LA RÉSURRECTION, ACCOMPLISSEMENT DES PROMESSES A ISRAËL
Dn 7, 9-10+13-14 ; Mt 28, 1-10+16-2
Vigiles du vingt-cinquième dimanche du temps ordinaire – C
(18 septembre 1983)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Mozac : L'ange au tombeau
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out à l'heure, nous avons entendu ce très beau texte de saint Irénée nous expliquant comment la révélation du mystère de Dieu n'était pas restée simplement cantonnée à Israël, mais qu'au cœur même du peuple d'Israël, la Parole avait été donnée pour passer à toutes les nations. Dieu a choisi Israël et d'une certaine manière on peut dire que Dieu s'est servi d'Israël, non pas comme on se sert d'un outil qu'après on abandonne, mais parce qu'il en a fait son serviteur. Et le texte de l'évangile que nous venons de lire, ce texte de saint Matthieu qui devait sans doute s'adresser à des lecteurs issus du judaïsme, nous fait voir dans le récit de la Résurrection comment la promesse passe d'Israël aux païens, non pas comme une dépossession mais comme une sorte d'immense courant qui passe de la chair du Christ dans le monde entier.
En effet, le mystère de la Résurrection, tel qu'il nous est décrit par saint Matthieu, est assez étrange dans son processus. Tout d'abord, il y a comme une sorte de télescopage des séquences, comme au cinéma. Il y a des raccourcis. Il y a d'abord ces femmes qui s'en vont vers le tombeau et puis, sans transition, l'ange qui apparaît et qui électrise l'univers de sa lumière. Il paralyse les gardiens, symbole des forces de la mort. En même temps, il roule la pierre, il ouvre un nouvel espace pour l'humanité. Puis il dit aux femmes : "Je sais bien qui vous cherchez !" Ensuite il leur dit de ne pas rester ici et en même temps ou presque, Jésus leur apparaît.
Dans ce moment même, c'est comme si saint Matthieu avait voulu nous faire pressentir à quel point les choses s'étaient passées vite. On n'a presque pas le temps de savoir comment la promesse s'est répandue à travers tout l'univers qu'on est déjà à la fin de l'évangile où le Christ, devant ses disciples prosternés, leur dit : "Vous, allez dans toutes les nations !" Ca y est ! Tout est accompli. Et à ce moment-là, où tout est accompli véritablement les disciples s'en vont annoncer la bonne nouvelle du salut. Mais il y a eu cet instant étonnant où le monde entier a été saisi de la bonne nouvelle de la Résurrection.
Et d'abord, et je crois que c'est très important, c'est d'abord le corps du Christ, la chair du Christ qui a été saisie de la bonne nouvelle de la Résurrection. Lorsque nous disons que le Christ est ressuscité, nous voulons dire que cette chair qu'Il avait reçue de nous a tout à coup été ressaisie par l'amour du Père, transfigurée par sa gloire. Elle a été comme saisie par le fleuve de feu dont nous parlait le prophète Daniel tout à l'heure et qui est l'Esprit Saint. La chair du Christ, cette chair issue d'Israël, cette issue de la vierge Marie, du peuple d'Israël, des promesses d'Abraham, de David, cette chair qui a été façonnée dans l'espérance de tout un peuple, voici qu'elle est tout à coup prise par ce fleuve de feu. Désormais, le fleuve de feu du cœur de l'amour brûlant de Dieu ne nous atteindra jamais que par cette chair, cette chair ressuscitée. Elle vient d'Israël, mais elle porte infiniment plus qu'Israël. Elle est chair et elle porte l'Esprit. Elle est fragile, elle a été mise à mort, elle a subi les coups et la violence, et, en réalité, elle est inondée, illuminée, transfigurée vivifiée et vivante désormais du souffle de l'Esprit et du feu de l'Esprit.
Et cela agit si fortement qu'immédiatement cela rayonne dans le cœur des saintes femmes qui s'avancent vers le tombeau. Elles aussi, elles sont Israël, mais cet aspect d'Israël extrêmement tremblant, qui n'est pas sûr de son affaire, ce côté d'Israël par lequel quelques heures plus tard les disciples d'Emmaüs diront : "Et nous, nous croyions qu'il était le prophète envoyé à Israël, nous avions mis en Lui quelque espérance, mais maintenant, nous ne savons plus trop bien". Ces femmes qui vont au tombeau c'est toute l'ambiguïté de l'Israël nouveau. A la fois, elles cherchent quelque chose et en même temps, elles portent des parfums car elles ont vraiment l'impression que tout est fini. Et c'est précisément de cet Israël-là que Jésus s'empare pour leur redire simplement cette parole : "Réjouissez-vous !" C'était la première parole du salut annoncé à Israël à la vierge Marie : "Réjouis-toi !" La paix de Dieu, la joie de Dieu gravée dans le cœur et dans la chair des hommes qui l'accueillent et lui ouvrent leur cœur. De la même façon Jésus annonce sa Résurrection comme l'ange avait annoncé sa naissance. "Réjouissez-vous !" c'est-à-dire retrouvez la plénitude de ce bonheur et de cette relation que je suis venu instaurer. Laissez-la jaillir en vous. N'essayez pas d'y mettre des limites. C'est Moi qui viens. C'est vraiment Moi.
Et à ce moment-là Israël est comme bouleversé. Les femmes, à la fois ont entendu la parole de l'ange qui les envoie et cette parole du Christ qui leur dit simplement : "Réjouissez-vous !"
Puis, il ne faudrait pas les oublier, il y a cette partie d'Israël qui est frappée de sommeil, il y a les gardes qui n'étaient pas des soldats romains mais sans doute des mercenaires juifs à la solde des grands-prêtres, peut-être également du procurateur. Et ça c'est Israël qui est comme abasourdi, assommé par la Résurrection et qui, finalement, reste près du tombeau sans bouger, frappé par l'éclair de la Résurrection et qui restera encore un certain temps en attendant que cette lumière non plus ne l'étouffe ou l'écrase mais que, par le consentement de son cœur, il accepte que cette lumière lui soit donnée, non pas pour l'aveugler mais pour ouvrir ses yeux. Et ces gardes sont là, attendant dans la poussière, près du tombeau, sans savoir que la pierre a été roulée, simplement éblouis par les anges. Ils attendent quelque chose avec ce pressentiment secret que ce qui s'est passé ne peut pas ne pas avoir de conséquences.
Il y a encore Israël nouveau, le même au fond, mais plus exactement renouvelé celui que Jésus avait déjà façonné de ses mains, qu'Il avait rassemblé autour de Lui et que maintenant Il n'a qu'une hâte, c'est de rassembler à nouveau, pour lui dire qu'il est fait pour être le serviteur de toutes les nations. Cet Israël-là n'est pas très fier de lui. Ce sont les disciples qui se sont cachés dans le cénacle par crainte des juifs. Et Jésus leur donne rendez-vous en Galilée parce que c'est là qu'ils l'ont connu. Tout comme les femmes ont reçu la Parole de Jésus à l'exemple de Marie qui avait reçu "Réjouis-toi", de même ses disciples sont convoqués en Galilée parce que c'est là qu'Il devait les rencontrer.
Ainsi Israël reçoit la promesse, ainsi Israël est renouvelé, reconstitué, ressaisi de l'intérieur. Israël les gardes qui sommeillent près du tombeau, Israël la chair du Christ qui se relève saisie par le fleuve de feu, Israël ces femmes qui portent des onguents et des aromates en espérant toutefois qu'il s'est passé autre chose, et Israël ce petit groupe d'hommes encore très peureux qui va être ressaisi pour être envoyé à travers le monde comme serviteur de l'Église, comme serviteur du Peuple de Dieu, les nations.
Ne nous y trompons pas, chacun d'entre nous est cet Israël-là. En chacun d'entre nous il y a déjà la chair du Christ ressuscité saisie par le fleuve de feu qui a coulé en nous au jour de notre baptême. En chacun de nous il y a cet Israël des gardes qui sommeille et qui ne veut pas croire. En chacun de nous aussi il y a celui qui, dans une sorte d'inquiétude, de semi obscurité, à l'aurore, après des jours bien épuisants, s'avance vers le tombeau pour y recevoir une parole et pour y pleurer la mort de son Seigneur. Il y a aussi cet Israël fondé sur la foi des apôtres, il y a en nous ce cœur qui ne demande qu'à croire, mais qui a besoin d'être ressaisi par la grâce et par la force de Dieu.
Frères et sœurs, il y a quelques heures notre ami Joseph Le Gosslec est mort, seul. Maintenant il est auprès de Dieu. En priant ce soir pour lui, nous prierons pour que désormais lui qui, très modestement et très humblement a trouvé sa place dans notre communauté, dans la louange de notre communauté, dans notre prière au jour le jour, lui qui sans cesse a recherché le visage du Seigneur avec nous, lui qui maintenant est délivré de cet aspect par lequel tous, d'une manière ou d'une autre, nous sommes les gardes près du tombeau, abasourdis de sommeil et qui ne peuvent pas voir la lumière de l'ange, lui qui maintenant est entré dans le Royaume de Dieu, accueilli par la miséricorde de Dieu, nous demanderons au Seigneur que, avec lui, dans cette présence qu'il nous laisse, nous essayions sans cesse de constituer ce véritable Israël, cette véritable communauté que seul le Christ peur constituer, attentif au secret les uns des autres, attentif à ce désir que nous avons chacun de chercher le visage de Dieu, attentif à cette unique présence que l'Ange nous révèle : "Je sais Celui que vous cherchez !" Maintenant, il connaît, lui, Celui qu'il a cherché. Et bien, que nous aussi, avec lui, nous cherchions en vérité Celui-là même qui veut se révéler à nous.
AMEN