QUI ME MANGE VIVRA PAR MOI
Ex 24, 3-8 ; Jn 6, 51-58
Vigiles de la fête du Corps du Christ – C
(1er juin 1986)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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e même qu'envoyé par mon Père, je vis par mon Père, de même celui qui Me mange vivra lui aussi par Moi." Je ne sais pas ce que vous pensez de la psychanalyse. La plupart du temps on a quelque méfiance ou quelque défiance vis-à-vis de ce qu'on considère comme une technique ou une méthode un peu dangereuse qui consiste à réduire, à raplatir tout le langage humain, toute l'expression des grandes activités humaines, toute la création artistique et l'imaginaire à de simples significations platement ou même bassement marquées par la sexualité. Alors on se dit : finalement rien n'a de sens en dehors de nos pulsions sexuelles. On trouve que la psychanalyse n'est pas quelque chose d'intéressant parce que cela ne nous fait pas grandir.
Mais quand on a dépassé cet aspect un peu simpliste du codage du langage psychanalytique, je crois qu'on peut comprendre autre chose de très important et qu'au fond la psychanalyse moderne n'a fait que nous remettre devant une réalité très profonde que déjà, dans les philosophies anciennes, on avait fortement perçu au sujet de l'homme. C'est le fait que toute notre vie, toute notre pensée, toute notre activité intellectuelle, toute notre volonté s'enracine, est portée par une pulsion vitale d'une force extraordinaire.
Notre inconscient, ce n'est pas des idées, notre inconscient c'est une poussée, une force de vie à l'intérieur de nous-mêmes, qui jaillit du plus intime de nous-mêmes, à la fois de nos pulsions vitales et de notre corps, et qui fait que cette pulsion ne demande qu'à grandir, à pousser, à nous faire grandir, et à nous faire arriver à quelque chose que nous ne connaissons pas très bien nous-mêmes. Et précisément cette pulsion est tellement forte, dès les débuts de notre existence, qu'à certains moments, quand elle n'est pas satisfaite, quand elle se heurte à des obstacles, quand elle cogne avec une espèce de force aveugle, à certains moments, il en résulte des blessures et des traumatismes dans notre vie, dans notre cœur et même parfois dans notre personnalité.
Ce que nous apprend encore la psychanalyse, c'est que toute cette pulsion vitale doit arriver un jour à faire de nous des êtres qui pensent, qui réfléchissent, qui aiment de manière mûre et profonde, mais que, de toute façon, on ne pourra pas y arriver si on ne passe pas d'abord par ces espèces de soubassements profonds, apparemment violents et très liés à notre corps. C'est tout à fait étonnant. On sait aujourd'hui qu'un petit enfant perçoit dans le sein même de sa mère s'il est aimé ou non. Il est incapable de se faire le raisonnement de savoir si sa mère l'aime ou pas, ce n'est pas de l'ordre de sa pensée, ce n'est pas de l'ordre même de son affectivité. Mais il sent dans son propre corps si le corps de sa mère l'accepte ou le refuse.
Il y a donc des tas de choses dans lesquelles les réalités les plus spirituelles, l'amour d'une mère, passent par les réalités les plus charnelles, la manière dont son corps accueille son enfant ou au contraire le refuse ou le rejette. Je trouve que c'est très intéressant pour réfléchir sur le mystère du corps et du sang du Christ, car je crois que si le Christ a voulu un sacrement c'est pour nous rappeler cette chose évidente : notre relation à Lui n'est pas d'abord une relation de pensée ou n'est pas simplement une relation dans laquelle notre volonté penserait librement, réfléchirait sur elle-même, se dirait : "Je me donne à Dieu", etc... C'est vrai tout cela, c'est vrai qu'il faut viser à arriver a cela. Mais s'il n'y avait pas comme des soubassements comme des fondations qui nous communiquent la vie de Dieu de façon quasiment charnelle et physique, nous n'y arriverions jamais.
C'est précisément quand on a réalisé comment dans notre expérience humaine les réalités les plus spirituelles sont véhiculées à travers le corps et que le corps est, d'une manière ou d'une autre, indispensable, que l'on comprend après, comment dans la vie avec Dieu, la délicatesse et l'attention de Dieu ont voulu que sa propre vie soit communiquée aussi à travers quelque chose de si fondamental, de si primitif, que la communication alimentaire. Manger, c'est s'approprier de la vie. Et bien le Christ a précisément voulu en passer par là. Il a voulu que la communion qu'Il a avec nous ne soit pas seulement une nature humaine posée à côté de la nôtre, comme on est posé les uns à côté des autres dans le TGV... Mais Il a voulu que la communication de sa vie se fasse par son corps même : "Celui qui mange ma chair vivra par Moi !" Il a voulu que ce soit le geste de s'alimenter, de se nourrir, de s'approprier cette vie, soit la communication de la vie éternelle.
En réalité l'eucharistie, avant de nous renvoyer à une communication d'une conscience à une autre conscience, de l'échange des pensées, de l'échange des idées, de l'échange des bonnes intentions et des beaux désirs, l'eucharistie est d'abord, si je puis dire, une espèce de cordon ombilical qui nous relie à la Trinité. C'est ce circuit d'alimentation, comme une mère nourrit son enfant dans son sein, qui fait que l'homme, dans le sein de l'Église, reçoit la nourriture du Christ. Et c'est pour cela que l'Église et l'eucharistie sont inséparables.
Par le baptême, nous sommes engendrés dans le sein de l'Église, nous sommes formés, façonnés, nous vivons dans ce "bain d'eau" qui est le milieu naturel dans lequel se passent nos premiers mois d'existence. Puis, en même temps que nous vivons dans cette grâce baptismale, comme la création au premier jour de son existence vivait enveloppée des eaux, de la même façon nous vivons dans le sein maternel de l'Église qui nous accueille dans cet élément nouveau qui est la vie de la grâce. Et à l'intérieur même de cette vitalité que nous recevons, cette communication permanente qui s'établit entre l'affection de notre mère et chacun d'entre nous, et en l'occurrence ici notre mère c'est l'Église, en même temps que cela, passe une nourriture, une force vitale, passe quelque chose qui est ce mystère de l'eucharistie qui nous forme, qui nous façonne, qui nous fait grandir, qui nous fait désirer de plus en plus vivre, pour qu'un jour ait lieu notre véritable naissance, pour qu'un jour ait lieu cette espèce de déchirure à l'intérieur de notre propre existence et qui s'appelle la mort par laquelle nous entrons dans une existence nouvelle, par laquelle nous pouvons voir l'autre face à face, et cet autre, c'est le Christ.
Le Seigneur a voulu que l'économie des sacrements, d'une certaine manière, nous fasse apparaître l'économie profonde de notre propre gestation et de notre propre vie dans ses commencements. Il faut aussi, en réciproque, que ce que nous savons de nos commencements nous aide petit à petit à réaliser pour quel destin nous sommes faits, Nous sommes faits, effectivement, pour voir Dieu face à face, pour communiquer avec Lui par la fine pointe de notre être qui est notre cœur, notre intelligence, notre esprit, notre souffle profond, que tout cela s'épanouisse pleinement en face de Dieu. Mais il ne faut pas se faire illusion, actuellement nous vivons comme des enfants, nous vivons même la plupart du temps dans notre foi comme des embryons. Nous n'avons pas la pleine faculté de notre rencontre avec Dieu. Tout cela est encore en gestation. Tout cela est encore tellement de l'ordre du possible, des capacités, mais nous avons tellement de mal à le mettre en œuvre. Et pourtant, tout comme le petit enfant dans le sein de sa mère, il y a en nous une sorte de poussée vitale qui est la plus forte, par laquelle une petite cellule microscopique va devenir un être qui, un jour sera adulte. C'est étonnant qu'une toute petite cellule contienne en elle-même un principe vital absolument fantastique qui peut devenir des milliards et des milliards de cellules, capables de s'auto-engendrer et de se démultiplier d'année en année.
C'est cela que nous vivons et c'est pour cela aussi que cette poussée vitale est encore très aveugle. Elle n'arrive pas à se situer vraiment face à face avec le mystère de Dieu. La plupart du temps nous nous cognons contre les murs ou nous gesticulons comme l'enfant dans le sein de sa mère. Nous nous sentons encore prisonniers, nous nous débattons. Et pourtant, à travers tous ces coups, toutes ces blessures que nous nous infligeons à nous-mêmes, c'est déjà cette communication profonde de vie, c'est cette énergie absolument fantastique de la vie de Dieu qui commence toute la vie de la grâce si embryonnaire soit-elle dans notre cœur, dans notre vie, et qui fait qu'un jour, dans une sorte d'ultime effort, nous allons par la mort, contempler face à face, dans la plénitude, la vie éternelle, le visage de Dieu.
Que chaque fois que nous communions, que chaque fois que nous recevons cette force fantastique, alimentaire, qui nous fait grandir dans l'amour de Dieu, nous réalisions à quel point ceci n'est encore qu'un début, un signe encore très imparfaitement réalisé en nous de la plénitude même de ce que nous recevrons un jour, lorsque nous le contemplerons face à face.
AMEN