LES CŒURS PURS VERRONT DIEU
Lc 2, 22-40
Vigiles de la Présentation au Temple – C
(2 février 1986)
Homélie du Frère Michel MORIN
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ienheureux les cœurs purs, car ils verront Dieu." Jésus Lui-même a donc inscrit dans ces paroles cette logique : la vision de Dieu et la pureté du cœur. Mais je pourrais dire de l'une eh de l'autre qu'elles s'engendrent ensemble. Lorsque nous arrivons sur la vie terrestre notre cœur n'est pas pur et nous ne "voyons"pas Dieu. C'est pour cela d'ailleurs qu'il faut que coule sur notre chair et jusque dans les fibres les plus profondes de notre être, l'eau qui purifie. C'est pour cela qu'il faut que le Christ Lui-même touche nos paupières pour qu'elles s'ouvrent. C'est pour cela qu'Il nous dit : "Regarde ! Vois !" et qu'Il nous appelle à contempler son visage.
En définitive notre vie c'est ce long et lent apprentissage à la vision de Dieu. Et peut-être que s'il nous est donné tant et tant d'années, c'est parce que nous sommes lents à nous ouvrir à cette vision de Dieu et que Dieu prend pitié de notre lenteur, voire de notre paresse. Cet apprentissage à la vision de Dieu est un apprentissage à la fois joyeux et douloureux, car la lumière qui entre lentement dans notre être vient justement le purifier. Et il n'y a pas de purification sans souffrance. Mais il n'y a pas non plus de purification sans joie, car cette purification, ce cœur pur, nous permet, déjà, si ce n'est de voir, en tout cas d'entrevoir, d'apercevoir le visage de Dieu.
Notre vie chrétienne, chaque jour, malgré nos ténèbres, malgré nos cécités fréquentes, doit être cet apprivoisement d'un visage qui est tout contre le nôtre, d'un visage qui est à l'intérieur du nôtre, qui est comme sa face interne et intime, qui est le visage de Dieu.
Un de nos grands défauts, nous nous en accusons peu, c'est peut-être dommage ! c'est que nous sommes des êtres distraits. Nous sommes des êtres distraits parce que nous pensons que Dieu est abstrait. Et peut-être que de l'avoir appris avec notre tête comme "un pur esprit" ne nous aide pas à nous détacher de cette abstraction, donc de cette distraction. C'est vrai que Dieu est invisible, c'est vrai que Dieu n'est pas perceptible, qu'Il n'est pas tangible, mais regardez un instant votre cœur, votre vie. Est-ce que le plus important c'est le plus visible ? Est-ce que le plus profond c'est le plus tangible ? J'espère bien que non. Et pourtant, c'est cela le plus réel, c'est cela le plus solide, c'est cela le plus vrai, c'est inusable.
La présence du visage de Dieu en nous se situe dans cette réalité profonde que nous n'abordons pas directement, mais dont nous croyons dans la foi qu'elle est cette base ce fondement sur lequel les traits de notre propre visage se tissent, s'étirent, pour nous donner notre face humaine. Notre face humaine, ce n'est pas ce que nous regardons les uns les autres, c'est beaucoup plus beau, c'est beaucoup plus vrai, c'est cette présence à l'envers, à l'intérieur caché du visage de Dieu. Nos yeux sont faits non pas pour regarder vers l'extérieur, mais pour se tourner vers l'intérieur, vers l'intime parce que c'est cela le monde le plus réel et le monde éternel.
Il faudrait que chaque soir, comme le font les moines et les moniales depuis la plus haute antiquité de l'Église, chaque chrétien chacun et chacune d'entre vous puisse dire et murmurer en toute vérité : "Laisse, Seigneur, ton serviteur s'en aller en paix, car mes yeux ont vu Ton salut !" Le dire en vérité, ce sera parce que, tout au long du jour, nous aurons quelque peu ouvert nos yeux, desserré nos paupières, pour discerner dans notre vie, dans le visage de nos frères, époux, épouse, fils ou parent, voisin ou étranger, parce que nous aurons discerné sur la face intérieure du monde, les traits, déjà bien marqués du visage de Dieu. Car ses traits se sont imprimés dans la chair humaine et ne l'ont jamais quittée. Il est donc là.
Il faudrait que notre œuvre quotidienne, notre tâche, ce soit de reconnaître, pour mieux le connaître, pour mieux l'aimer et nous réjouir, ce soit de reconnaître chaque jour un peu plus les traits du visage de Dieu sur nos propres traits, à l'intérieur de nos propres traits et des traits du visage de nos frères et des traits du visage du monde et de l'humanité et du cosmos tout entier.
Oui, la vie monastique permet, croit-on, de passer toute sa journée à la recherche de ce visage de Dieu en nous, aux traits si fins qu'ils sont imperceptibles, mais cela n'est pas réservé aux moines, heureusement. Cela est l'appel et en même temps le don de chaque baptisé : cette recherche du visage de Dieu qui nous fait chanter, le soir, "Laisse ton serviteur s'en aller en paix, car mes yeux ont vu Ton salut !" Et chaque soir ce chant doit être plus vrai et plus heureux car, chaque jour, nous pourrons discerner avec un plus d'amour, de vérité et de joie, le visage de Dieu, réellement présent.
Et c'est ainsi que, de soir en soir, nous apprenons à nous endormir, pour le dernier soir. C'est ainsi que, de soir en soir, notre cœur se réjouit parce que, de jour en jour, nos yeux ont un petit peu plus discerné le visage de Dieu. Et c'est ainsi que, d'attente en attente, nous allons vers le Royaume de Dieu, ou plus exactement le Royaume de Dieu se découvre à l'intérieur de nous-mêmes. Et je vous assure que si c'est cela notre tâche quotidienne, viendra un soir où nous n'aurons plus envie de nous réveiller à la lumière du soleil de la terre, car notre découverte du visage de Dieu aura lentement été si vraie, si profonde, si éblouissante que nous n'aurons plus besoin de l'éclat du soleil, que nous n'aurons plus besoin du jour, et que, de toute la paix de notre cœur, qui ne sera rien d'autre que la paix du visage de Dieu qui a récréé notre cœur, de toute la paix de notre cœur, nous pourrons dire sans crainte, sans peur : "Laisse, Seigneur, ton serviteur s'en aller, car mes yeux voient la plénitude de Ton salut, le visage, la face bénie de ton Fils bien-aimé" .
C'est cela notre destinée, c'est cela la raison de la venue du Christ sur la terre, et plus encore de notre propre création. Si Dieu nous aime dans la vie terrestre, Il nous aime encore plus dans son cœur et dans le visage de son Fils. Alors je vous propose, chaque soir, maintenant, de redire ces paroles du vieillard Siméon. Apprenez-lez par cœur, comme cela, au moment du dernier soir, si vous n'avez plus le temps de les dire avec votre conscience, votre cœur suffira, et seul il chantera ce cantique : "Laisse, Seigneur, ton serviteur," et sans que vous vous en aperceviez, vous verrez la gloire de Dieu et vous reposerez dans sa paix, et ce sera cela la vie éternelle, cette vie éternelle qui, déjà, au fur et à mesure que notre cœur se purifie et que nos yeux s'ouvrent, vient nous réjouir, vient nous attirer, vient nous transformer, vient nous transfigurer.
AMEN