UNE PRÉSENCE QUI SE COMMUNIQUE
Ap 7, 2-17 ; 1 Jn 3, 1-3 ; Mt 5, 1-12
Fête de la Toussaint – année C (samedi 1er novembre 2025)
Homélie du frère Danièle BOURGEOIS
Frères et sœurs, de quoi s’agit-il aujourd’hui dans cette fête de la Toussaint ? C’est une chose à laquelle nous ne pensons pas souvent. Et pourtant, dès la première lecture, nous sommes avertis : il s’agit d’un passage qui est la fin de l’Apocalypse. L’évangéliste Jean a transmis son message sur l’histoire extrêmement douloureuse, perturbée et chaotique du temps qu’il vit lui-même avec des communautés chrétiennes aux environs d’Éphèse. Tout le monde se demande, à cause de cette espèce de charivari spirituel, social et politique, comment on peut s’en sortir. Jean ne fait pas de cadeau, il explique d’abord que ce sera très difficile d’en sortir. En fait, la sortie de cette période sera d’une certaine façon la mort. Mais en même temps, il voit autre chose à savoir ce qu’aujourd’hui nous sommes appelés à voir.
C’est dans un pays qui est un peu comme le nôtre, mais un peu plus dévasté et perturbé, que Dieu envoie un ange qui dit simplement : « Maintenant, ne dévastez ni la mer, ni la terre, ni les arbres, avant que nous ayons marqué du sceau le front des serviteurs de notre Dieu. » À ce moment-là, il entend le nombre de ceux qui sont marqués du sceau. Ils sont 144 000. À l’époque, je crois que c’est à peu près le sommet de ce qu’on peut chiffrer dans le savoir. 144 000, il ne faut pas se faire d’illusions, ça fait beaucoup de monde, beaucoup plus qu’on ne pense. À cette époque-là, il n’y avait pas la possibilité d’organiser de grandes manifestations dans les stades ou de rassemblements à Rome ou ailleurs.
Donc il entend le nombre, et après cela, dans la foulée, « Je vis une foule immense que nul ne pouvait dénombrer ». Alors là on est carrément au-dessus de la maximale. « Une foule de toutes les nations, races, peuples et langues. Il se tenait debout devant le trône et devant l’Agneau, en vêtement blanc avec des palmes à la main, et il proclamait d’une voix forte : le Salut est donné par notre Dieu, lui qui siège sur le trône, et par l’Agneau. »
Ici donc, nous sommes à la fin de l’histoire. Qu’est-ce qui marque la fin de l’histoire ? Toute l’humanité est rassemblée, pas simplement les juifs, ni les premières communautés chrétiennes, mais toute l’humanité sans exception. Pourquoi ? Parce qu’ils sont marqués d’un sceau. Le sceau, c’est la marque qui vient sur une poterie pour marquer une appartenance qui normalement est censée être définitive jusqu’à ce que la jarre se casse et qu’il n’y en ait plus. Donc c’est un sceau, c’est une marque d’appartenance totale. Et cette marque d’appartenance totale signifie que tous ces gens se tiennent devant le trône, devant l’Agneau, en vêtement blanc, avec des palmes à la main, et ils proclament d’une voix forte : « Le Salut est donné par notre Dieu, Lui qui siège sur le trône et par l’Agneau. »
À ce moment-là, le monde entier entonne : « Exultez de joie, tressaillez d’allégresse. Alléluia ! » C’est-à-dire que c’est le moment même où l’histoire se rassemble, se concentre dans le champ de tous les élus. Qu’est-ce que ça veut dire ? Comme c’est à la fin de l’Apocalypse, il faut bien qu’il y ait un happy end à toute cette histoire sordide de cavaliers, de choses qui ne marchent pas, de catastrophes, le ciel qui nous tombe sur la tête, et tous les malheurs du monde. Non, précisément ce n’est pas un happy end, c’est la conséquence normale de ce que Dieu a voulu. Dieu a voulu être au milieu de toute l’humanité. Il a voulu partager la vie de tous les hommes sans exception. Autrement dit, c’est la manifestation que désormais toute l’humanité est appelée, bon gré mal gré, à se rassembler autour du trône de Dieu et de l’Agneau. Il n’y avait pas beaucoup de religions à l’époque pour proclamer de pareilles choses. D’ailleurs aujourd’hui, quand nous entendons cela, nous l’accueillons avec un petit sourire en coin, un peu d’incrédulité, en disant qu’il ne faut pas exagérer, il faut bien quand même qu’il y en ait quelques-uns qui restent en enfer par là-bas. Mais non, là précisément, il y en a vraiment beaucoup. Les damnés, il faut aller les chercher avec une lampe de poche ! Chose tout à fait étonnante, enfin toute l’humanité est rassemblée en Dieu. Jamais personne ne l’avait pensé auparavant. Le mieux qu’on pouvait imaginer, c’était toutes les nations qui allaient venir à Jérusalem pour chanter Dieu. En réalité, ça voulait dire que toutes les nations étaient soumises par rapport à Israël. Or là, c’est véritablement Dieu et l’Agneau, le cœur même de la Révélation et le centre qui rassemble le monde entier. Ça veut donc dire une chose à laquelle nous ne pensions pas : la spécificité du Dieu chrétien, un Dieu transcendant, un Dieu créateur, c’est d’être communicable à toute l’humanité.
À une époque où nous parlons toujours d’Internet, d’informatique, de communication, etc., nous ne nous rendons pas compte que le projet a été largement anticipé par Dieu : ce qu’Il a voulu, c’est que Lui-même, Dieu, soit infiniment communicable. On ferait bien d’y réfléchir car ça ne va pas de soi. D’ailleurs, la première réaction que nous avons la plupart du temps, c’est que Dieu est infini et transcendant, Il n’est pas de la même espèce que nous, donc on ne peut pas savoir qui Il est et nous avons le réflexe de le renvoyer aux objets perdus. Nous avons perdu la trace de Dieu. Il est tellement transcendant qu’Il n’a plus de prise sur nous et que nous n’avons plus de prise sur Lui. Et s’Il voulait en avoir sur nous maintenant, nous avons les oreilles tellement bouchées que nous ne pouvons plus imaginer que Dieu soit essentiellement communicable. Ce en quoi nous commettons une grave erreur, d’abord parce que si nous disons que Dieu est trois : Père, Fils et Esprit-Saint, c’est qu’à l’intérieur même de son être le plus intime et le plus secret, Il est communicable. Le Père aime le Fils, le Fils aime le Père et tous deux vivent dans l’Esprit-Saint. Donc c’est déjà un acte de communication. Mais là ce que nous disons, c’est que cette réalité d’un Dieu qui vit d’abord une communication d’une profondeur et d’une intensité que nous ne soupçonnons pas, est en train de nous introduire dans ce circuit, dans cette communication. C’est là que surgit pour nous la première grande intuition du mystère de Dieu : le Dieu des chrétiens est communicable.
Oui, frères et sœurs, il ne suffit pas et même c’est presque une fausse piste, de vouloir imaginer que notre Dieu est incommunicable. Il a voulu dès le départ, parce que Lui-même est communication d’un amour infini entre Dieu le Père, le Fils et l’Esprit-Saint, que cette communication puisse un jour fonder, lancer, mettre en œuvre la communication entre Lui et nous. C’est précisément ce qu’on appelle la sainteté.
La plupart du temps, on imagine que la sainteté est le premier prix du concours de vertu en fonction des canonisations et des béatifications sur la place Saint-Pierre à Rome. C’est un petit peu restrictif, voire même inexact. D’une part parce que ceux qui ont été canonisés, tant mieux pour eux, on considère qu’ils sont exemplaires. La plupart du temps d’ailleurs, c’est tellement difficile à imiter que l’on considère que ce n’est pas pour nous. Donc ce n’est pas ce qui nous dit vraiment comment Dieu est communicable. Mais ici au contraire, Dieu nous dit : « Je veux que tout le monde soit rassemblé pour que Je puisse communiquer davantage que l’idée que l’on peut se faire de Moi. » Dieu n’envoie pas des mails. Il ne se manifeste pas d’abord par des discours. Il se manifeste par sa présence, une présence infiniment communicable, infiniment proche, infiniment vivante et active. La sainteté, c’est tout le contraire de ce que nous imaginons dans une fausse transcendance. Dieu qui est là-haut et qui se débrouillerait tout seul avec Lui-même, ou à trois, pour passer de bonnes journées ensemble pendant qu’on se débrouillerait tout seul sur la terre.
En fait, la sainteté de Dieu, c’est qu’Il est réellement transcendant, Il nous dépasse, on ne peut pas faire ce qu’Il fait ni être ce qu’Il est. Mais dans cela même, Il garde la préoccupation majeure, fondamentale de faire que pour nous-mêmes, dans la relation que nous avons les uns avec les autres, dans tout ce que nous vivons, dans tous les actes de communication que nous pouvons imaginer, Il soit là, à la source, à la racine. Ça suppose que la communication de Dieu avec nous est encore bien supérieure à cette communication que nous pouvons avoir les uns avec les autres, dans l’amitié, dans l’amour humain, dans tout ce qui concerne la charité, les liens que nous créons et tissons entre nous. Dieu est là comme Celui qui fait communiquer toutes les créatures. C’est pour ça que la Bible a eu dès le départ une vision du mystère de Dieu comme présence. Dieu n’est pas le grand absent qui plane au-dessus du monde. Il est la présence absolue qui se communique à nous et tout ce que nous sommes, tout ce que nous vivons, est le résultat de cette présence et de cette communication qu’Il veut insérer dans notre vie et dans notre cheminement d’histoire.
Frères et sœurs, ça peut paraître bizarre de voir les choses comme ça. Dire que Dieu est transcendant, c’est très bien, c’est très juste, mais ne dire que cela, c’est manquer la réalité fondamentale, à savoir que cette présence n’est pas une sorte d’énigme qui plane au-dessus de nos têtes, c’est une présence qui se communique et qui nous fait communiquer les uns avec les autres. C’est pour ça que, quand on relit les évangiles et particulièrement saint Jean, mais dans tous les évangiles et les lettres de saint Paul, la seule recommandation qu’ils font, c’est de nous aimer les uns les autres. Aimer, c’est d’abord la communication et une communication qui n’est pas simplement des mots, des « je t’aime » égrenés les uns après les autres, non, c’est une communication qui est « ce que je suis pour toi, je veux vraiment le partager avec toi. Et ce que tu es pour moi, je veux que tu le partages avec moi ».
Ça, c’est le paradis. D’ailleurs, c’est pour ça que la plupart du temps, on a bien du mal à imaginer ce qu’est le paradis, parce que nous vivons nous-mêmes humainement, alors que nous avons des possibilités de communication beaucoup plus grandes que nous ne l’imaginons. Dieu veut absolument que nous puissions à ce moment-là manifester notre lien avec toutes les autres créatures et d’abord avec Lui.
Frères et sœurs, aujourd’hui, ne nous trompons pas d’adresse. Ne croyons pas que la fête de la Toussaint se réduirait simplement au fait de nous apprendre à être vertueux selon les canons de la vie morale, de la vie quotidienne, être de bons enfants, de bons parents, ce qui est très bien. Mais surtout, n’oublions pas le sens que ça a. Ce n’est pas simplement de nous affirmer là comme nous sommes et de le dire. C’est être là pour être au service du prochain, pour être ensemble au service de Dieu, pour découvrir ensemble la merveilleuse communication de Dieu qui est plus que contagieuse.
Elle est carrément le fait que Dieu se rende présent à nous, se communique à nous pour que nous-mêmes, tous communiquant les uns avec les autres, nous puissions tous ensemble communiquer un jour avec Dieu et découvrir l’infini de sa présence, de sa tendresse. C’est ça qui s’appelle le Salut.