NOTRE PÈRE
Mt 21, 28-32
Vigiles du vingt-sixième dimanche du temps ordinaire – A
(30 septembre 1984)
Homélie du Frère Michel MORIN
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ourquoi donc les prostituées et les publicains arrivent-ils avant les justes dans le Royaume de Dieu ?" Cette phrase est probablement une des plus fortes, une des plus inattendues et une des plus bouleversantes de l'évangile. Elle est sans détour, elle est très claire pour ce qu'elle dit, pour les gens qu'elle vise. "Les prostituées et les pécheurs, les publicains arriveront les premiers dans le Royaume de Dieu." Jésus dit cela à l'adresse des pharisiens, des scribes, des juifs qui viennent de l'interroger.
Pourquoi arrivent-ils les premiers ? A cause de leur vie ? Sûrement pas ! Mais simplement parce que, au cœur de leur vie, c'est-à-dire de leur vide, ils ont su accueillir le Royaume de Dieu qui vient. Ils sont de ces gens à qui Dieu dit : "Va travailler à ma vigne !" et qui, sans en avoir l'air, sans y répondre apparemment, sans observer toutes les lois qu'il faudrait, y vont quand même, parce qu'ils savent, dans leur cœur, que cette vigne c'est le Royaume de Dieu et que beaucoup plus que ce qu'ils font eux-mêmes comme travail, c'est la grâce qui travaille en eux. Et nous savons dans l'évangile cette chose étonnante, c'est que Jésus a révélé les mystères les plus profonds du Royaume à ces gens-là. Rappelez-vous la samaritaine : c'est à elle que Jésus révèle que dans son propre cœur coule déjà la grâce de l'eau vive, la grâce du Royaume nouveau. Rappelez-vous Zachée ce publicain : c'est à lui que Jésus révèle qu'il est aussi fils d'Abraham parce qu'il a accueilli dans sa maison, dans son cœur de voleur, ce Royaume qui est venu en la présence de Jésus et qui est le salut. Rappelez-vous le bon larron : lui aussi a accueilli dans son cœur blessé, blessé à mort, à mort par la justice des hommes, puisqu'il est condamné, lui aussi a reçu ce Royaume de Dieu, alors que celui qui venait l'annoncer était en train Lui-même de mourir à côté de lui à cause de cette soi-disant justice des hommes.
C'est ainsi que, de fait, ce sont les prostituées et les publicains qui ont d'abord accueilli dans leur cœur la présence de Jésus, c'est-à-dire son Royaume. Ils sont de ces gens qui avaient le cœur suffisamment libre, ou plutôt suffisamment pauvre suffisamment vide d'eux-mêmes pour dire au fond de leur cœur qu'ils allaient travailler au Royaume même si leur réponse était en apparence négative.
Les autres, ce sont ceux qui disent : "J'y vais!" mais qui n'y vont pas. Et Jésus dit cela de façon immédiate à ses interlocuteurs, les anciens et les scribes les juifs, ceux qui publiquement accomplissent la Loi, ceux qui publiquement disent qu'ils sont dans la vigne, mais qui, dans le secret de leur cœur ne sont plus capables d'accueillir son Royaume parce que leur cœur est plein d'eux-mêmes. Leur cœur est plein de leurs certitudes, leur cœur est plein de leurs mérites, leur cœur est plein de leurs vertus, et comme le disait Charles Péguy, "ils ne mouillent plus à la grâce de Dieu", alors que les autres, dans leur sécheresse, à l'intérieur même de leur cœur, leur terre aride appelait ce Royaume de Dieu et cette grâce. C'est cela qu'exprime Jésus en nous disant cette vérité si forte et si troublante pour nous, car nous ne pensons pas que nous sommes des prostituées et des publicains, pourtant c'est cela que veut dire le Christ.
Si l'on pouvait appliquer cela aux quelques moments que nous passons ensemble je dirais qu'il y a deux façons d'accueillir le Notre Père, il y a deux façons de prier. Il y a ceux qui disent le Notre Père avec ses paroles et avec leurs propres lèvres et qui, peut-être dans leur cœur, ne le vivent pas. Ne le vivent pas, parce que c'est devenu une prière de routine, une prière habituelle, des mots que nous savons mais dont nous ne soyons pas goûter la véritable saveur qui est ce sel du Royaume de Dieu semé en nous. Et puis il y a les autres, ceux qui apparemment ne prient pas, ceux qui nous semblent loin de l'Église, ceux qui ne savent pas cette prière, ou qui la savent mais qui l'ont abandonnée depuis longtemps, et qui peut-être, dans leur cœur, invisiblement, laissent s'accomplir en eux la volonté du Père, la sanctification de son Nom, laissent s'accomplir en eux ce Royaume parce qu'ils savent que ce pain quotidien dont ils ont besoin. Ce n'est certes pas ce qu'ils cultivent eux-mêmes, ce n'est certes pas ce qu'ils récoltent par leur travail mais c'est celui que Dieu leur donne dans leur cœur.
Ce sont qui savent que le pardon, s'ils savent le donner aux autres c'est parce qu'eux ils en ont eux-mêmes un terrible besoin, qui savent dans leur cœur qu'ils ont besoin d'être délivrés du mal parce qu'ils sont eux-mêmes emprisonnés dans leur mal.
Alors, nous ne sommes probablement ni totalement les uns, ni totalement les autres, nous sommes toujours entre deux Notre Père, et ce à quoi le Christ nous invite aujourd'hui c'est à rassembler dans notre propre cœur la réponse dite et la mise en acte, "oui" dans le cœur de notre vie. Demandons à l'Esprit Saint, à Celui qui vient pour être notre force, notre lumière, pour éclairer en nous l'œuvre du Royaume de Dieu, demandons-lui de pouvoir vivre en vérité, sur nos lèvres et par notre vie, cette prière du Notre Père, parce que nous serons attentifs au travail que l'Esprit Saint fait dans notre cœur, nous serons complices de l'œuvre que l'Esprit Saint fait dans notre cœur pour que les paroles que nous prononçons soient aussi celles que nous vivons.
AMEN