RAPPELEZ-VOUS TOUT CE QU'IL VOUS AVAIT DIT
Lc 7, 36-8,3
Vigiles du onzième dimanche du temps ordinaire – C
(12 juin 1983)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Le tombeau est vide !
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uisque nous sommes dans la période des examens, je voudrais vous raconter une histoire que je trouve excellente et qui est arrivée, paraît-il, ces jours-ci dans un examen très important, le CAPES. Il s'agissait d'une épreuve littéraire où l'on doit commenter une pensée d'un auteur, plus ou moins profond, et la pensée aussi plus ou moins profonde. Il se trouve que les typographes chargés d'imprimer le sujet se sont trompés. C'était sur le théâtre, il était question d'acteur et ils ont tapé auteur. On a distribué le sujet aux candidats qui ont lu et commenté le sujet tel qu'il était imprimé. Au moment de la correction, les correcteurs qui pouvaient se référer au texte d'origine se sont aperçus de la coquille, et que dans un sujet sur le théâtre où l'on confond le mot auteur avec le mot acteur, cela pouvait considérablement changer le sujet même et la manière de le traiter. On en appelle immédiatement à un collaborateur très proche de Monsieur Savary pour savoir ce qu'il fallait faire au sujet de ce sujet. Et l'on a décrété, au Ministère de l'Education Nationale, que cela n'avait pas d'importance. Je trouve cela extraordinaire parce, d'abord parce que l'on a fait dire à un Monsieur n'importe quoi. Ensuite on a fait commenter n'importe quoi à des élèves au sujet d'un Monsieur à qui l'on avait fait dire n'importe quoi. Et les correcteurs ont dû juger n'importe comment les copies d'élèves qui avaient dit n'importe quoi au sujet d'un Monsieur qui avait dit n'importe quoi. CAPES signifie Certificat d'Aptitude au Professorat dans l'Enseignement Secondaire. C'est une sérieuse promotion que nous avons là et c'est une cuvée tout à fait remarquable. Je crois qu'il faudra retenir cette date dans les Annales de l'Education Nationale.
Pourquoi est-ce que je vous raconte cela ? Parce que, heureusement, dans les évangiles, ce n'est pas exactement les mêmes membres de l'éducation nationale que nous avons. Il y a effectivement de l'éducation internationale et ce sont des personnages auxquels vous ne pensez sûrement pas, mais qui sont très importants, parce que, eux, ils ne se trompent ni dans le sujet, ni dans la manière de le traiter, ni dans la manière de le corriger. Je ne sais pas si vous avez compris qui c'était, mais ces membres de l'éducation nationale en matière d'évangile et de Résurrection : ce sont les anges.
En effet, vous avez remarqué ce soir, que les saintes femmes qui arrivaient au tombeau étaient bien prés de se tromper de sujet. Quand elles sont arrivées, elles cherchaient le corps du défunt, et, premier correctif, quelqu'un intervient et leur dit : "Ne faites pas de bêtise, car, en réalité, vous êtes hors sujet. Le problème est de savoir "Où est le Vivant ?" Vous cherchez un mort, et c'est un vivant." C'est déjà très important de ramener les gens au réel, au fait même sur lequel tout est fondé. Non pas une pseudo-citation, mais vraiment ce qui a été fait, ce qui a été accompli. C'est la fonction des anges. C'est de dire : "vous croyez que vous venez chercher un mort. En réalité, vous vous trompez. Il est ressuscité. Il est vivant !"
Mais il ne suffit pas d'ajuster ou d'affirmer des choses comme cela, brutalement. Il faut encore les expliquer. Et là, les anges sont pour ainsi dire, les professeurs de l'Église. Si les anges avaient simplement dit brutalement à ces braves femmes : Vous savez, Il n'est plus ici. "Pourquoi cherchez-vous le Vivant parmi les morts ?" cela aurait tout à fait incompréhensible. Or les anges ont une pédagogie qui ne trompe pas. Ils disent aux femmes : "Rappelez-vous ce qu'Il vous avait dit !" A ce moment-là, je crois que les saintes femmes ont commencé à comprendre. Rappelez-vous ce que Jésus vous avait dit quand Il était en Galilée, quand Il annonçait sa Passion. Voilà exactement le rôle des anges. C'est de ramener l'intelligence et le cœur des saintes femmes qui vont vers le tombeau et qui se sont déjà trompées de sujet, c'est de les ramener à la réalité par le biais de la Parole que Jésus leur avait dite. Car un des grands aspects du mystère de la Résurrection, c'est que cette Résurrection est conforme aux paroles de Jésus. La Résurrection s'accomplit conformément à cette parole que Jésus Lui-même avait livrée. Or tout le mystère de notre compréhension de Jésus c'est de savoir où allait sa Parole, où elle nous emmenait, à quel degré de réalité insoupçonnée et insoupçonnable pour une intelligence humaine, cette parole devait progressivement nous conduire. Et les plus assidus et les plus fidèles du Seigneur, ceux-là même, et en l'occurrence celles-là même qui l'avaient suivi jusqu'à la croix.
C'est extraordinaire quand on y pense. Je crois effectivement que lorsque les femmes sont allées au tombeau, c'est parce qu'elles voulaient suivre Jésus jusqu'au bout. D'ailleurs elles en avaient donné la preuve, à la différence des apôtres qui n'avaient même pas voulu passer l'examen et s'étaient enfuis juste avant l'épreuve. Tandis que les saintes femmes, elles, avaient voulu voir jusqu'où allait la Parole de Jésus. Effectivement, elles étaient allées jusqu'à la croix. Elles l'avaient suivi jusque-là. Par conséquent, elles avaient déjà mesuré quelque chose, sans trop rien y comprendre d'ailleurs, mais elles avaient déjà mesuré jusqu'où conduit l'évangile. Elles avaient déjà mesuré la manière dont la parole de Jésus, la Parole vivante de Jésus peut conduire dans une épreuve tout à fait inattendue. Et elles avaient même de l'obstination parce que lorsqu'elles vont rapporter les aromates, à ce moment-là c'est l'énergie du désespoir. Et cependant elles y vont. Elles vont sur ce chemin du tombeau et, parce que reste encore en elles quelque chose de la Parole de Jésus, elles ne peuvent pas s'empêcher d'aller chercher ce qui reste de Jésus, c'est-à-dire son corps mort. Pourquoi ? Parce que, malgré tout, même si cette parole ne devait conduire qu'à un cadavre mort, elles voulaient, d'une manière ou d'une autre, lui rester fidèles.
On connaît, au plan humain, de ces fidélités à la Parole. C'est tout à fait extraordinaire, et infiniment respectable. Mais il y a une chose qu'elles ne soupçonnaient pas et que nous ne soupçonnons pas non plus. C'est que nous-mêmes, pauvres hommes, pauvres femmes, nous ne sommes pas maîtres du rapport de la Parole à la réalité. Lorsque ces femmes avaient entendu la Parole du Christ, elles n'avaient pas vu exactement où elle les conduisait. Elles n'avaient pas véritablement laissé agir en elles toute la force et la puissance de cette parole que le Christ leur avait livrée, dans laquelle Il s'était laissé livrer aux mains des pécheurs, aux mains des hommes. Et alors, on tombe dans cette manière toute humaine d'aborder l'évangile.
Il est effectivement une manière de lire l'évangile qui ne conduit pas beaucoup plus loin que la croix ou éventuellement que le tombeau vide. Il est une certaine manière de lire la Parole de Dieu qui ne pourra jamais nous faire transpercer l'opacité de ce monde et le trou noir de la mort. Mais, et c'est là toute la différence, il y a un moment où la Parole du Christ, où la Parole de Dieu nous fait passer un certain stade. Et ce qui est extraordinaire, c'est exactement le rôle des anges. Parce que eux-mêmes ont vu le Christ Ressuscité, qu'ils l'ont contemplé, ils peuvent venir dans le tombeau, là même où la Parole avait conduit les femmes, et avec cette délicatesse et cette gentillesse de ceux qui sont devenus les témoins de la Résurrection, ils peuvent dire très simplement aux femmes : vous n'aviez pas compris jusqu'où vous menait la Parole, mais désormais, la Parole du Christ, cette parole qu'Il vous avait dite sur les chemins de Galilée, elle vous mène bien au-delà du tombeau, elle vous mène au Christ Ressuscité, elle vous mène dans la gloire du Père, elle vous mène dans le cœur de Dieu.
C'est alors que s'accomplit vraiment l'Écriture. C'est au moment même où cette Écriture, telle qu'elle nous est livrée, où cette parole du Christ telle qu'elle nous est livrée, non pas pour que nous en fassions ce que nous voudrions, mais pour nous laisser, pour ainsi dire, conduire par les anges, nous amène progressivement dans c'est cette grande farandole de la création tout entière qui, recevant et laissant se graver en elle tout le poids de cette Parole, la laisse agir, ou plus exactement laisse ceux qui en ont déjà entrevu le résultat, les anges qui ont contemplé le Christ Ressuscité, laisse proclamer à ces premiers témoins que sont les femmes qui ont gravi lentement le chemin du Christ et de sa Parole jusqu'à sa mort, vienne, tout à coup, relayer ce chemin et dire : vous n'avez pas fait encore le dernier pas, vous n'avez pas fait ce pas qui vous permet de franchir la mort avec le Christ mort pour sa Résurrection.
Il en est de même chaque jour dans notre vie. La Parole de Dieu, nous pouvons y être très attaché. Nous pouvons l'apprécier beaucoup, j'allais dire même la goûter. Cependant il y a toujours un moment où elle nous amène devant la mort et où nous sommes un peu bêtes, comme les femmes devant le tombeau. Nous ne pouvons pas franchir le pas, ce n'est pas notre faute, mais c'est parce que par nous-mêmes nous ne pouvons pas savoir jusqu'où la Parole de Dieu veut nous entraîner.
Et il y a ces secrètes invitations au fond de notre cœur, ces moments où nous ne savons plus trop bien qui c'est qui formule l'invitation, sans doute ces messagers que Dieu nous envoie, et alors, il s'agit de franchir un pas. Il s'agit de faire un pas pour accepter de marcher dans une certaine mort intérieure en accompagnant le Verbe de Dieu, la Parole vivante de Dieu. Il s'agit de se laisser simplement saisir et empoigner la main et de dire au Seigneur, et de dire aux anges : Venez, et simplement guidez-moi, car là, moi-même, je ne sais pas où me conduit la Parole de Dieu. Et pourtant, parce que ce sont des guides, parce que c'est une bonne éducation nationale, ils peuvent nous prendre avec cette tendresse et ce souci de nous faire reconnaître l'intimité même du réel, cela même que nous ne pouvions pas soupçonner, le cœur du monde, le Christ Ressuscité, le cœur de Dieu, là où rejoint, là où toute parole nous fait rejoindre l'intimité avec Dieu.
AMEN