SACREMENT UNIQUE ET MULTIPLE

Lc 24, 33-53

Vigiles du cinquième dimanche du temps ordinaire – C

(9 février 1992)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

N

ous avons entendu ce texte de saint Jean de la Croix si beau et si profond sur lequel je vous propose quelques thèmes de réflexion.

Saint Jean de la Croix dit : "Depuis que le Christ est venu, Dieu n'a plus rien à nous dire, parce qu'Il nous a tout dit. Par conséquent, à partir du mo­ment où Il nous a envoyé son Fils qui est Sa Parole, on ne peut plus chercher aucune source de connais­sance du mystère de Dieu, aucune révélation qui soit en dehors de celle-là. C'est la raison pour laquelle l'Église ne peut jamais considérer aucun phénomène surnaturel, si prestigieux soit-il, si grand que soit le succès qui l'entoure, comme une réalité qui apporte quelque chose de nouveau à la Révélation". Cela n'est pas possible, car, comme le dit saint Jean de la Croix, si on va chercher ailleurs, et Dieu sait pourtant qu'il s'y connaissait en matière de visions et d'éléments surnaturels, si on va chercher ailleurs, en dehors du Christ, autre chose que ce que le Christ nous a révélé, on fait injure au Christ.

Et pour montrer cela Jean de la Croix prend ce merveilleux passage du début de l'épître aux hé­breux : "Dieu qui, de plusieurs manières et à plu­sieurs reprises, nous a parlé par les prophètes, nous a ensuite de façon définitive et unique parlé par son Fils." Et Jean de la Croix ajoute : "Avant le Christ, il y a eu multiplicité de révélations, après le Christ, il ne peut plus y avoir que la Révélation du Christ. Tout est dit, tout est donné, tout est révélé." De telle sorte que, dans la foi, ce qu'on appelle "l'objet de la foi", ce que nous croyons, ce sur quoi porte le regard de notre intelligence n'est rien de plus que ce que nous verrons au ciel, mais rien de moins. C'est déjà Dieu tout en­tier. Ce qui est limité, ce sont nos yeux pour voir. J'allais dire nous avons 0,5 de vue actuellement et la Résurrection nous donnera 10 sur 10. Mais en réalité, nous ne verrons pas autre chose que ce qu'il nous est donné déjà de contempler mystérieusement dans la foi.

Ainsi donc, avant Jésus, il y a multiplicité de révélations, après le Christ, il n'y a plus de révéla­tions. Tout est dit. Je voudrais rapprocher cette affir­mation du texte d'évangile relu ce soir, les disciples d'Emmaüs.

Dans l'Ancienne Alliance, il y avait des sacri­fices ce qui d'ailleurs pose beaucoup de problèmes à l'auteur de l'épître aux Hébreux. Il y avait beaucoup de gestes qu'on a appelé "les sacrements de l'An­cienne Alliance" et chacun de ces gestes, chacun de ces "sacrements" cherchait, d'une manière ou d'une autre, à dire le mystère de Dieu. Mais comme ces "sacrements" cherchaient à dire le mystère de Dieu et qu'ils étaient des gestes humains choisis par Dieu pour dire quelque chose de son mystère, il pouvait y en avoir un très grand nombre. Au fond, dans l'An­cienne Alliance, d'une certaine manière, tous les ges­tes, toute la législation d'Israël étaient "sacrement" c'est-à-dire disaient quelque chose du mystère de Dieu au peuple hébreu.

Tandis que dans la Nouvelle Alliance, à partir du Christ, le nombre des sacrements s'est totalement "condensé". A la limite, il n'y a plus qu'un sacrement, c'est le Christ Lui-même. Pourquoi ? Parce que la différence entre les sacrements de l'Ancienne Alliance et les "sacrements" de la Nouvelle Alliance, c'est que dans les sacrements de la Nouvelle Alliance, c'est le Christ qui se donne. Dans l'Ancienne Alliance, ce n'était pas encore Dieu qui se donnait. Dans les sa­crements de la Nouvelle Alliance, l'eucharistie, le baptême, c'est toujours Dieu qui se donne par son Fils. De telle sorte qu'il y a un abîme entre les sacre­ments de l'Ancienne et de la Nouvelle Alliance. Les sacrements de l'Ancienne Alliance ont pour but de nous rapprocher de Dieu, les sacrements de la Nou­velle Alliance nous donnent totalement Dieu dans le Christ. Les "sacrements" de l'Ancienne Alliance étaient comme des "chemins de l'homme vers Dieu" ou inspirés par Dieu, les sacrements de la Nouvelle Alliance sont le chemin de Dieu vers l'homme. Les "sacrements" de l'Ancienne Alliance étaient multiples comme la diversité des comportements humains, les sacrements de la Nouvelle Alliance sont en petit nombre, liés aux gestes mêmes par lesquels le Christ s'est livré pour nous par sa mort et sa Résurrection.

Et c'est précisément ce que veut dire Em­maüs. Au moment où les disciples cheminent, pour­quoi ont-ils le visage morne et tout triste ? C'est parce qu'ils ont cru que Dieu allait rétablir Israël, que Dieu allait faire quelque chose pour eux. Mais ils ne croient pas que Dieu se donne encore à eux ce soir-là. Et au moment où ils sont assis à l'auberge et où le Christ reprend le geste de la Fraction du pain, Jésus Ressus­cité disparaît à l'instant où Il donne le pain. A ce mo­ment-là le "signe", la fraction du pain, le geste de "donner le pain" remplace si je puis dire ou plus exactement est rempli de la présence même de Jésus tel qu'Il s'est donné dans sa mort et sa Résurrection. Les sacrements de la Nouvelle Alliance sont des si­gnes tout simples, mais désormais c'est Dieu qui, to­talement et entièrement, se donne à travers ces signes.

Et c'est pour cela que l'Église ne cesse de cé­lébrer les sacrements comme autant de gestes qui ne sont plus les siens mais les gestes par lesquels Dieu se donne à son peuple. C'est cela la grandeur et la supé­riorité des sacrements de la Nouvelle Alliance. Ce sont souvent les mêmes gestes : repas pascal, repas eucharistique, bains dans l'eau du Jourdain avec Jean-Baptiste, bain dans l'eau et l'Esprit avec les disciples, effusion de l'Esprit à certains moments de l'Ancien Testament, don de l'Esprit saint au peuple depuis la Pentecôte, mais les mêmes gestes, les mêmes mani­festations ne disent plus exactement la même chose. Dans le cas des "sacrements" de l'Ancienne Alliance, ce sont des gestes prophétiques, ils creusent un désir, une attente, ils avivent la force d'une promesse. Dans le Nouveau Testament, c'est la plénitude de Dieu qui se donne à travers ces signes.

Chaque samedi soir, lorsque nous nous prépa­rons à célébrer l'eucharistie dominicale, il faudrait que nous ravivions cette attente comme celle des prophè­tes, comme celle de tous les hommes de l'Ancien Testament, comme si, en un jour, nous étions en train de passer de l'attente des promesses à l'accomplisse­ment des promesses dans le don que le Christ fait de Lui-même, le Christ mort et ressuscité à travers le signe même du pain partagé.

 

 

AMEN