LOUANGE ET MISSION
Lc 24, 33-55
Vigiles du cinquième dimanche du temps ordinaire – C
(6 février1983)
Homélie du Frère Michel MORIN
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uc nous donne deux récits des derniers moments que Jésus passe avec ses disciples. Le premier récit c'est celui que nous venons d'entendre et qui achève son évangile. Le second récit c'est celui qui commence le livre des Actes des apôtres puisque c'est le même auteur qui a écrit l'évangile de saint Luc et les Actes des apôtres. Ce récit, nous l'appelons le récit de l'Ascension du Christ où il nous est décrit son départ du milieu des apôtres vers la gloire du Père.
Dans l'évangile que nous venons de lire, il est question d'une séparation. "Jésus se sépara d'eux." Et dans le début des Actes des apôtres, on lit que : "Il fut emporté vers les nuées du ciel et ils restèrent seuls, les yeux à regarder le ciel." Et ce dont il s'agit pour l'Église, à commencer par les apôtres et à continuer par nous, c'est de vivre cette séparation, c'est de vivre ce temps qui est le nôtre aujourd'hui où le Christ nous a quittés dans sa chair, dans sa chair humaine, dans sa chair glorifiée. Mais cette séparation que nous vivons, elle est essentiellement marquée par l'attente de sa venue glorieuse. Les anges qui apparaissent aux apôtres leur disent : "Il reviendra de la même façon" que celle dont vous venez d'être témoins.
Ces deux textes du départ du Christ nous expliquent, nous révèlent donc de quelle manière il nous faut vivre ce temps de la séparation qui est l'attente de sa venue dans la gloire. Dans l'évangile, il est essentiellement question, ce sont les dernières paroles, de la présence des apôtres dans le Temple de Jérusalem à louer Dieu de façon incessante. L'évangile de Luc s'achève là-même où il avait commencé, dans le Temple de Jérusalem, puisque vous savez que tous les récits de l'enfance de Jésus, selon l'évangile de Luc sont orientés vers le Temple et même un certain nombre se passent à l'intérieur de ce même Temple. C'est donc à l'endroit même où l'évangile avait commencé que Luc le fait s'achever c'est-à-dire dans la louange, dans la reconnaissance de Dieu, dans l'intimité avec Dieu, dans l'écoute de sa Parole, dans la prière, ce Temple qui est le signe de la présence de Dieu et qui donc aussi le signe que, même si Jésus a quitté cette terre, cette séparation n'est pas définitive, totale, elle est simplement une séparation physique et visible.
Dans le récit des Actes des apôtres, il n'est pas question du Temple, mais il est question d'un autre lieu très fréquenté par Jésus, c'est le lieu même d'ailleurs où s'est achevée sa vie terrestre, c'est le Mont des oliviers, puisque c'est là que le Christ a été lié pour être emmené par les soldats vers le calvaire. Et c'est à ce même endroit, sur le Mont des oliviers, sur la pente duquel il y a le Jardin des oliviers, c'est sur cette montagne qui regarde Béthanie et donc les horizons de Samarie, de Galilée et de toutes les nations, c'est là que cette Ascension va se passer, que les apôtres vont rester.
Le récit de l'Ascension dans les Actes est tout à fait missionnaire et le Christ même précise aux apôtres les premières étapes de leur mission car il leur dit : "Vous serez mes témoins à Jérusalem, en Judée, en Samarie puis jusqu'aux confins de la terre", leur indiquant, dans une sorte de délicatesse humaine, par où Il fallait commencer et leur faisant confiance en sachant qu'ils trouveraient bien les chemins pour aller jusqu'au bout de la terre annoncer ce dont ils viennent d'être témoins, sa mort et sa Résurrection, son retour vers la Gloire du Père.
Ainsi, dans ces deux récits du même événement, il nous est donné, de la part du Christ, la double façon de vivre son attente : d'abord dans le Temple à le louer, puis, non pas ensuite mais en même temps, vers la Judée, la Samarie et tous les confins de la terre pour être témoins de sa Pâque, de sa mort, de sa résurrection, de ce salut qui nous donne la rémission de nos péchés, l'accès à la vision et au paradis de la vie de Dieu.
La louange et la mission, le Temple, le Mont des oliviers et la route de Samarie ou de Galilée, voilà ce qui nous reste pour vivre, pour attendre le retour du Christ dans sa gloire. Et nous savons bien que la prière du Temple, louange de l'Église et son chemin missionnaire et apostolique ne sont pas deux choses différentes, ne sont pas deux choses successives. L'une n'est pas faite pour les uns, l'autre serait faite pour les seconds. Dans l'Église, il n'y a pas ceux qui vivent dans le Temple et ceux qui parcourent les routes du monde pour annoncer l'évangile. Car lorsque Jésus dit cela à ses apôtres, c'est à tous ceux qui croiront en écoutant la Parole des apôtres, ceux-là pour qui Il a prié avant sa mort : "Je prie pour eux et pour tous ceux qui croiront à cause de la Parole qu'ils entendront d'eux-mêmes."
Il n'y a pas la louange d'un côté et la mission de l'autre. Cela c'est une dichotomie que nous avons trop faite, qui peut-être nous arrangeait. D'autres vont annoncer l'évangile tandis que nous, nous restons bien au chaud dans nos communautés chrétiennes. C'est une fausse vision de l'Église. Il n'y a pas d'un côté ce que nous avons trop appelé la contemplation et de l'autre côté l'action, la contemplation étant réservée aux gens cloîtrés et l'action à ceux qui ne le sont pas. Cela, c'est diviser l'évangile, c'est diviser ce qui est unique, car le message du Christ ne se divise pas et il est donné à tout le monde. Tout l'évangile est pour tous les chrétiens. Tout l'évangile est pour chaque chrétien. Il n'y a pas dans l'évangile une parole pour les moines, une parole pour les gens mariés, une parole pour les gens actifs et une parole pour ceux qui ne le sont pas. L'évangile est pour tous et tout l'évangile est à recevoir par chacun. Et cela il est très important de le comprendre, car la louange, la prière, à l'intérieur même de l'Église est la condition même de sa mission. Et la mission de l'Église c'est le témoignage authentique que sa prière est vraiment prière de l'Église, prière orientée vers toutes les nations, prière qui est cette lumière qui illumine la ville située sur la montagne, qui est visible depuis tous les horizons et vers laquelle les hommes peuvent venir trouver chaleur et lumière, c'est-à-dire le visage et le salut de Dieu.
Dans notre vie, nous avons parfois des faux scrupules en nous disant : "Mais moi je ne suis pas missionnaire", en disant, "Moi je ne sais pas prier, alors j'agis". Cela, c'est une vision chrétienne qui n'est pas juste. Et comme je le disais tout à l'heure, qui nous arrange peut-être un peu trop. Nous sommes missionnaires dans la mesure de notre prière. Nous sommes apostoliques dans la mesure de notre louange. Et notre louange est la louange de l'Église si elle n'est pas uniquement un chant que nous entretenons pour nous, mais que nous faisons éclater à la face du monde. C'est le même Esprit qui nous fait crier : "Abba ! Père !" dans notre prière et c'est le même Esprit de Pentecôte qui nous pousse à annoncer ce Père à tous ceux qui ne le connaissent pas, aux enfants dispersés. C'est le même évangile qui nous transforme à l'intérieur par notre intimité avec Dieu et c'est ce même évangile que nous avons à proclamer. Il n'y a pas ainsi deux dimensions qui seraient caractéristiques, qui seraient distinctes, même si elles peuvent prendre des formes différentes dans la vie courante. Parce que nous sommes du même Esprit, parce que nous sommes du même évangile, nous sommes, à la fois, du Temple de Jérusalem et de la route qui va vers la Samarie et la Galilée. Cela ne s'oppose pas, bien au contraire. De même que le feu a besoin d'oxygène, ainsi la mission de l'Église a besoin de cet air de la prière, de la louange, de la bénédiction gratuite de Dieu. Et cette prière alimente le feu comme l'oxygène lui permet de grandir et d'éclairer dans la nuit. Ce sont donc deux choses fortement liées dans la vie de l'Église et qu'il ne faut pas délier, désunir dans notre propre vie.
Que le Seigneur, aujourd'hui, puisque nous avons lu ce qu'Il nous laisse comme témoignage, comme art pour vivre cette distance, cette attente, qu'Il renouvelle dans notre cœur cette profonde union entre ce que Lui-même a vécu, l'intimité avec le Père et la proclamation du Salut qui vient du Père.
AMEN