ELLES NE TROUVÈRENT PAS LE CORPS

Lc 24, 1-12

Vigiles du vingt-septième dimanche du temps ordinaire – C

(2 octobre 1983)

Homélie du Frère Michel MORIN

Le tombeau est vide !

P

 

eut-être que, de dimanche en dimanche, nous nous habituons à l'écoute de ces textes de l'évangile et que ce tombeau vide ne nous cause guère d'effroi et l'annonce de ces anges guère de surprise. Ce texte de la Résurrection est assez caractéristique car il n'y a pas le Ressuscité. C'est un texte de l'absence du Ressuscité. Il y a trois temps dans l'annonce au monde du mystère de la nuit pascale.

Le premier temps c'est celui qui est décrit dans ces quelques versets : le Christ n'est plus là, Il est invisible, il y a simplement deux anges, témoins de sa résurrection qui ont participé au mystère, qui l'ont vu remonter dans la gloire du Père, qui annoncent aux femmes : "Le Christ est ressuscité !"

Le deuxième temps c'est celui que rapporte saint Luc avec l'apparition aux disciples d'Emmaüs puis aux douze apôtres réunis. C'est celui où le Christ ressuscité est présent, visible, agissant, parlant, mangeant avec ses disciples.

Le troisième temps c'est celui où le Christ ressuscité est de nouveau absent, mais où les témoins, à la suite des anges, annoncent encore sa résurrection. D'ailleurs, dans saint Luc, au moment où ce troisième temps commence avec l'absence du Christ ressuscité dans son apparence visible, tangible, il y a aussi les deux mêmes témoins. C'est au moment de l'Ascension, quand le Christ va disparaître aux yeux et à la proximité des apôtres, il y a encore ces deux anges vêtus de blanc. Ces deux mêmes anges sont blancs, dans le tombeau vide, pour annoncer aux femmes que le Christ est ressuscité, qu'il n'est pas ici et donc qu'il faut le chercher ailleurs. Nous sommes, nous, dans le troisième temps.

Quant-à ce premier temps de la Résurrection du Christ, sans apparition, sans présence visible c'est celui qu'ont vécu, quelques heures à peine, d'abord ces femmes qui le suivaient depuis la Galilée, puis les premiers disciples. Ce qui est caractéristique de ce temps, au regard humain, c'est sa désespérance. Les femmes arrivent au tombeau et elles trouvent la pierre roulée : ça c'est un chemin ouvert. Il y a un avenir. Il y a quelque chose qui fait que le passé est brisé. Mais, et Luc emploie le même mot, elles ne trouvèrent pas le corps : le chemin devient une impasse. Ce qu'elles avaient pensé être une ouverture devient une fermeture. Et c'est à l'intérieur même de ce champ clos, sans avenir, sans espérance, qu'apparaissent les deux anges. Et au moment où ces femmes ont le visage vers la terre, c'est-à-dire qu'elles retournent à ce qui est strictement humain, à un horizon très court, à un événement que la raison ne peut pas expliquer, à un problème sans solution, au moment où elles ont leur visage incliné vers la terre, elles entendent cette parole. Et c'est cette parole qui va ouvrir un chemin, un avenir, une ouverture à l'endroit même où elles venaient de constater une fermeture quelque chose qui était définitivement clos, malgré un premier espoir venu avec la vision de la pierre roulée.

Mais le sentiment dominant de ces femmes n'est pas la joie mais l'effroi. Non seulement elles ne comprennent pas ce qu'elles viennent de constater, mais elles sont comme affolées en voyant le resplendissement de ces deux hommes, resplendissement dont elles ne savent pas encore que c'est un reflet de la lumière même du Christ ressuscité qui brille encore dans le vêtement de ces anges. Et cependant elles écoutent malgré leur effroi et leur incompréhension, cette parole qui récapitule, de façon très raccourcie, toute l'histoire du salut : "Il fallait que le Fils de l'homme soit livré aux mains des pécheurs, qu'il soit crucifié et qu'il ressuscite !" Cette parole, elles vont se la rappeler, elles vont se la redire, elles vont se la répéter pour ne pas en oublier un mot et pour la redonner, de façon exacte, sans ajout, sans commentaire, sans imagination et peut-être sans trop d'espérance, pour la redonner aux apôtres et c'est ainsi qu'elles arrivent, là où se trouvent réunis les apôtres qui prennent ces propos pour de purs radotages. Et cependant, Pierre s'en va, tête de l'Église, pasteur du troupeau. Et le pasteur, un moment, a marché seul, le troupeau n'étant pas encore éveillé par la lumière de la Résurrection. Le pasteur entre seul et il y a, là encore, comme une impasse : "Il s'en retourna chez lui !" Et plus tard, deux autres disciples s'en retourneront "chez eux" à Emmaüs. Cependant cette impasse a aussi comme une pierre roulée Il y a cette surprise que Luc ne commente pas : "Tout surpris de ce qui était arrivé !"

Il est probablement très difficile pour nous, même chrétiens, d'imaginer ce que furent, dans le cœur, dans l'esprit de ces femmes, des apôtres et de Pierre, ces heures où le Christ, leur Seigneur, était ressuscité, où ils en avaient comme une sorte de pressentiment, sans pouvoir encore y croire, puisqu'ils ne l'avaient pas encore vu, mais les signes précurseurs le leur faisait déjà pressentir. Et, dans un mélange d'effroi et de surprise, ils attendaient cette manifestation du Seigneur qui leur sera donnée par les multiples apparitions qui vont suivre ce premier moment où l'évangile de la Résurrection commence à se répandre. Et il s'est répandu dans des esprits effrayés et en même temps surpris. Et je pense que ce premier moment de la résurrection, où l'on ne "voit pas" mais où l'annonce est proclamée c'est aussi un peu le nôtre.

Après les anges, il y a eu les apôtres, et les apôtres ont disparu, et le Christ Lui-même a cessé de leur apparaître. Mais ils ont pris la place et le rôle des anges, leur cœur resplendissant de la lumière du Christ ressuscité qu'ils avaient vu, leur visage illuminé par la splendeur du visage ressuscité du Christ qu'ils avaient contemplé, leurs mains chargées du ministère du Christ ressuscité, ministère qu'Il leur avait confié, le cœur pesant de la paix et de la réconciliation que le Christ ressuscité leur donnait pour qu'il puisse le partager à tous les hommes. Nous sommes aussi un peu dans ce temps où l'annonce de la Résurrection est proclamée par les apôtres mais où nous ne voyons pas le Christ. Et peut-être que notre cœur est souvent effrayé parce que nous aimerions, comme les femmes, comprendre, parce que nous aimerions pouvoir, à regard humain, croire que notre vie, même quand il y a une espérance humaine, une pierre roulée, est quand même sans Dieu, une impasse, un tombeau vide, quelque chose où il n'y a rien, un royaume des morts. Or il ne faut pas "chercher parmi les morts Celui qui est vivant", même si nous ne l'avons pas encore vu. Notre cœur est aussi mélangé de cette surprise de l'apôtre Pierre, surprise qui est peut-être, en définitive, une impatience à voir se réaliser ce que le tombeau vide ne faisait qu'annoncer, de façon bien limitée, bien ténébreuse bien négative. Oui, notre cœur de chrétien, aujourd'hui dans cette absence du Christ visible, et cependant, c'est notre foi qui le dit, dans sa présence autour de nous mais au milieu de nous, notre cœur de chrétien est mélangé de peur, d'angoisse d'inquiétude, de désespérance et, en même temps peut-être de surprise.

Je propose simplement ce soir que nous puissions ensemble, en écoutant cet évangile, cultiver dans notre cœur cette surprise. Nous sommes peut-être des habitués du Christ Ressuscité, comme nous sommes des habitués de la lumière du soleil. Nous vivons tous les jours dans la luminosité du soleil et dans sa chaleur sans jamais penser qu'elles viennent du soleil, que sans lui nous ne pourrions pas vivre notre vie humaine, biologique et terrestre. Nous sommes peut-être aussi des habitués du Christ Ressuscité. Nous allons et venons, à l'intérieur de la foi, à l'intérieur de l'Église, à l'intérieur des rites de l'Église, à l'intérieur même de nos rites personnels de charité ou de prière et peut-être que nous oublions de tourner notre regard vers la source, vers la cause et en même temps vers le but que nous cherchons : le visage du Christ ressuscité. Il faudrait que, en tant que chrétien, nous ayons toujours dans notre cœur, ce sentiment d'être surpris par la Résurrection du Christ, d'être surpris par sa présence, d'être surpris par des signes qui nous indiquent qu'Il est là, même si ce sont des signes négatifs, comme le tombeau vide.

Oui, si nous pouvions, ce soir, dans le fond de notre cœur, renouveler notre espérance, renouveler cette attitude de surprise pour que, vraiment, ce Christ ressuscité puisse nous illuminer, nous éclairer, nous rendre resplendissants. Et dans la contemplation de son visage nous deviendrons, nous aussi, resplendissants et peut-être que notre annonce de la Résurrection du Christ, dans un monde où Dieu est bien invisible et bien absent, peut-être qu'à ce moment-là notre message sera un peu plus resplendissant, non pas de la grandeur ou de la beauté de notre parole, mais de la lumière même du Christ Ressuscité, rayonnant sur notre visage.

 

AMEN