IL VIT ET IL CRUT

Jn 20, 1-18

Vigiles du sixième dimanche du temps ordinaire – A

(12 février 1984)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Jérusalem : Saint Sépulcre - Le tombeau

L'autre disciple entra à son tour. Il vit et il crut." Lorsque nous réfléchissons sur ces deux mots qui sont là juxtaposés, la plupart du temps nous les comprenons de la façon suivante : Il vit le tombeau vide, les bandelettes, le linceul roulé à part et il en déduisit dans son esprit que Jésus n'était plus là, et par conséquent, il considéra que Jésus était ressuscité. Cela souvent nous l'exprimons lorsque nous disons : si j'avais été à la place des disciples, j'aurais cru plus facilement, c'est-à-dire que nous pensons que la constatation du fait du tombeau vide a dû aider les disciples dans leur foi. Ce n'est pourtant pas tellement exact car Pierre et Jean qui avaient couru au tombeau au matin de Pâques, lorsque, quelques jours plus tard, Jésus apparaît sur les bords du lac de Tibériade, on dit qu'ils avaient du mal à le reconnaître. Et à d'autres moments, lorsque Jésus est apparu aux disciples, on nous dit : "Et comme dans leur joie, ils hésitaient à croire."

Ainsi donc, le fait même de voir, de ne voir rien, en réalité, est quelque chose qui n'entraîne pas automatiquement la foi. Peut-être que nous-mêmes, hommes de peu de foi, si nous avions été devant le tombeau vide, nous n'aurions pas cru. Ce n'est pas impossible. Et même si nous avions cru à une espèce de prodige, ça n'aurait pas encore été la foi. Nous aurions simplement supposé : tiens, il s'est passé quelque chose d'étrange. Nous aurions cru, c'est-à-dire que nous aurions pensé que, nous aurions eu l'opinion que... Et à partir de là, nous aurions essayé avec nos moyens humains, d'imaginer ce qui était arrivé au cadavre de Jésus. "Il vit et il crut". Ce n'est pas exactement cela que cela veut dire.

Les Pères de l'Église et je crois particulièrement saint Grégoire disaient à propos de saint Thomas qui a eu la même expérience : "Il vit et il crut, il dit mon Seigneur et mon Dieu !", les Pères de l'Église disaient ceci :"Il a vu une chose, il a cru autre chose." Saint Thomas avait vu les plaies, les cicatrices du Christ. Il a vu les mains et les pieds percés, le côté transpercé et il a cru autre chose, il a confessé Dieu. Je crois que le premier souvenir que Jean a de la Résurrection, c'est précisément cela. Il a vu le tombeau vide, cela il s'en souvient bien, mais précisément lorsqu'il l'a vu, il dit : "Il crut" c'est-à-dire, à ce moment-là, il a été envahi de la grâce de la foi. A ce moment-là, Dieu, mystérieusement, lui a donné de reconnaître, Il l'a instauré comme témoin de ce fait extraordinaire : Jésus-Christ a été manifesté au peuple d'Israël comme le Seigneur et le Fils de Dieu. Et cela sans que Jean ait encore vu le Christ ressuscité.

"Il vit et il crut !" Dans la simple absence, le tombeau vide, s'inscrit déjà tout le mystère de la présence du Ressuscité, Celui qui, dans sa chair va récapituler toute chose en Lui. "Il vit et il crut !", cela veut dire qu'au moment même où l'on entre dans ce qui est apparemment un lieu de mort, un lieu d'où l'on ne ressort pas, à partir du moment où l'on est mis en présence du Christ mort, du Christ absent, on est déjà saisi par le mystère de la Résurrection. C'est bien cela qui est étonnant. C'est bien cela qui est extraordinaire. En ce sens là quand Jean écrit : "Il vit et il crut !" il ne fait jamais que dire ce que nous-mêmes nous vivons dans notre foi. Ce que nous voyons ce n'est rien d'autre que ce que les disciples ont vu : un tombeau vide, un Jésus qui est auprès de son Père, un Jésus qui est dans sa gloire mais que nous sentons terriblement absent parce que nous ne le voyons pas, parce que nous ne le touchons pas, parce que nous ne pouvons pas être les témoins de sa présence de Ressuscité, au sens où nous pourrions le voir face à face de nos yeux, le toucher de nos mains, l'entendre de nos oreilles. Et cependant, au cœur même de cette absence, réellement, la présence du Ressuscité fait que nous qui ne voyons rien, nous croyons.

Le mystère de l'Église, le mystère du peuple de Dieu tout entier, c'est simplement le mystère de ceux qui entrent dans ce lieu de mort qui est le tombeau, mais qui y entrent avec un seul désir, une seule hâte : rencontrer le Seigneur Jésus-Christ. Cela ne veut pas dire qu'ils prennent leur désir pour des réalités, car, en réalité, quand on y réfléchit bien, Pierre et Jean n'auraient pas couru comme ça si ce n'avait été le Seigneur qui leur donnait des jambes pour courir ce matin-là. En réalité, dans la foi même des disciples, c'était déjà l'œuvre de Dieu qui s'accomplissait. Quand ils se penchaient avec avidité sur le tombeau, c'était déjà le Christ Ressuscité qui était présent au cœur de leur angoisse, de leur peur, de leur recherche, de leur désir, de leur course folle, et qui leur disait déjà : "C'est Moi ! N'ayez pas peur !"

Aujourd'hui l'Église, c'est ce peuple-là. Apparemment, à vues humaines, c'est un peuple qui court vers le tombeau. Nous courons tous les jours vers la mort, c'est vrai. Nous nous avançons tous les jours vers ce lieu où nous ne savons pas très très bien ce que nous rencontrerons, sinon peut-être un linceul plié et des bandelettes à part. Et cependant, qu'est~ce qui fait que nous courons avec tant de hâte ? Qu'est-ce qui fait que nous sommes si brûlants ? Qu'est-ce qui fait que nous sommes comme la fiancée du Cantique des Cantiques ? Si ce n'était pas vraiment le Seigneur Ressuscité qui était déjà dans notre cœur, dans tout notre être, qui était déjà notre joie, qui s'emparait déjà de nous et qui préparait nos yeux à le voir dans la gloire de sa Résurrection, nos oreilles à l'entendre dans ces paroles qui nous consoleront, et nos mains à toucher son corps parce qu'Il a souffert pour nous ?

"Il vit et il crut !" C'est exactement ce que nous vivons. Nous ne voyons tous les jours que les tombeaux. Nous ne voyons que souffrances, que peines, que brisures de cœur, dans notre propre vie ou dans celle des autres. Et peut-être qu'à certains moments, étouffés par ce spectacle, nous avons envie de dire : Mais comment Dieu pourrait-il voir tout cela ? Comment Dieu pourrait-il permettre tout cela ? Et pourtant, il y a ce fait extraordinaire, c'est que nous courons toujours vers le tombeau, c'est que nous ne cessons pas de chercher cette présence de Dieu. Et cela ce n'est pas nous qui l'avons inventé. Cela c'est vraiment la présence du Ressuscité qui, déjà, nous attire à Lui. "Nul ne vient à Moi si mon Père ne l'attire !" Lorsqu'ils courent au tombeau, Pierre et Jean reprennent, mystérieusement, sans même le savoir, cette même vocation, cette même attirance, cette même gravité qui, au premier jour, les avait fait se précipiter vers le Seigneur : "Rabbi ! Où demeures-Tu?" C'est le même élan qui reprend, nouveau. Et ce qui est étonnant, c'est que la première fois, lorsqu'ils étaient venus, ils avaient vu un homme qui leur avait dit simplement : "Venez et voyez !" Mais cette fois-ci, c'est la même personne qui, mystérieusement, leur dit: Vous êtes venus au tombeau ? Vous êtes venus, effectivement et vous n'avez rien vu, mais la seule différence, c'est maintenant : "Venez et croyez !"

 

AMEN