LE SEIGNEUR VIENT DANS SON TEMPLE
2 Ch 5, 7-8+11 a+13-14 et 6, 1-6+16-21 ; Lc 21, 5-7+29-33+36-38
Vigiles de la Présentation de Jésus au Temple – B
(30 janvier 1994)
Homélie du Frère Bernard MAITTE
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ous l'avons chanté dans les répons, dans les psaumes, dans les antiennes, nous en avons entendu parler dans la première lecture et dans celle de l'évangile : "Voici qu'Il vient, le Seigneur, dans son Temple ! Le Seigneur a dénombré les enfants de Sion. Sion, chacun lui donne le nom de Mère ! - Sion est fondée sur les montagnes où resplendit la sainteté du Seigneur. Tu es venu dans Ton Temple, Toi l'Agneau Immolé ! Il est grand le Seigneur dans la ville de notre Dieu, sur la montagne où resplendit sa sainteté ! Qui peut monter à la montagne du Seigneur ?" Nous l'avons chanté le Temple de Dieu, le Temple du Seigneur ! Il s'agit de ce mont Sion, dans cette ville de Jérusalem, de ces murs de pierres qui s'élèvent, dont les disciples de Jésus, aussi bien que tous les Israélites, admiraient la beauté des pierres et l'ornementation.
Ce Temple, dont la première lecture nous rapporte qu'il est la présence de Dieu et que lorsque Salomon en célèbre la Dédicace et qu'il y fait cette admirable prière que l'on a entendue : "Seigneur, écoute et regarde ! Vois du haut des cieux dans ton Temple !" une nuée enveloppe ce temple et la présence de Dieu y réside, ce Temple de Jérusalem c'est la gloire d'Israël. Le Temple de Jérusalem c'est même le cœur de la religion d'Israël. C'est la vie, l'identité même de ce peuple, le lieu où "bat" sa personne. Et pourtant, ce Temple, il n'en est pas resté pierre sur pierre. C'est d'ailleurs lamentable, quand on va à Jérusalem d'être obligé d'aller devant un mur de soutènement pour voir ce que devait être le Temple. Ce temple n'était qu'une signification qu'une image du Temple à venir.
C'est le Seigneur "qui entre dans son Temple" quand on célèbre cette fête de la Présentation de Jésus et de la Purification de la Vierge Marie. Et cette entrée du Seigneur, dans sa petitesse, après quarante jours de vie parmi les hommes, signifie quelque chose d'étonnamment grand. C'est que, effectivement, le Seigneur est présent. Dans toutes les religions, quelles qu'elles soient, on a un temple. Et le temple est toujours le lieu sacré de la divinité. Le Temple est toujours fait ou tente d'être une image de la demeure céleste où le Dieu aura quelque complaisance à venir partager un peu la vie des hommes. Le temple c'est un sanctuaire, au vrai sens du mot, c'est un "lieu saint", c'est un lieu sacré et délimité. On ne peut pas franchir n'importe comment son entrée. Et parce qu'on ne peut pas franchir n'importe comment il faut instituer des personnes capables d'en franchir le seuil. C'est pourquoi, même et surtout dans le temple de Jérusalem comme dans les autres temples païens, seuls les prêtres y entraient et, une fois par an seulement, le grand-prêtre pénétrait dans le saint des saints pour prononcer le Nom de Dieu. Ainsi il y avait une séparation entre la présence presque matérielle de Dieu entre quatre murs de pierres et le peuple qui venait devant le Temple. Mais en dehors du Temple, ce sont les profanes. Profane signifie exactement ce qui n'est pas dans le temple par rapport à ce qui est sacré et inatteignable.
Le mystère même de la Présentation de Jésus au Temple c'est que l'humanité est désormais capable de franchir l'infranchissable, le lieu sacré, là où se trouve la présence de Dieu. Toute l'histoire de l'humanité peut se résumer en une quête incessante de l'homme vers son Dieu, essayer d'atteindre l'invisible, l'inaccessible. Mais quel est l'homme qui pourra "monter" à la montagne du Seigneur ? C'est ce que nous chantions dans le psaume 23. Ce psaume semble d'abord donner une drôle de réponse : "L'homme aux mains innocentes et au cœur pur, celui qui ne fait pas de serment pour tromper et qui est fidèle." Ainsi donc, qui peut franchir le temple et le lieu sacré ? Est-ce chacun d'entre nous "aux mains innocentes et au cœur pur, fidèle à ses serments" qui pourrait entrer dans la présence de Dieu ? Certes pas. Si nous croyons cela, nous sommes encore de "pauvres profanes" ou de pauvres païens qui attendent devant le Temple. Seul, et c'est la vraie réponse du psaume 23, seul "Le Roi de gloire" peut rentrer dans le Temple. Mais "qui est ce Roi de gloire" ? "C'est le Seigneur, le Dieu de l'Univers." Mais pour entrer au plus profond, au saint des saints, dans le sanctuaire, il fallait que ce soit un homme qui soit vraiment Dieu ou un Dieu qui soit vraiment homme pour que, désormais, il n'y ait pas de séparation entre un monde sacré et un monde profane, entre un monde divin et un monde humain.
C'est ce que nous célébrons. Cette procession qui est l'une des plus anciennes de l'Église ne signifie pas autre chose. Ce n'est pas nous qui entrons dans le Temple, c'est le Seigneur. Le Seigneur est entré dans le Temple, avec son corps. Et si on devait relire l'évangile il serait intéressant de voir tous les rapports que le Seigneur Jésus a face au Temple. Il "enseigne dans le Temple", non seulement quand Il a douze ans mais "tous, à l'aurore, au soleil levant, venaient L'écouter dans le Temple." Le Christ Lui-même respecte le culte qui se passe au Temple. Il le respecte si bien qu'il veut en garder l'identité : une maison de prière. C'est pourquoi il en chassera les vendeurs.
De ce Temple, Il dit : "Il n'en restera pas pierre sur pierre ! Détruisez-le et en trois jours Je le rebâtirai !" Et ce sera l'accusation principale qui Le mènera à la mort. A la mort où justement quand son corps écartelé est livré aux hommes, le rideau du sanctuaire se déchire, car, enfin, la présence de Dieu n'est pas encerclée ni enfermée entre quatre murs de pierres. Elle était, et le centurion l'y reconnaîtra, dans cette figure de l'Homme Dieu. "Oui vraiment, Celui-ci était le Fils de Dieu !" Seul le corps de Dieu pouvait entrer dans son sanctuaire.
C'est cela qui se passe aujourd'hui. C'est le Seigneur qui ne cesse de rentrer dans son sanctuaire, qui nous fait partager la présence intime et sacrale de Dieu. Mais cette présence intime et sacrale de Dieu ce n'est pas une maison de pierres, c'est son corps. Et désormais, son corps c'est l'Église dont Il est la tête. C'est pourquoi cette fête de la Présentation de Jésus au Temple doit nous rappeler combien la présence de Dieu est dans son corps qui est l'Église et donc est en chacun de nous. C'est cela qui nous permet justement de connaître profondément Dieu et de ne pas nous en sentir séparés, quoi que l'on fasse, même si on se pense trop loin de Dieu, même si on croit être encore des profanes, des gens qui sont "devant le Temple", car Dieu a débordé les murs du Temple pour entrer dans la présence corporelle de l'humanité et donner corps à notre humanité. Sa présence vivifie, sa présence fortifie, sa présence qualifie toute l'humanité, tout son corps qui est l'Église.
Il me semble important que cette célébration soit la manifestation du mystère même de la présence de Dieu en chacun de nous. N'ayons pas peur de nous tenir proches de Dieu car Dieu s'est fait semblable à nous. N'ayons pas peur d'être en communion avec Lui car Lui a uni l'humanité à la divinité. N'ayons pas peur de nous avancer dans un face à face avec Lui car Il s'est fait petit et Il a pris visage d'homme, pour que nous puissions le contempler. N'ayons pas peur d'être réellement "avec Lui" car Lui n'a jamais imaginé un monde sans sa présence, n'a jamais imaginé des hommes "sans Dieu". Oui, tout le mystère de l'agir humain, toute la vocation qu'il nous est donné de vivre c'est cette recèle intimité et communion avec Dieu. Cette réelle intimité, cette réelle communion ne sera jamais due à nos efforts, ne sera jamais due à notre sainteté, elle ne sera jamais due à notre pureté. Elle est tout simplement due à Celui qui s'est fait don en présentant ce qu'Il était à nos regards humains, en étant ce qu'Il a voulu être, Celui qui, dans l'humanité, a donné corps à cette humanité et a fait de ce corps un lieu de culte "en esprit et en vérité", où Dieu se plaît et se complaît à vivre.
AMEN