ANNONCEZ LA BONNE NOUVELLE A TOUTE LA CRÉATION
Mc 16, 1-20
Vigiles du vingt-sixième dimanche du temps ordinaire – C
(25 septembre 1983)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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ans l'évangile de saint Matthieu, lors de sa dernière apparition à ses disciples, Jésus leur dit : "Allez enseigner toutes les nations !" La finale de saint Marc va plus loin encore : "Allez, annoncez la bonne nouvelle à toute la création !" La prédication apostolique, la mission de l'Église, la bonne nouvelle de la Résurrection s'adresse, non seulement aux chrétiens, non seulement à tous les hommes, mais encore à toute la création, à l'univers tout entier. La célébration de la Résurrection du Christ est une prédication et une célébration cosmique. C'est tout l'univers qui est intéressé par cette proclamation de la bonne nouvelle de la Résurrection car, comme nous l'enseigne saint Paul, ce n'est pas seulement l'humanité qui doit participer à cette résurrection, c'est tout l'univers qui est appelé à entrer dans la joie de la Résurrection : "La création tout entière travaille dans les douleurs de l'enfantement, elle gémit, aspirant à la révélation des enfants de Dieu car si elle a été soumise à la vanité, c'est par la faute du péché de l'homme et la délivrance de l'homme de son péché est aussi délivrance de la création, de l'univers tout entier." C'est le cosmos tout entier, c'est toute la nature dans sa matérialité qui est appelée, au-delà de son passage par la croix, à entrer dans la gloire de la Résurrection.
Aussi bien, la raison de cette affirmation est très simple. Dieu n'a pas voulu la mort. Dieu n'a rien créé pour le néant. Rien de ce qui sort des mains de Dieu n'est destiné à l'anéantissement. C'est vrai bien sûr tout d'abord, de chacun d'entre nous. Nous sommes tous appelés à la vie et même si nous refusons la vie, même si nous refusons l'amour, même si nous nous coupons de l'amour et de la grâce du Seigneur, nous ne serons pas pour autant anéantis : c'est le mystère de l'enfer. Mais ce qui est vrai pour l'homme est vrai aussi pour la plus humble des créatures. Rien de ce qui est sorti des mains de Dieu n'est trop peu de chose à ses yeux, rien n'est trop petit aux yeux de Dieu pour être négligeable. Il est dit dans l'évangile : "Pas un cheveu de votre tête ne tombe sans que votre Père le sache ! Pas un seul passereau du ciel ne peut mourir sans que le Père le permette !" Si donc chacun de ces passereaux est cher au cœur de Dieu, c'est que cet univers jusque dans le plus petit élément de la matière est précieux aux yeux du Père. Si ce fragment de matière, de l'univers, si humble soit-il, a été créé c'est qu'il a été créé par amour.
Il n'y a pas d'autre force créatrice que l'amour de Dieu. C'est l'infini débordement de l'amour du Père et du Fils qui engendre, qui fait naître toutes les créatures et pas nous seulement, mais aussi toutes ces petites choses si merveilleuses, si extraordinaires qui recèlent au cœur d'elles-mêmes autant de merveilles. Tout cela c'est le fruit de l'amour de Dieu et quand Dieu aime, il n'aime pas à moitié. Quand Dieu aime, il n'aime pas pour un temps. Un temps, cela ne veut rien dire aux yeux de Dieu car l'acte d'amour de Dieu est éternel, c'est-à-dire unique, infini, embrassant tous les temps, tous les lieux, tout l'univers, toute chose. Et tout ce qui a jailli de l'amour créateur de Dieu ne peut qu'être infiniment cher au cœur de Dieu et être donc appelé à participer pour sa part, humble peut-être, modeste sans doute, mais bien réelle et bien vraie, à participer à cette fête, à cette joie immense, débordante qui est la joie même de Dieu associant à son bonheur toutes ses créatures, même les plus petites, même les plus humbles.
Rien n'est négligeable aux yeux de Dieu, rien n'est négligeable aux yeux d'un chrétien. Les chrétiens ne sont pas des êtres désincarnés qui vivraient comme de purs esprits en dehors de toute relation avec ce monde matériel, des êtres qui flotteraient dans je ne sais quel éther et seraient infiniment loin de toutes ces contingences et de toutes ces obscures réalités matérielles. Non, rien n'est petit aux yeux de Dieu, rien n'est petit aux yeux d'un chrétien. Tout est appelé à la vie, tout est appelé à l'être, tout est appelé à l'infini de l'être, tout est appelé à l'éternité de la gloire de Dieu.
Alors le regard que nous jetons sur le monde, le regard que nous jetons sur les choses, le regard que nous jetons sur les contacts que nous avons avec ce monde et avec ces choses, toutes ces innombrables fois où nos mains entrent en contact avec cette matière pour la façonner, pour continuer l'œuvre créatrice de Dieu, toutes ces innombrables fois où nous sommes engagés dans ce dialogue avec les choses humbles de ce monde, tout cela est précieux à nos yeux et fait partie de notre foi, de notre vie chrétienne. Tout cela est christianisé, il n'y a rien qui soit étranger à l'amour de Dieu, rien qui soit étranger à la vie chrétienne, rien qui soit étranger au mystère de la résurrection. La Résurrection prend tout. Elle nous prend jusqu'aux fibres les plus charnelles de notre être et elle prend l'univers jusqu'aux atomes les plus secrets qui constituent cet univers. Tout cela est traversé par la puissante et aimante force de Dieu. Tout cela est plein de sens. Tout cela est digne de respect et nous appelle et nous conduit vers Dieu. Sachons reconnaître la présence de Dieu, la présence de la vie qui jaillit des mains de Dieu, la présence de l'action créatrice de Dieu, la présence de la Résurrection du Christ en marche, la résurrection de l'univers tout entier. Sachons le reconnaître dans toutes ces choses humbles, quotidiennes, médiocres en apparence, auxquelles nous sommes confrontés chaque jour. C'est là que nous devons nous sanctifier. C'est là que nous devons travailler au salut du monde. C'est là que nous devons faire ressusciter ces petites choses de cet univers.
Soyons animés de ce regard perçant qui nous permet de distinguer, en tout ce qui est modeste et humble, et là plus précisément encore qu'ailleurs, la présence vivante, agissante, aimante de Dieu.
AMEN