PRÉSENTATION DE JÉSUS AU TEMPLE
Lc 2, 22-40
Vigiles – B
(31 janvier 1988)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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J |
e ne sais pas si vous avez eu comme moi, ce soir au cours de la procession, l'impression de renouveler un geste qui s'inscrit dans les tréfonds les plus obscurs de notre humanité. Je veux parler tout simplement de faire quelques pas, en s'avançant dans un sanctuaire. Je ne parle pas simplement de notre église ici, mais également, que ce soit entre les colonnes du Parthénon, que ce soit dans un temple égyptien, ou plus modestement dans un endroit qui ressemble un peu à une grotte, à un trou dans lequel on devine je ne sais quelle mystérieuse et étrange présence, et peut-être plus spécifiquement encore quand on entre dans des édifices très construits, très structurés selon une architecture religieuse, on sent que la simple démarche de faire quelques pas dans cette semi-pénombre, de s'aventurer dans cet espace qui paraît comme coupé du reste de la réalité, de s'aventurer en se laissant petit à petit envelopper par ce silence, de chaque côté de soi les piliers ou les murs, solidement enracinés et qui semblent jaillir de la terre, et puis au-dessus de soi, une voûte qui se referme et qui vous enveloppe presque comme un sein maternel.
Dans ce simple geste de faire quelques pas, de s'avancer, il semble qu'il faille une sorte d'audace extraordinaire pour aller à la rencontre de la présence que l'on devine et que, peut-être, on vient invoquer ou supplier. Or précisément, pendant des siècles, les hommes ont fait ce geste, et peut-être que nous ne nous en rendons pas assez compte. Pendant des siècles, les hommes ont fait ce geste en s'avançant et en prononçant simplement le nom de Dieu, de leur dieu ou du vrai Dieu, dans une sorte de silence qui, apparemment, n'avait aucune réponse. Même en ce qui concerne les célébrations les plus extraordinaires de l'Ancien Testament, lorsque le grand-prêtre, seul, une fois par an, avec tout l'attirail qui était bien autre chose que les ornements des évêques catholiques à l'époque où ils portaient les costumes de tous les ordres qui leur étaient subordonnés, lorsque le grand-prêtre avançait tout seul dans le sanctuaire et que là, en présence de l'Arche, il prononçait, une seule fois par an, le Nom imprononçable de Dieu, ce Nom restait là comme perdu et englouti dans ce silence de l'arche surmontée par les deux chérubins. Pendant des siècles, les hommes ont annoncé, ont proclamé le nom de leur dieu au singulier ou au pluriel, et puis, quand ils avaient invoqué, ils se retiraient presque aussi discrètement, aussi silencieusement, peut-être encore avec plus de crainte et d'adoration qu'ils n'y étaient entrés.
Et puis un jour, et c'est précisément ce dont nous faisons mémoire ce soir, un jour un vieillard, Siméon, pensait peut-être que comme tous les soirs pour aller faire sa "prière du soir" il allait monter vers le temple et dire ses psaumes. Et ce soir-là, curieusement, je ne dis pas qu'il voulait entrer dans le saint des saints, mais au moins entrer, dans le parvis d'Israël, curieusement ce jour-là, il n'est pas entré seul. Au moment même où peut-être il franchissait les derniers degrés, voilà qu'on lui a mis un enfant sur les bras et qu'il a fait quelques pas et du coup, tout a été changé. Il a pu dire le Nunc Dimittis, et effectivement on se rend compte de l'importance de cette prière car peut-être que ce brave vieillard, tout courbé, tout penché, symbolique de toute cette humanité blasée du silence de Dieu depuis des siècles, ce vieillard, en prenant ce bébé dans ses bras, découvrait que désormais, il ne pourrait plus entrer seul dans le sanctuaire, et que non seulement il portait le Fils de Dieu, mais qu'il était porté par lui. Pour la première fois, une prière n'allait pas simplement résonner sous les lambris car il n'y avait pas de voûte, pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, les murmures de la prière d'un vieillard allaient se mélanger avec les cris d'un enfant, au moment où on l'introduisait dans le temple. Et les cris ou les pleurs de cet enfant étaient ceux du Verbe de Dieu. Pour la première fois, dans le temple, résonnaient en même temps la prière de cette vieille humanité lassée d'appeler son Dieu et les premiers balbutiement de la révélation. Une petite flamme, symbolisée ce soir par la flamme de nos cierges, un premier cri, un premier surgissement au cœur même du temple de Dieu, la présence d'un enfant, Dieu-enfant, qui vient enfin porter la prière et la supplication de l'homme.
Ce mystère a quelque chose de touchant, d'étonnant. Cette présence d'un Verbe divin qui ne sait même pas parler, et d'une humanité vieillie. Et pourtant ce n'est pas la fin de l'histoire. En effet, peut-être que le vieillard est mort, mais l'enfant a grandi. Et quand l'enfant a grandi, il est retourné, une fois ou l'autre, à l'endroit même où il avait poussé ses premiers cris, non pas par une sorte de pèlerinage de retour aux sources, mais simplement parce que les nécessités du plan divin l'avaient ramené au cœur même du seul endroit d'où pouvait surgir la Parole de Dieu enfin explicite. C'est normal car il fallait bien que cette Parole de Dieu adressée aux hommes surgisse dans l'environnement immédiat de la loi de Moïse, du lieu où avaient été gardées les tables de pierre, première paroles de Dieu. Sur ce point curieusement, ce même homme a une vision étonnante. Il a vu que le Temple était détruit. Voici que, maintenant, il disait que, pour que la prière de l'homme monte vers Dieu, elle pourrait monter sans être à l'abri, sans être enfermée dans ce sanctuaire qui, pourtant, paraissait être par excellence le lieu même de la présence et de la manifestation de Dieu pour Israël. C'était évidemment dangereux de dire une chose pareille : "Il n'en restera pas pierre sur pierre !" Comme si ce monument, symbole de tous les autres monuments dans lesquels tous les hommes avaient été, à un moment ou l'autre, tentés ou poussés à venir, dans le secret même de ces demeures, confier leurs détresses, leurs appels, leurs désespoirs, comme si tout d'un coup, tout cela devait disparaître. Il fallait être fou pour dire une chose pareille. Pourtant, Il l'a dite. Toutes ces pierres qui avaient reçu toutes les prières d'Israël, ce lieu qui était le lieu saint par excellence, le lieu de la présence, voici que, tout à coup, il allait devenir radicalement inutile.
Pourquoi cela ? C'est la raison pour laquelle nous sommes là, ce soir. C'est que la Parole de Dieu, le Verbe fait chair allait si bien épouser le cri de toute l'humanité que, désormais, le seul temple véritable ne serait plus de pierre mais il serait de chair. Et curieusement, à partir de ce moment-là, toute la fin de son ministère et ses dernières paroles étaient comme mystérieusement orientées vers ce grand cri qu'il devait pousser quelques années plus tard, à quelques pas de là : "Mon Dieu ! Mon Dieu ! pourquoi m'as-tu abandonné ?" Comme si, à ce moment-là, Il avait épousé de la façon la plus intime, il avait pris pour Lui-même, tout le grand cri de détresse dont Siméon était venu apporter quelques larmes au Temple, au moment même où il devait Le recevoir dans ses bras. Comme si, à ce moment-là "Mon Dieu ! Mon Dieu ! pourquoi m'as-tu abandonné ?" signifiait que son corps lui-même allait devenir la voûte, allait devenir le sanctuaire de toute prière humaine, de tout cri de détresse. Et que désormais, nous aurions l'assurance que chacune de nos invocations, que chacun de nos cris, que chacune de nos détresses, que chacun de nos sanglots, chacune de nos actions de grâces, tout cela pourrait être, enfin, épousé parfaitement, au plus intime de chacun de nous-mêmes, par la chair même du Fils de Dieu.
Le Temple, demeure de Dieu, demeure pour la prière de l'homme, lieu de la rencontre entre Dieu et l'homme, nous ne pouvions pas prévoir, et peut-être à peine Siméon et Anne pouvaient-ils le prévoir nous ne pouvions pas prévoir jusqu'où cela mènerait. Cela devait mener, non pas dans le sens de ce mystère caché où la pierre ne sert que d'abri, de lieu secret, de lieu fermé, mais le Temple devait devenir pure communion, pure rencontre où la vie de tout homme pouvait enfin se laisser épouser et saisir par la plénitude même de la vie, par la plénitude même du Verbe de Dieu.
Que notre prière elle-même, saisie par l'amour total du Fils de Dieu, devienne elle-même Parole de Dieu, dans sa Parole.
AMEN