AU COMMENCEMENT
Lc 24, 13-35
Vigiles du vingt-huitième dimanche du temps ordinaire – C
(9 octobre 1983)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Coucher de soleil sur la Mer Eggée
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I |
l y eut un soir, il y eut un matin, ce fut le premier jour." Il y eut un matin, dans un jardin, près de Jérusalem, Il y eut un soir, à Emmaüs. Ce fut le dernier jour. La création c'est un éveil, c'est une aurore. Le salut, c'est un crépuscule. La création c'est une aurore parce que tout surgit de la nuit du néant comme lorsque, le matin au lever du soleil, toutes les choses reprennent, au fur et à mesure que la lumière se glisse en elles et comme à l'intérieur d'elles-mêmes, toutes les choses reprennent leur consistance, leur beauté et leur éclat. Et c'est pourquoi l'aurore est toujours quelque chose de silencieux et de presque immobile car toute aurore nous renvoie à cette première aurore, à ce premier silence émerveillé de Dieu sur les balbutiements de sa création. L'aurore c'est toujours cette immobilité, cette immobilité du moment où, déjà, tout est voulu, tout est aimé, mais en réalité la création n'a pas encore répondu. C'est comme un moment de suspens. A la limite, on a l'impression qu'il ne se passe rien. C'est déjà le temps, et pourtant c'est comme si Dieu, au cœur de son éternité, retenait son souffle devant le projet qu'Il avait engagé. Il n'y a que la lumière qui bouge. Il n'y a que le matin qui s'éveille. Mais surtout, il y a cette présence, cette main de Dieu qui commence silencieusement à façonner le monde au cœur de son amour. La création c'est donc un moment d'épanouissement. C'est le moment où, dans ce silence, tout va se lever.
Et le salut, le jour de la Pâque, c'est la démarche inverse. D'aurore, il n'y en a pour ainsi dire pas car le Christ s'est levé dans la gloire de sa résurrection, au cœur de la nuit. Et l'aurore, dans le dernier jour, ce n'est que la marche des saintes femmes vers le tombeau : "Qui nous roulera la pierre ?" Là aussi, il y a comme un moment de silence, une sorte de suspens, où tout est immobile. Mais, à ce moment-là, c'est le silence angoissé de l'humanité qui n'a pas encore compris dans quelle nouvelle aventure elle était embarquée, celle de son propre salut. Tout est silence mais encore sous le poids et la chape de la mort du Christ. L'humanité ose à peine bouger. Tout Jérusalem est endormi. Il n'y a que deux femmes qui s'en vont vers le tombeau. Et le jour commence à se dérouler. Il n'y a pas eu d'aurore mais il y a un jour, le temps que le soleil "sorte de son pavillon" comme le dit le psaume 18, "pour parcourir comme un géant le ciel d'une extrémité du monde à l'autre", le temps que le Christ aille de Jérusalem à Emmaüs, car il prend sa course vers l'Occident, vers le moment où le soleil se couche.
Et c'est alors que nous arrivons à ce crépuscule, ce crépuscule extrêmement mystérieux qui est à la fois, lui aussi, une sorte d'arrêt car, quand le soleil va se coucher, quand la lumière va disparaître, on ne peut plus continuer la route. Et d'autre part, quand on a subi toute la journée sous l'ardeur du soleil qui vous brûle le cœur, il est un peu normal d'avoir envie de se reposer et de se refaire. Et c'est alors que les disciples invitent le soleil à se coucher. Ils invitent le soleil à son couchant à venir dans leur demeure humaine. C'est un geste d'une audace inouïe, qu'ils ne comprennent même pas. Ils lui demandent simplement de venir partager un peu de pain avec eux. Ils avaient été frappés par ses rayons pendant tout ce temps de marche faite ensemble. Et voici que c'est vraiment le soir et ici encore nous retombons curieusement dans cette immobilité étrange, celle que l'on éprouve nous-mêmes au moment où on a l'impression que le monde s'arrête une dernière fois pour quémander, pour supplier encore quelques secondes de lumière, avant de disparaître et de s'engouffrer dans la nuit. Ce qui fait que nous aimons les couchers de soleil, ce n'est peut-être pas simplement comme nous le croyons habituellement, le charme et la violence des couleurs, c'est peut-être aussi ce mystère extrêmement profond du soleil qui se noie dans la mer.
Emmaüs, c'est un peu cela, c'est le soleil qui se noie dans la mer. C'est le Christ qui, au moment où Il prend le pain, "disparaît à leurs yeux" comme, précisément au moment du coucher du soleil, le soleil tombe comme une boule de feu au cœur de la mer. Et c'est le grand mystère de l'eucharistie. C'est le mystère de cette présence de Dieu qui vient, qui plonge au cœur de notre humanité. C'est ce feu de l'amour brûlant de Dieu qui vient tout à coup irriguer la vie du monde, se répandre, se glisser à l'intérieur de chaque cœur. Et cela dans une sorte de silence étonnant. Et, si au premier jour de la création, le moment d'arrêt et d'immobilité était celui de l'émerveillement de Dieu sur son projet créateur, ici le moment d'émerveillement et d'immobilité c'est celui de l'homme qui contemple, tout à coup, la présence de Dieu qui vient au plus intime de lui-même. Voilà ce qu'est Emmaüs.
Emmaüs, c'est le moment où sentant que la route continue et que, peut-être, nous-mêmes, à cause de notre faiblesse ou à cause de notre oubli de Dieu, ou à cause de notre désir de ne plus y penser, nous préférerions tomber dans le sommeil, tout à coup, par une sorte de sursaut étonnant, nous invitons le soleil, le Christ à se coucher dans l'abîme de notre cœur. Et, au moment même où Il accepte, c'est le prodige même du salut. Sur le moment même, on ne peut dire qu'une chose : "Est-ce notre cœur n'était pas tout brûlant" des rayons de ce soleil ? On sait très bien que ce moment où Il est entré, par sa chair et son sang, au cœur de la vie de chacun d'entre nous et de la vie du monde, ne peut pas durer. Et alors, de nuit, en trébuchant sans doute sur les cailloux, on repart vers Jérusalem.
AMEN