L'INTELLIGENCE DES ÉCRITURES
Ps 65 ; Sg 2, 1+10-13+18-20 et Sg 3, 1-9 ; Lc 24, 35-45
Vigiles du vingt-neuvième dimanche du temps ordinaire – B
(17 octobre 1982)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Tongres : Evangéliaire
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ésus ressuscité ouvrit l'intelligence des disciples à la compréhension des Écritures" En quoi consiste cette ouverture ? Il leur manifeste tout ce qui était écrit de Lui dans la Loi, les prophètes et les psaumes. Ainsi toute l'Écriture, et quand Jésus parle d'Écriture à ses disciples, il ne peut pas s'agir encore du Nouveau Testament, mais de l'Ancien, toutes les Écritures parlent de Jésus et telle est l'intelligence profonde que nous devons avoir de cet ancien Testament. Découvrir comment, en toutes ces paroles, en tous ces versets tant de la Loi que des prophètes que des psaumes, il est question de Jésus, il est question qu'il devait souffrir, mourir et ressusciter le troisième jour.
Deux des textes que nous avons lus, ce soir, illustrent cette intelligence des Écritures qui découvre la présence du Christ. Tout d'abord, nous lisions le livre de la Sagesse et nous entendions les injustes, les méchants, les pécheurs dire : "Traquons le juste, opprimons-le faible !" Et d'une manière encore plus extraordinaire ces hommes du livre de la Sagesse emploient les mots mêmes qui se retrouveront sur les lèvres des grands prêtres et des scribes quand ils se moqueront du Christ sur la croix : "Il se dit le Fils du Très-Haut. Que le Seigneur le sauve."-"Si Tu es le Fils de Dieu, descends donc de la croix !" C'est presque exactement les mêmes mots, en tout cas, c'est la même haine, c'est la même pensée perverse c'est cette même agression qui se moque, qui ironise sur la souffrance du juste et qui lui fait honte, en quelque sorte, de sa prétention à être aimé de Dieu, puisque le voilà en train de mourir.
Nous avons là, dans ce texte de la Sagesse, une des formes que prend, dans l'ancien Testament, cette annonce prophétique de la Passion, de la mort et de la résurrection du Christ. Ce sont généralement ces passages-là qui nous frappent le plus parce qu'ils semblent presque qu'il y ait, mot à mot, une annonce de ce que le Christ vivra ou de ce qu'Il dira ou de ce qu'on dira de Lui. Et vous le savez, les évangiles ne se font pas faute de citer ainsi, par exemple le psaume vingt-et-unième : "Ils ont partagé mes vêtements" ou encore "Dans ma soif, ils m'ont abreuvé de vinaigre", comme au psaume soixante-huit. Et ainsi de suite. Il y a ainsi, dans l'Ancien Testament, des passages qui sont comme un pré-évangile, où il semble que l'histoire de Jésus est déjà presque lisible, presque en filigrane, à travers les événements qui se passent.
Mais cette manière d'annoncer le Nouveau Testament, je dirais presque à découvert, et d'une manière quasi évidente, évidence qui pourtant ne s'est pas imposée aux juifs contemporains de Jésus puisqu'ils n'ont pas su "lire" dans leurs propres Écritures ce qui pourtant se passait sous leurs yeux, mais pour nous cela semble presque évident cette manière d'annoncer le Christ n'est peut-être pas la plus profonde. Il y a, dans l'Ancien Testament, une autre façon d'annoncer et de parler de Jésus qui est de préparer son chemin. On pourrait dire que tout l'Ancien Testament est une sorte de préparation, non seulement par les évènements mais bien davantage encore au niveau des cœurs, une préparation à ce mystère du Christ. Je voudrais prendre comme exemple le psaume soixante-cinq.
Dans ce psaume qui est un psaume de la Pâque, il s'agit, bien entendu, de la Pâque de l'Ancien Testament : "Venez, voyez ce qu'a fait notre Dieu. Il a changé la mer en terre ferme". C'est bien le passage de la mer Rouge qui est, à l'évidence, évoqué ici : "On passait le fleuve à pied sec". Et voici la traversée du Jourdain et l'entrée dans la terre promise. C'est donc de la Pâque ancienne, de la sortie de la sortie d'Égypte qu'Il s'agit. Et puis, il s'agit aussi de toutes ces pâques qui, d'année en année, sont célébrées : "Peuples, bénissez notre Dieu ! Venez joindre votre voix à sa louange ! Acclamez Dieu toute la terre. Que sa louange soit votre gloire ! Je fais monter vers Toi un sacrifice savoureux. Je t'offrirai des taureaux en holocauste." Ce sont bien les sacrifices de l'ancienne Loi, ceux qui, dans le Temple, célébraient les prouesses du Seigneur et plus particulièrement cette action d'éclat, suréminente parmi les autres, qu'était la Pâque fondatrice du peuple de Dieu.
Alors, quand nous lisons ce psaume et que nous l'appliquons à la Pâque du Christ, à la Pâque nouvelle, y a-t-il seulement succession d'une Pâque par rapport à l'autre, remplacement de cette sortie d'Égypte par la sortie du monde du Christ, ou plus exactement, passage de l'arrachement du Pharaon à l'arrachement de nos âmes pécheresses à la mort et à l'enfer ?
Il y a un intermédiaire entre cette Pâque ancienne et la Pâque du Christ, c'est l'intériorisation, par le psalmiste, de l'événement fondateur de la Pâque. Vous l'avez peut-être remarqué, dans ce psaume, à deux reprises, le psalmiste s'adresse à ceux qui sont là autour de lui : "Venez et voyez ce qu'a fait notre Dieu" puis un peu plus loin : "Venez, écoutez !" Ce qu'a fait notre Dieu, c'est comme je vous le disais tout à l'heure l'évocation de la sortie d'Égypte. Mais, "Venez, écoutez !" de quoi s'agit-il ? "Venez, écoutez, vous tous qui craignez Dieu. Je vous raconterai ce qu'Il a fait pour moi !" En parallèle avec l'événement fondateur, le salut d'Égypte, le psalmiste découvre son propre salut, sa propre épreuve, sa propre passion. Comme ses frères, en Égypte, il a été opprimé, écrasé. Comme eux, il a crié vers Dieu. Comme eux il a été sauvé : "Vers Lui ma bouche a crié, ma langue l'a célébré. Voyez, Dieu a écouté. Il a prêté l'oreille à la voix de ma prière. Béni soit Dieu qui n'a pas repoussé ma prière ni détourné de moi son amour !"
Voilà donc que le psalmiste a éprouvé dans son cœur, dans sa vie, dans sa chair, ce qu'est l'histoire de son peuple, l'histoire d'Israël. Cette délivrance de la Pâque, il l'a revécue, au plus profond de lui-même. Ainsi, petit à petit, de l'événement historique de la Pâque, nous nous approchons de cet autre événement historique qui sera la Pâque de Jésus, c'est-à-dire ce moment où un homme, le Christ, portera en Lui toute l'oppression de l'humanité, toute la souffrance des hommes et réalisera, non plus seulement de façon temporaire et imparfaite comme à la sortie d'Égypte, mais de façon définitive, la libération, la délivrance, la sienne, sa délivrance de la mort et la nôtre, notre délivrance à tous du péché et de l'enfer. Et c'est pourquoi le psaume, dans une vision prophétique car il ne peut pas encore, au-delà de cette expérience personnelle du psalmiste, deviner ce que sera l'expérience personnelle de cet autre psalmiste qui est le psalmiste par excellence qu'est Jésus. Il ne peut pas deviner que ce sera la délivrance de l'humanité tout entière, et pourtant déjà le psalmiste imagine que ce salut n'est pas seulement pour le peuple d'Israël comme à la sortie d'Égypte, mais pour toute la terre, car c'est la terre tout entière qui est convoquée : "Acclamez Dieu, toute la terre ! Toute la terre se prosterne devant Toi ! Elle chante pour Toi. Elle chante ton Nom !" Et comme je le lisais tout à l'heure : "Peuples bénissez notre Dieu, venez joindre votre voix à sa louange !" Les peuples de l'univers sont convoqués pour venir joindre leur voix à la louange d'Israël, à la louange du psalmiste parce que, effectivement, le salut est pour tous.
Et ce qui est la transition entre l'événement d'Israël et le salut universel apporté par Jésus-Christ, c'est cette expérience personnelle de la souffrance et de la délivrance dans le propre cœur du psalmiste comme Jésus le fera au jardin de Gethsémani, et puis sur la croix.
C'est de la même manière qu'Abraham, en offrant Isaac en holocauste ne fait pas simplement un acte symbolique qui est une image préfigurant ce que sera la mort et l'offrande du Christ sur sa croix, mais en même temps, le cœur d'Abraham découvre ce qu'est l'holocauste, le don total de soi, le don de ce qu'il a de plus cher, son enfant, son unique, son bien-aimé, vous savez que le mot unique, pour désigner un fils n'est employé de cette manière absolue que deux fois dans la Bible, quand on parle précisément d'Isaac par rapport à Abraham au moment de son sacrifice, puis de Jésus par rapport à Dieu dont Il est "le Fils unique". Abraham, dans son cœur, déjà, sent se creuser le sillon qui sera celui de la passion du Christ. Et il y a ainsi toute une éducation du cœur, toute une éducation de l'âme profonde du peuple d'Israël qui le conduit petit à petit, pas à pas, avec des liens de douceur, vers cette réalisation plénière de ce mystère dans lequel il a été introduit, Cette réalisation plénière qui sera celle de Jésus.
Nous pouvons, nous aussi, parce que nous sommes des hommes durs de cœur, des hommes de l'ancien testament, nous mettre à l'école de cette pédagogie de Dieu pour laisser ainsi notre cœur se préparer à entrer dans le mystère du Christ. Car même si nous l'avons déjà entendu prêcher, ce mystère du Christ, au fond, nous n'y sommes pas beaucoup plus préparés que ne l'étaient les juifs de l'Ancien Testament et il faut toute la patience de Dieu, pour, petit à petit, nous introduire, pas à pas, par la main, dans la plénitude de son mystère.
Laissons le Christ ressuscité ouvrir notre cœur à l'intelligence des Écritures pour que nous puissions ainsi en comprendre le sens profond, à travers notre propre vie, à travers notre propre cœur pour que nous entrions véritablement, en profondeur, dans le mystère du Christ.
AMEN