de l’offertoire (donc après le sermon, ce qui est assez restrictif) et quand vous étiez pressé, vous pouviez disparaître dès que vous aviez reçu la communion et que le prêtre avait prononcé la dernière prière, pratique que beaucoup de chrétiens n’ont pas oubliée, ce qui est un peu regrettable. Cela veut dire que nous avons pris l’habitude de considérer que la seule chose importante, c’est l’eucharistie : loin de moi de contester ce principe de l’importance de l’eucharistie qui rassemble chaque dimanche la communauté chrétienne, mais cela veut dire que la célébration du baptême, qui n’est dans sa pleine manifestation que durant la nuit de Pâques, est devenue quelque chose d’annexe : le baptême est devenu uniquement un rituel familial, c’est un petit aparté qu’on se réserve uniquement en famille alors que là c’est fait pour tout le monde (il faut que les catéchumènes soient d’accord pour cela). Mais c’est à nous d’essayer de redécouvrir cela.
Quand la vie de la communauté chrétienne n’apparaît que dans l’eucharistie, tous les autres aspects des sacrements qui y sont célébrés, confirmation, accompagnement pour le baptême, baptême lui-même, tout cela paraît secondaire alors qu’en réalité, ce sont les démarches qui permettent d’arriver à la vraie compréhension de notre assemblée eucharistique. Il y a une école – je ne la nommerai pas – où j’ai pu exercer les fonctions d’aumônier : quand les gamins recevaient le baptême, les catéchistes avaient décidé que, comme ils étaient trop jeunes bien que baptisés, ils ne feraient pas la première communion. C’étaient simplement leurs parents qui étaient avec eux qui communiaient : c’est comme si on disait à quelqu’un qu’il était invité à la table du Seigneur, mais que pour l’instant, il ne mangerait pas. Il faut un degré d’incompréhension absolument phénoménal de la relation entre les sacrements pour en arriver là.
C’est dommage qu’un geste aussi beau et aussi classique de la tradition de l’Église, l’accueil des catéchumènes pour le premier pas vers le baptême, soit pratiquement toujours opéré dans un petit groupe. En fait, ce qui était beau ce matin, c’était de voir que toute la communauté à la fois priait pour les catéchumènes, les accompagnait et contemplait les gestes qui, pour les gens déjà baptisés, permettent de redécouvrir les gestes dont nous n’avons pas le souvenir puisque nous avons été baptisés tout petits. Il y a une construction organique de la célébration du baptême et de la célébration eucharistique qui nous a totalement échappé. Comment voulez-vous après qu’on puisse expliquer aux fidèles que le baptême et l’eucharistie sont dans une relation étroite si on n’est pas là pour accueillir les catéchumènes ? C’est une question pour remettre en cause notre manière de concevoir notre participation à la vie de l’Église. C’est parce que nous avons été baptisés que nous sommes membres de l’eucharistie et que nous partageons ensemble le Corps et le Sang du Christ. Si on ne fait pas mémoire du moment où nous avons été engendrés à la vie de Dieu, comment pouvons-nous comprendre que c’est vital pour nous et pour notre entourage ? Si aujourd’hui les évêques sont très fiers du fait que l’an dernier il y ait eu dix-sept mille baptêmes d’adultes, c’est très bien mais encore faut-il que nous prenions conscience de l’importance que cela a : ces dix-sept mille baptisés ont pu être introduits dans le mystère de la vie du Christ, la plupart du temps parce qu’ils ont vu des chrétiens assemblés ensemble pour prier, ce qui s’est passé ce matin. Au lieu de considérer que l’eucharistie est le sacrement des habitués, retenons que c’est surtout le sacrement dans lequel nous sommes invités à mettre en œuvre tout ce que Dieu nous a donné par le baptême, sa grâce, son amour, la joie de partager et de participer à l’eucharistie.
Frères et sœurs, ce qui nous manque concrètement, à nous chrétiens, baptisés depuis longtemps, c’est le fait de percevoir l’articulation profonde entre le baptême et l’eucharistie et aussi les autres sacrements. C’est une chose extraordinaire que nous puissions de façon privilégiée accueillir ceux qui naissent, et qui naissent comme adultes.
Je voudrais terminer par là car la plupart du temps on ne le sait pas, c’est que petit à petit, à cause d’une théologie un peu catastrophique du péché originel, on avait considéré qu’il fallait obligatoirement baptiser les enfants tout petits : il y avait une telle mortalité infantile qu’on avait peur que les enfants meurent, et il fallait les baptiser le plus tôt possible pour qu’ils aient leur ticket d’entrée au paradis. C’est une manière très généreuse de vouloir envoyer tout le monde au paradis, mais il faut savoir que tous les grands évêques et génies de la foi qui nous ont enseignés dans les années 200 à presque 600-700, étaient baptisés adultes : saint Augustin a été baptisé à l’âge de 33 ans, les grands théologiens, saint Basile, saint Grégoire… qui ont façonné le visage de la foi, la plupart des évêques qui ont été baptisés à cette époque-là, l’étaient à l’âge adulte. C’est très bien aussi d’être baptisé petit, mais essayons de nous souvenir que si on les baptise petits, et qu’on ne leur fait pas suivre une véritable formation religieuse, on en arrive au système actuel qui est sans doute une grande déception pour nous tous de voir qu’il ne s’est rien passé, cela parce que nous n’avons pas assez compris la grande liaison qu’il y avait entre le baptême et le fait de former ceux qui ont reçu ce baptême, d’où la catéchèse.
Frères et sœurs, tout cela est un ensemble et on ne s’en rend plus compte, pensant qu’il suffit de faire ce qui est inscrit dans les registres, mais l’Église n’est pas une bureaucratie. C’est pour cela que ce matin je trouvais que ce que nous faisions, c’était le plus beau cadeau du début de l’année que Dieu pouvait nous faire, comme s’Il nous disait : « Il y en a cinq qui veulent faire partie de la communauté, accueillez-les donc en communauté. »
C’est donc l’occasion pour nous tous, maintenant, jusqu’à Pâques et même au-delà, de prier pour ces catéchumènes pour qu’ils découvrent petit à petit le sens et la beauté du geste qui leur est fait pour eux mais aussi pour nous.
Alors, frères et sœurs, nous souhaitons bon vent aux catéchumènes et que nous sachions, nous aussi, réfléchir et mieux découvrir le sens de la relation qu’il y a entre notre baptême et le fait que nous soyons rassemblés ici pour recevoir l’eucharistie du Seigneur.