LE MYSTÈRE DU TEMPLE

Lc 21, 5-7+29-33+36-38

Vigiles de la fête de la Présentation au Temple – C

(2 février 1992)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

I

l y a trois états du Temple qui ont été évoqués à travers les différents textes que nous avons en­tendus ce soir. Le premier état du Temple, c'est le temple de Salomon, celui dont il nous était parlé dans la première lecture, ce Temple en bois de cèdre, en lambris recouverts d'or, ce temple que la gloire de Dieu a rempli au point que les prêtres n'ont pas pu continuer à célébrer l'office de la Dédicace. Ce temple qui n'était pourtant qu'un signe, qu'un symbole, que "la frange du manteau de Dieu", "l'escabeau de ses pieds", c'était le lieu symbolique de la présence de Dieu parmi les hommes. Mais précisément, pour que ce symbole soit parlant, pour qu'il touche le cœur des hommes, il fallait qu'il soit resplendissant de cette gloire, de cette splendeur, de cet or, de cette nuée.

Et puis il y a un deuxième temple, un deuxième état du Temple, le temple véritable. C'est ce qui s'est passé dans le silence, dans le secret, dans l'humilité du sein de Marie. La chair de Marie est devenue Temple parce que Dieu s'y est rendu présent, présent réellement. Et la chair de Marie est devenue la chair du Christ. Et la chair du Christ est le Temple véritable parce qu'elle est la présence de Dieu au mi­lieu des hommes. Mais c'est un temple dans le silence, dans le secret, dans l'anonymat : un enfant qui naît dans une grotte. Un enfant qui ressemble à tous les autres car la vérité de la présence de Dieu est une vérité spirituelle imperceptible. Et c'est pourquoi elle ne peut venir que dans le secret, dans le silence, dans l'humilité, dans l'effacement.

Et ce que nous célébrons aujourd'hui c'est le jour où ce Temple véritable, c'est-à-dire ce petit en­fant semblable à tous les autres, ce petit être de rien du tout vient prendre possession du premier temple, celui de Salomon qu'avaient reconstruit Esdras puis Hérode, de plus en plus beau. Voilà que le Temple véritable entre au cœur du temple symbolique. La vérité qui est si peu de chose vient au milieu au milieu du symbole, du signe, de l'apparence de ce qui n'était que préparation dans toute sa splendeur et sa gloire. Et c'est ce petit enfant qui est la vérité de la présence de Dieu. Et c'est pourquoi toute cette gloire et toute cette splendeur désormais ne servent plus à rien et comme le dit Jésus dans l'évangile que nous venons d'entendre, va s'écrouler sur elle-même. De même que le monde mourra, ce monde temporel, ce monde si beau, mourra un jour à la fin du monde, de même que notre corps, dans toute sa beauté et son rayonnement, ira s'éteignant et mourra aussi, de même ce temple, parce qu'il n'était que l'ombre de la vérité, ce temple était appelé à être détruit.

Mais cette présence subtile, invisible, sécrète de Dieu au milieu des hommes, dans la chair de Jésus, elle se prolonge dans la chair de l'Église. Car l'Église c'est le corps du Christ, car notre chair à nous, à vous et à moi, depuis notre baptême, est le lieu de la pré­sence de l'Esprit. Cette humilité de notre Église, cette pauvreté de notre Église, cette misère, cette poignée que nous sommes ce soir rassemblée, c'est cela le temple véritable de Dieu. C'est le prolongement du corps du Christ. C'est le même mystère que celui de son Incarnation. C'est ce temple véritable qui est venu prendre la place du temple glorieux de Salomon. Nous sommes le corps du Christ. Nous sommes la présence de Dieu parmi les hommes. Nous sommes le temple véritable.

Mais il y a un troisième état du Temple. C'est quand le Christ, mort sur la croix, ressuscite, c'est quand le corps du Christ ressort glorieux du tombeau, c'est quand nous nous lèverons tous avec le Christ pour sortir des tombeaux glorieux, c'est quand l'Église ne sera plus simplement cette poignée que nous som­mes ce soir, cette petite assemblée où le mystère est caché au fond de nos cœurs, où si peu de choses se voient à l'extérieur, c'est le moment où l'Église sera la Jérusalem céleste, celle dont parlait Guerric d'Igny.

Et ces flambeaux allumés avec lesquels nous sommes entrés tout à l'heure dans cette église, c'est le signe avant-coureur, c'est la prophétie de ce que sera cette Jérusalem céleste. Et à ce moment-là, la vérité qui est au fond des cœurs, cette vérité sécrète, cette vérité cachée, cette vérité humble, toute petite qui est celle du spirituel, car la vraie vie est la vie spirituelle, celle qui ne se voit pas, celle qui ne se touche pas, cette vérité éclatera aux yeux de tous les hommes. Quand elle ressuscitera le temple de Salomon, quand elle ressuscitera nos corps, quand elle ressuscitera le monde et l'univers entier, cette chair, ces choses tem­porelles qui n'étaient que l'annonce et que le signe et le symbole de l'essentiel qui était au-dedans, profite­ront de la gloire qui était au-dedans. Quand cette gloire rejaillira sur ce qui l'enveloppait, l'annonçait et la cachait, ce ne sera plus simplement une gloire sym­bolique, un signe. Ce sera la Jérusalem véritable mais une Jérusalem qui du spirituel qui est le vrai lieu de la présence de Dieu rejaillira sur toute chose, sur tout l'univers, sur nos corps et sur tout ce que nous avons été, sur toutes nos actions et sur toute l'histoire des hommes, sur toutes les créations des hommes qui prendront tout leur sens à partir de cette vérité qui est le cœur de Dieu caché pour l'instant.

Alors vivons humblement ce deuxième temps du Temple de Dieu, ce temps de l'Église, ce temps du corps du Christ caché, ce temps où la présence de Dieu est invisible, où elle est seulement pressentie à travers nos cœurs, à travers nos pauvres prières, à travers nos pauvres gestes, à travers nos pauvres êtres. Vivons dans l'humilité ce deuxième temps du Temple de Dieu afin que triomphe et éclate dans la gloire le temps définitif, le moment décisif et éternel du Tem­ple qui sera celui où Dieu sera "tout en tous" et où la Jérusalem céleste brillera de tous ses feux.

 

 

AMEN