L'ASSURANCE, C'EST LA FOI
Ml 3, 19-20a ; 2 Th 3, 7-12 : Lc 21, 5-19
Trente-troisième dimanche du temps ordinaire – année C (16 novembre 2025)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
« Ne vous laissez pas abuser ».
Frères et sœurs, la parole de Jésus entendue tout à l'heure a été sans doute un des textes les plus mal compris de toute l'histoire du christianisme. En effet, il faut reconnaître que le contexte est d'une ambiguïté totale. Jésus vient de monter à Jérusalem. Il est sans doute face au Temple qu'il domine depuis le petit passage près de Béthanie, d’où on a une vue magnifique, aujourd'hui sur la mosquée d'Omar. Alors, ceux qui l’accompagnent s'exclament devant la beauté du Temple.
Si l’on en croit les auteurs de l'époque, ce Temple de Jérusalem n'était sans doute pas considéré comme une des merveilles du monde, comme certains temples grecs. Ce n'était pas la dimension gigantesque qui intéressait les gens, mais le soin apporté à la remise en état de ce Temple qui, pendant longtemps, depuis le retour de l'exil à Babylone, avait été une demeure plutôt modeste. Hérode, par démagogie et par souci de bien se faire voir du peuple juif – il n'avait qu’un huitième de sang juif – a donc fait construire ce Temple absolument magnifique. D'ailleurs, quand on retrouve aujourd'hui les fondations du Temple, c'est un travail absolument colossal qui suscitait l’admiration surtout des juifs, fiers d'avoir un Temple si bien rebâti. Mais est-ce que le Temple était simplement un objet d’admiration ? En réalité, c'était un objet de réconfort et – pardonnez-moi d'utiliser ce mot moderne de façon anachronique – de sécurisation. En effet pour les Juifs, avoir pu revenir dans leur pays (ce qui était rarissime dans l'histoire de l'époque) mais aussi pouvoir y installer un culte qui générait une activité faisant vivre pratiquement 80 % de la population de Jérusalem, c'était quand même extraordinaire, signe de remise en place de l'identité juive.
Le Temple était par excellence le signe même qu'on n'avait rien à craindre et offrait une assurance totale sur l'avenir. On considérait à l'époque que les temples étaient un endroit de sécurité absolue au titre du droit d'asile. Quand on était dans le temple, on ne risquait plus rien, on était sous la protection du dieu. Il ne devait pas y avoir de meurtre dans le temple car c'était puni immédiatement, la police étant présente à l'époque dans les temples.
Ainsi, les gens font part à Jésus de leur admiration du Temple, ce Temple si beau, si imposant, signe manifeste de leur sécurité et de leur avenir. Le fait d'avoir une implantation architecturale aussi clairement annoncée, c'était la sécurité par excellence. Mais Jésus dit une chose qui était alors pratiquement inaudible : « Moi Je vous le dis, il n’en restera pas pierre sur pierre ».
Évidemment, la provocation est radicale. Cette parole de Jésus a été tellement bien retenue qu'elle a été souvent évoquée, non seulement dans l'Église elle-même, la première Église de Jérusalem, mais également dans les communautés chrétiennes. C'était vu comme une sorte de quasi blasphème. Dire que le Temple allait être détruit était absolument impensable. L’intuition de Jésus s'est pourtant vérifiée : alors qu’Il a dû prononcer cela vers les années 32-33, en 70 il n'y avait plus de Temple. Quand les Romains s'attaquaient à quelque chose pour le détruire, il ne restait plus pierre sur pierre. Il a aussi bien prophétisé le comportement des Romains que celui de l'anéantissement du Temple.
À ce moment-là, surtout les disciples se disaient : « Quand est-ce que ça va arriver ? Comment ça va se passer ? » La plupart du temps, on ne lit pas très exactement ce texte, on oublie son contexte. À ce moment-là, Jésus n’épilogue pas tellement sur le Temple, mais il leur dit : « Voilà l'attitude que vous devez avoir, n'ayez pas une confiance aveugle dans un monument, dans une tradition. Il faut maintenant que vous ayez le juste comportement par rapport à ce que Je viens de dire ; cela vaut non seulement pour le Temple de Jérusalem, mais aussi pour tous les temples. S’il y a des traditions religieuses avec de grandes manifestations de puissance et de pouvoir, ce n'est pas là-dessus que vous pouvez compter ».
On ne peut s'empêcher de penser à ce qui s'est passé pour Notre-Dame de Paris en revoyant certains visages, certains documentaires… C'était comme l'effondrement du Temple de Jérusalem. On voit à quel point on peut être attaché à une dimension d'objet de construction de la société religieuse et quand on est confronté à cela, c'est le désarroi total, à un point tel que le gouvernement lui-même a montré sa totale résolution de reconstruire Notre-Dame à l'identique.
Je m'en réjouis beaucoup. Mais enfin, ça ne suffit pas. Jésus ajoute : « Ne vous laissez pas abuser ». Là, on change complètement de registre. Abusés par quoi ? Par les gens qui veulent dire « c'est moi ». Rien que le fait de mettre en cause un bâtiment comme le Temple et son existence future peut déchaîner de la part de ceux qui vivent dans le monde juif, l’inspiration suivante : « C'est moi qui vais succéder au pouvoir du Temple ». La première mise en garde est effectivement sur la réalité même de l'attitude qu'il faut avoir. Or Jésus ne dit pas : « Fiez-vous au Temple ou faites d'autres temples ». Il dit une chose très simple mais décisive : « N'essayez pas de trouver de fausse assurance dans la foi ou l'existence religieuse telle que vous les concevez ». Toute religion a droit, non pas à une manifestation officielle, c’est clair aujourd’hui, mais publique. Ce n’est pourtant pas ça qui donnera l’assurance. Autrement dit, le message est : « À propos de ce Temple, Je veux vous livrer un enseignement : si vous prenez le fait de devenir mes disciples comme une assurance – comme un certain nombre de gens à l'époque le faisaient, prendre assurance sur le Temple de Jérusalem parce qu'il était considéré comme pratiquement indestructible – vous vous trompez. Vous constituer en communautés religieuses – les premières Églises de Corinthe et Éphèse – ne doit pas pour autant vous faire adopter un comportement qui vous donne ou laisse croire à de fausses assurances. Si J'ai prophétisé la destruction du Temple, c'est parce que Je souhaite que vous aussi, témoins plus tard de cette destruction et de tous les problèmes que cela va poser, vous n'ayez pas le comportement qui consiste à mettre votre assurance et votre confiance dans ce qui n'est pas le cœur même de l'existence croyante, c'est-à-dire la foi. »
À partir de ce moment-là, Jésus explique : « Vous constatez la difficulté de l'existence – sachant pourtant que l'Empire romain était en paix à cette époque-là, dans les années 30. Vous croyez avoir une assurance à cause de votre identité religieuse, mais ce n'est pas votre comportement religieux ou les fausses assurances que vous pouvez en tirer qui vous sauveront. L'histoire continuera comme elle était auparavant ». Et ça, c’était de la part de Jésus un véritable coup de boutoir. Déjà l'annonce sur le Temple était assez difficile à avaler pour ceux qui y croyaient. Mais ensuite, dire que quand Il serait parti, il y aurait autant de malheurs, de guerres, de signes néfastes, de tremblements de terre et tout ce qu'on peut imaginer, n’est quand même pas l’annonce d’une grande sécurité.
Ça veut donc dire que Jésus n'est pas venu changer l'histoire du monde tel qu'il est. Après la mort de Jésus, il y a toujours eu des tremblements de terre, des épreuves, des difficultés comme on peut les imaginer. Et nous sommes presque saturés actuellement de ce malheur qui pèse sur nous à travers toutes les tensions politiques qui agitent notre planète. Jésus n'a pas dit qu’Il nous délivrerait de Poutine et des prétentions de Monsieur Trump. Il est venu nous dire qu’il y aura toujours des épreuves, mais qu’il faut savoir où trouver notre sécurité et que celle-ci n’est pas dans la croyance fallacieuse qu’elle s’affirme dans des bâtiments, dans la puissance, dans l'argent et je ne sais pas quel autre moyen. La véritable assurance, c'est qu’il faut traverser tout cela. Le seul appui que vous pourrez avoir n’est pas d'abord les temples ou les traditions si vénérables soient elles, c'est d'abord la foi et le fait de faire face.
L'erreur que nous commettons, c'est que nous avons tendance à croire que ce sont la religion ou le comportement religieux qui vont changer le monde et nous donner une assurance que nous ne pourrions pas trouver autrement. En réalité, face aux difficultés et aux troubles terribles de l'histoire, nous sommes toujours au pied du mur. Jésus laisse entendre à ses disciples à propos de la destruction du Temple de Jérusalem, que c'est le même lot pour tous et pour nous plus spécialement car l'histoire du monde continuera par des guerres et des horreurs, et parfois même à l'intérieur des communautés chrétiennes.
Ça veut donc dire que Jésus n’est pas venu pour créer un paradis artificiel historique, celui dont on rêve, dont on a besoin. Il est venu pour nous dire que l’on peut traverser tout cela. C'est donc une manière d'expliquer le sens même de l'existence chrétienne qui n’est pas de s'abstraire de la condition humaine normale – nous n’allons pas créer des communautés de "bisounours" gentils comme tout. La réalité est que nous sommes mis au pied du mur, face au terrible danger de l'histoire et du déroulement de la vie des sociétés.
Voilà pourquoi ça se termine par : « Dans votre patience, vous acquérez le salut pour vos âmes. » Autrement dit, la vertu même que Jésus attend de ses disciples, c'est l'endurance, la patience pour traverser tout cela. Ça peut vous paraître un peu pessimiste, mais c'est bien ce qui s'est passé. Jésus n'a pas dit : « Dès maintenant, Je ferai une organisation internationale de la paix et tout va bien se passer ». Non, Il a laissé le déroulement de la vie des sociétés humaines à leurs propres responsabilités. Quand Jésus est venu sauver le monde, Il n'a pas retiré au monde la liberté qui consiste aussi de pouvoir faire des bêtises, parfois plus énormes que le bien qu'on peut faire. Il ajoute : « Malgré tout cela, Je serai toujours avec vous et ne vous lâcherai jamais ».
Frères et sœurs, c'est peut-être l’un des aspects les plus profonds et les plus touchants de notre existence aujourd'hui. Croire que le monde s'améliore de plus en plus, simplement parce qu'on a un tas d'outils scientifiques qui nous permettent d'améliorer techniquement notre vie. On peut toujours le croire, mais ce n'est pas toujours sûr. Croyons qu’à travers le monde tel qu'il bat, la société telle qu'elle vit, nous sommes invités à témoigner de cette endurance et de cette patience qui sont précisément le thème même de la foi.
Autrement dit, la foi n’est pas « ce que je pense de Dieu, ce que je pense de l'avenir ». Non, la foi, c'est d'abord l'endurance. C'est peut-être ce qui manque beaucoup à beaucoup de chrétiens aujourd'hui. Essayons donc de trouver nous-mêmes le sens de cette fidélité au Christ, comme l'endurance. Pour sauver ou pour témoigner de la puissance du salut de Dieu, ce n'est pas nous qui sauverons le monde, c'est Dieu.