DIEU EST LUMIÈRE

Poème du Frère Dominique CERBELAUD o.p.

Vigiles du sixième dimanche du temps ordinaire – C

(13 février 1983)

Lu par le Frère Jean-Philippe REVEL

Tolo : Douce lumière du matin

C

 

'est un jardin, comme au début du monde pour toute lumière, la voyageuse clarté d'une lune de sang au milieu des nuages et du vent, on dirait une voix immémoriale qui parle l'ombre s'est épaissie il fait nuit noire.

Tu ne dors pas Jean ?

Depuis combien de temps étions-nous là je ne sais pas, peut-être une heure ou davantage ?

Le maître s'éloigne il fait quelques pas semble-t-il la nuit est déjà noire on voit mal et le sommeil nous a gagnés.

On dirait qu'il va arriver malheur.

Combien de temps cela a-t-il duré ? Je ne sais pas l'histoire s'est embrouillée, tout ceci est un long vertige.

Je l'ai vu s'avancer comme au début du monde.

Tu ne dors pas Jean ? Pierre à côté de moi dans l'ombre sa présence, je l'ai vu s'éloigner de quelques pas dans les ténèbres, j'ai entendu sa voix, je ne dormais pas.

Adam mon enfant où es-tu ?

Comme au début du monde dans le vent du soir, Il appelle Adam dans la nuit profonde, Il appelle Adam c'est le même jardin.

Sa voix immémoriale dans l'épaisseur de l'ombre et le sommeil nous a gagnés.

Il est venu vers nous je me souviens de son poignant silence ou bien peut-être était-ce plus tard l'histoire s'est embrouillée, le froid et la peur nous faisaient trembler. Il est venu vers nous il a murmuré : vous dormez ? les mots chancelaient, on entendait mal, nulle trace de reproche plutôt une immense tristesse tout ceci est un long mystère comme une image de rêve à travers le sommeil. Le maître debout appelant Adam.

Brusquement l'ombre s'écarte et voici qu'apparaît la faille, la fêlure de ce premier jour où tout s'est brisé.

Adam innombrable surgit par la terrible brèche ouverte dans la splendeur originelle, un peuple comme un fleuve dans ce jardin immémorial aux yeux du maître s'écoule.

Adam chacun de nous l'humanité entière et le cœur de Dieu a frémi, Il est venu vers eux il a fait quelques pas semble-t-il, des voix l'ont appelé des mains se sont tendues vers sa radieuse tendresse.

Il est venu vers nous vers ce regard en foule qui l'environne toujours innombrable douleur, plus loin et s'éloignent encore ceux qui refusent ce regard.

Quant-à lui il voit chacun d'eux il connaît chacun par son nom rien n'est secret pour lui de notre immense misère, ils sont là devant lui n'ayant ni feu ni lieu les blessés de corps et de cour montrant leurs plaies, déguenillés, défigurés, tous les malheurs les ont frappés toutes les guerres qui les ont meurtris.

Un peuple de mendiants pleurant misère enfants sans foi ni joie, enfants sans père charroyant leurs maux criant leurs douleurs.

Au premier rang les plus touchés, les abandonnés, les malades les persécutés, les agonisants, ceux qui meurent de faim de froid ou de peur, je me souviens surtout de son poignant silence.

Ils s'approchent de lui de plus en plus nombreux, le fleuve s'élargit aux dimensions du monde, mille mains se tendent vers lui mille voix l'appellent, on cherche à le happer à le saisir, ils vont le dévorer, le déchirer, la mer humaine va l'engloutir et le cœur de Dieu a eu peur.

Il est venu vers nous murmurant : vous dormez ? Nous sommes tous autour de lui à cet instant, en chacun de nous il y a l'enfer en chacun de nous il descend.

De nouveau il s'est éloigné la nuit et le froid l'ont repris de nouveau, le vertigineux mystère l'a saisi.

Adam. L'océan a crié vers lui de ses mille visages. Sur son visage à lui sueur de sang et de détresse, à travers le rêve cette image et sa voix dans la nuit Père si tu le veux que cet immense calice aux dimensions du monde, les mots chancelaient on entendait mal.

Père ta volonté ma nourriture, notre volonté et d'un geste insensé il s'est livré à eux il a fait quelques pas, des mains l'ont agrippé. Il se laisse entraîner dans l'épaisseur du mal là où ils vont le déchirer le mettre à mort.

Père pardonne-leur nous ne savons pas ce que nous faisons.

Ils ont des glaives et des bâtons tous le regardent, une bouche grimaçante à la lueur des torches : Judas.

Toute fatigue enfuie j'entends qu'Il dit : suis-je un brigand ? Nulle trace de reproche plutôt une immense tristesse.

On dirait une voix immémoriale qui chante c'est une lamentation sans âge toute la douleur du monde habite ce chant.

Tu ne dors pas Jean ?

Celui que j'aime ils l'ont tué. Je me souviens de son regard d'enfant plus pénétrant que l'innocence quand il parlait c'était douceur, on ne pouvait rester indifférent.

Tu pleures ? oh ! qu'il revienne rendez-le moi j'ai le cœur brisé tant je l'aime, reviens Jésus, je n'en peux plus de ton absence et j'ai les yeux brûlés de larmes, car il est grand comme la mer mon brisement.

Reviens Jésus, je n'en peux plus d'être sans toi. oh ! dites-moi vous qui passez sur le chemin est-il une douleur semblable à ma douleur ?

Ils n'ont pas entendu et s'éloignant encore ils s'écartent de moi, pas un qui me console.

Demeure la voix de l'enfant disant : ici j'ai froid ici j'ai peur, tant je suis seul et pauvre quand tu n'es pas là. Marie sa mère est avec moi dans la maison depuis hier soir.

Les autres femmes étaient restées pour l'ensevelissement, leur chant s'élève encore.

Vous qui passez sur le chemin je vous en prie n'éveillez pas celui que j'aime avant le moment de son bon plaisir.

Dépose à ses pieds un parfum précieux comme l'or un plein vase d'aloès et de myrrhe, comme une autre femme l'avait fait un jour c'était chez Lazare.

Quelqu'un a protesté disant que le parfum précieux est pour les morts, quelqu'un a protesté, c'était Judas à travers la furtive image de cauchemar, cette bouche grimaçante à la lueur des torches.

Judas qui avait quitté la salle pendant le repas comme pour aller acheter quelque chose bien qu'à ce moment la nuit fut déjà tombée et rien ne manquait pour la fête.

Ce que tu as à faire fais-le vite. S'entrecroisent d'autres images, le sang les yeux du maître et ce côté ouvert. Le coup de lance fut le début du long vertige. Marie sa mère est avec moi dans la prière, Il a tourné les yeux vers nous et il a dit : femme voici ton fils.

Je me souviens de son dernier regard, je ne dors presque plus depuis qu'il n'est plus là, et ce dernier regard traverse mes nuits, mais je ne suis qu'un enfant, je ne comprends rien à la mort et surtout à sa mort à lui.

Avec tout cela voilà deux jours déjà, deux jours qui durent parfois des semaines et des mois. Va le dire à Pierre et cours avec lui jusqu'au tombeau dans le matin, un peu fébrile comme avant quelque chose de grand, comme le jour du Thabor où nous étions tous deux.

Jacques aussi était là et comme dans la nuit immémoriale du jardin sur nos trois visages lumière et sang, splendeur et ombre successives.

Mais maintenant il n'y a plus que deuil ouvert et longue errance.

La voix d'un enfant éperdu s'élève au milieu des larmes comme pour un chant un peu fébrile un peu ému comme le dernier soir où sa tête reposait sur l'épaule du maître comme avant quelque chose de grand.

Il court presque à présent toute fatigue enfuie, il est passé devant, le soleil s'est levé sur la campagne en fête autour d'eux c'est une fraîcheur neuve le regard de celui que j'aime est une matinée de printemps.

Pierre est plus loin derrière à deux reprises je l'attends.

La deuxième fois quand il arrive à ma hauteur son visage est en larmes, il me prend le bras : Jean j'ai trahi le maître.

Les larmes sont étranges inattendues sur ce visage rude. Je l'ai trahi Jean, trois fois. Il a tourné les yeux vers moi j'étais entré pour me chauffer une servante m'a reconnu. Je me souviens surtout de ce dernier regard. Il traverse mes nuits. Il éblouit mes rêves.

J'étais entré pour me chauffer le froid et la peur me faisaient trembler. Une joie nouvelle envahit Jean, il sourit, il ne répond pas. Une joie nouvelle et ineffable une miséricorde inconnue.

J'étais dans le jardin moi aussi je me suis enfui et me voilà sur le chemin courant vers le tombeau à perdre haleine. Je suis celui qui l'a le plus trahi inlassablement je reviens vers lui. Il traverse ma nuit Il envahit mes rêves. Il transperce ma vie, Il marche sur la mer.

Le froid et la peur me faisaient sombrer. J'ai crié : Seigneur sauve-moi.

Je suis celui qui l'aime le plus mal j'ai le cœur brisé tant je l'aime.

C'est un jardin comme au début du monde.

La pierre est enlevée Madeleine a dit vrai, j'avance sans un mot, il faut attendre Pierre et c'est pourquoi malgré le désir qui me brûle je n'entre pas enfin nous voici dans le caveau plein de silence Madeleine a dit vrai le maître n'est plus là les bandelettes à terre à côté du linceul qui est roulé à part.

La lumière comme un vertige ce fut un mot plus fort que l'évidence un mot qui envahit tout l'espace du cœur ressuscité, Il est ressuscité. Il est vivant.

Pierre à côté de moi dans l'ombre sa présence.

Jean, il faut redescendre il n'y a plus rien à voir ici.

Joie fabuleuse le soleil est plus haut la campagne a pris feu, des bourrasques d'oiseaux ruissellent, celui que j'aime est une source de fraîcheur un océan de paix une largesse neuve.

Nous sommes revenus jusque dans la ville et tandis que Pierre allait porter aux frères la nouvelle.

Je suis retourné à la maison où Marie sa mère attendait.

J'ai dit Madeleine avait raison, mais elle m'a arrêté comme si elle savait déjà. Il est venu, mais je t'en prie ne le dis pas. Dans un midi de gloire et de splendeur, dans une lumière ineffable, au plus haut de la joie voici que j'entends s'avancer quelqu'un près de moi

Quelqu'un qui s'approche, Il connaît mon nom c'est celui que j'aime, il revient.

C'est son regard d'enfant plus pénétrant que l'innocence. Il est là simplement comme revenant d'un long voyage et sa présence est plénitude. Il ne dit rien.

Il est debout dans la lumière.