LE JARDIN

Jn 20, 1-18

Vigiles du trentième dimanche du temps ordinaire – C

(23 octobre 1983)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Pommier au printemps

L

 

e thème du jardin, dans la tradition biblique, ne revient qu'à certains endroits bien privilégiés, bien typés. C'est d'abord le jardin des origines, ce jardin que Dieu a planté en Eden et qui est le symbole de cette amitié parfaite, de cette entente parfaite entre Dieu et l'homme. Le jardin d'Eden, c'est cette relation entre l'homme et son Seigneur, dans laquelle l'homme, jailli tout émerveillé dans le don originel de sa liberté, et dans l'élan même que Dieu lui donne, dans le souffle de l'Esprit créateur, l'homme se donne à son Dieu et vit pour Lui. Puis le souvenir de ce jardin s'efface et disparaît. A la place du jardin que Dieu avait fait grandir et pousser, dont Dieu avait été, pour ainsi dire le jardinier, voici que l'homme est livré à d'autres espaces géographiques qui symbolisent eux aussi la relation de l'homme avec Dieu : la campagne, la vie nomade, les errances dans le désert, la vie dans les villes. A chaque fois, c'est un nouveau type de relation qui s'instaure entre Dieu et l'homme, comme si, dans son souci de réveiller le fond du cœur de l'homme à la présence de son Dieu, le Seigneur Lui-même avait le souci de profiter de chacun de ces modes de vie pour y faire apparaître le sens même de la relation plénière qu'Il voulait établir entre Lui et sa créature.

Puis, à certains moments privilégiés, comme par exemple le Cantique des cantiques, la nostalgie du jardin revient, la nostalgie de ce moment dans lequel la bien-aimée était totalement à son bien-aimé. Mais surtout, le moment le plus extraordinaire, la résurgence, il faudrait presque dire la résurrection du jardin, c'est précisément le matin de Pâque car je crois que ce n'est pas par hasard que le Seigneur a voulu être mis dans un tombeau neuf, dans un jardin. En effet, les récits de la Résurrection sont pour ainsi dire des récits du paradis, mais inversés. Souvenez-vous.

Au moment où l'homme est chassé du paradis, où il s'en va, où il s'éloigne comme accablé, écrasé par le poids de son péché, Dieu a placé un chérubin au glaive de feu, un être de lumière qui ferme à l'homme l'accès du paradis. Et au matin de la Résurrection, c'est également un ange, un ange de lumière, qui est le gardien de ce cœur du jardin qu'est le tombeau du Christ. Cet ange qui se tient à l'entrée du tombeau n'empêche pas d'entrer dans le tombeau, au contraire : "Venez ! Voyez le lieu où on l'avait mis !" Son glaive n'est plus là pour interdire l'accès. Il est là, tout de lumière, pour marquer le chemin à l'endroit même de la mort. Alors que l'homme était sorti de l'Eden vers sa mort, voici qu'il rentre dans le jardin par le lieu même de la mort qu'est le tombeau.

Et surtout il y aussi une inversion au sens où l'homme, au moment où il avait péché, s'était caché derrière les arbres. Il s'était caché à Dieu et il s'était caché à lui-même, car il ne voulait pas voir son péché. Et tout le dialogue qui s'était instauré entre Dieu et l'homme, entre Ève et le serpent, c'était un dialogue dans lequel Dieu essayait de faire voir la vérité même du péché de l'homme et la gravité de la brisure qui avait tout cassé dans la relation entre l'homme et Dieu. Ainsi cette démarche était allée du moment de la rencontre de Dieu au moment de l'éloignement. Petit à petit, Dieu avait fait voir à l'homme que, de fait, il était loin, il était déjà parti, il avait déjà quitté le jardin. Il l'avait quitté, non pas encore dans l'absence de Dieu, mais son cœur n'y était déjà plus. Ainsi ce premier dialogue dans le jardin, entre l'homme et Dieu, avait été pour ainsi dire le dialogue de l'éloignement, de la prise de conscience de la rupture.

Et au matin de Pâques, nous assistons au processus inverse. Marie-Madeleine, la pécheresse, celle qui est la fille d'Adam et Ève parce que sa chair a été brisée par le péché et le Christ qu'elle prend pour le jardinier. Et le Christ entame un nouveau dialogue, dans lequel Il la fait passer de la mort de son péché, de la mort de son désespoir, à la lumière de sa Résurrection : "Je ne sais pas où on L'a mis !Mais si toi tu le sais, dis-le moi !" Et le Christ sait où on l'a mis. Et c'est finalement cet appel "Marie !" qui ressemble singulièrement au moment où Dieu cherchait Adam dans le paradis. Dans le premier cas, Dieu appelait un être qui était déjà loin, dans son cœur la rupture était déjà consommée. Dans le second, quand il appelle Dieu réconcilie, il rétablit la relation entre Lui et cette femme qui avait vécu dans le péché et en qui, maintenant, vient se répandre, de manière définitive, le don de la grâce et de la Résurrection.

Et puis, il y a une troisième étape dans l'inversion. C'est que, au paradis, l'homme et la femme avaient tendu la main pour s'emparer du fruit de l'arbre. Ils l'avaient saisi, ils l'avaient empoigné, ils l'avaient étreint, ce fruit, comme une réalité qu'ils voulaient s'approprier, comme une réalité qu'ils voulaient faire leur, alors que c'était l'arbre de la vie, l'arbre de la connaissance du bien et du mal. La vie de Dieu et la sagesse de Dieu, cela même que Dieu devait donner, voici que l'homme s'en était emparé. Il l'avait saisi comme pour en faire son bien propre. Et ici, au moment même où Marie-Madeleine entend la voix de son Seigneur qui l'appelle par son nom, voici que, dans son cœur de pécheresse, curieusement, c'est le même geste instinctif qui se réveille. Elle a envie de le posséder. Elle a compris que c'est le fruit de vie au milieu du jardin. Et voici qu'elle a envie de le prendre pour elle, de se l'approprier. Et à ce moment-là, le Christ lui dit très simplement, que le fruit de la Résurrection, il n'est pas question de s'en emparer. Ici, maintenant, dans ce jardin, les fruits de la Résurrection ne peuvent être que donnés. Et le Christ lui indique comment ils seront donnés. Il "retourne vers son Père et notre Père." C'est-à-dire que c'est dans le moment même où le Christ nous échappe qu'en réalité, comme le dira Saint Paul plus tard, "il distribue ses dons aux hommes."

Ainsi il envoie Marie-Madeleine. Mais maintenant ce n'est pas le paradis qui se ferme. Lorsque Madeleine sort de ce jardin, en réalité, elle devient comme la colombe du Cantique. Elle est blottie au creux du rocher, et partout, sur ses pas, désormais, un jardin fleurira. Et l'Église aujourd'hui, ce n'est rien d'autre que le jardin de Dieu à travers le monde. Partout où les apôtres, où les messagers de la bonne nouvelle proclament la mort et la Résurrection du Seigneur, le chant de la tourterelle se fait entendre. A ce moment-là, la saison vient "des gais refrains" : c'est le refrain de la bonne nouvelle. A ce moment-là, le printemps renaît et les fleurs refleurissent sous les pas des apôtres. C'est ainsi que, progressivement, ce monde devient, par le ministère de l'Église qui annonce inlassablement la bonne nouvelle, ce monde redevient le jardin de Dieu. Et le jour où le Seigneur viendra, à ce moment-là, Il reviendra comme lorsqu'il venait se promener à la brise du soir, mais Il n'aura pas besoin d'appeler : "Adam, où es~tu ?" car au dernier jour, c'est Adam qui sous le souffle de la Résurrection, dans la poussée et le dynamisme de l'Esprit, se précipitera à la rencontre de son Seigneur.

 

AMEN