IL EST DIFFICILE DE CROIRE
Jn 20, 1-18
Vigiles du quatorzième dimanche du temps ordinaire - B
(4 juillet 1982)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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ous avez peut-être été frappés, comme moi, par ce très beau texte de Saint Jean de la Croix qui nous a introduit au mystère de ce dimanche. Saint Jean de la Croix dit en substance ceci : "Il n'y a pas à chercher de révélation en dehors de Jésus-Christ, car Jésus-Christ est ce que Dieu voulait nous dire, et par Jésus-Christ, Il nous a tout dit. Par conséquent, il n'y a plus rien que Dieu ait à nous dire. A partir du moment où nous avons reçu la plénitude de la révélation, nous ne pouvons plus chercher ailleurs que dans la révélation de Jésus-Christ, tout, absolument tout ce qui concerne notre vie, notre histoire, notre destinée et notre éternité." En disant ceci, Saint Jean de la Croix ne dit sûrement pas quelque chose d'original. Il dit ce que tous les chrétiens croient, c'est-à-dire que la révélation, ce que Dieu avait à nous manifester de son mystère, cette révélation est close à la mort du dernier apôtre.
Et c'est pourquoi l'Église considérera toujours que toute révélation venant du ciel est toujours une révélation privée et qu'elle soit toujours être mesurée, jugée, à partir de la Révélation dans sa plénitude, telle qu'elle a été manifesté en Jésus-Christ et non pas l'inverse. Jusqu'à la fin des temps, il n'y aura jamais de complément à la Révélation du Christ parce qu'Il est l'Unique Parole du Père.
Je trouve ce texte très éclairant parce qu'au fond, il nous apprend à croire. La plupart du temps, nous avons l'impression qu'il est très difficile de croire. Nous avons même l'impression qu'aujourd'hui, dans notre monde agnostique, il est encore plus difficile de croire que, par exemple au temps des disciples lorsqu'ils ont vu le Seigneur ressuscité. Je crois que c'est une erreur de perspective, car dans tous les cas, il est toujours difficile de croire. Que l'on soit un contemporain de Jésus, qu'on l'ait suivi depuis le moment du baptême jusqu'au moment de sa mort et de sa résurrection, ou que nous soyons aujourd'hui des croyants qui fondent leur foi sur la parole et le témoignage des apôtres. Dans l'un et l'autre cas, le problème est le même. La plupart du temps, nous disons qu'il est difficile de croire et nous pensons d'abord à nous-mêmes, à l'effort que nous devons produire, à tout ce que nous devons essayer de faire pour croire, et c'est tout juste si, à certains moments, nous n'avons pas comme le sentiment que, au fond, Dieu est tout à fait merveilleux, mais que c'est lui faire une fleur de Lui donner notre adhésion, parce que l'évangile est obscur. Tous les problèmes que soulèvent les exégètes aujourd'hui, et ils sont légion, sont extrêmement difficiles à résoudre. Et puis, dans notre esprit, il y a toujours le doute et la foi ne peut pas aller sans un certain nombre de point d'interrogation. Et comme nous sommes légèrement masochistes en ce domaine, nous avons une sorte de malin plaisir à les accumuler ou à les multiplier.
En réalité, le problème n'est pas là. Le problème est qu'effectivement il est difficile de croire, mais non pas à cause de nous mais d'abord à cause de Dieu. Car si Dieu nous avait demandé de croire telle ou telle chose, après tout, ce ne sera pas difficile. Il suffirait de dire à Dieu, dans ce qu'on appelle une sorte de fidéisme : je crois à cela et à cela, je ne discute pas, j'ai la foi du charbonnier, je ne me pose pas de problème. Mais, précisément, ce que Dieu propose à notre foi, c'est tout Lui-même, c'est tout Lui-même en son Fils. Et la foi est difficile parce que ce qui nous est proposé est une réalité qui dépasse infiniment notre intelligence. Les véritables difficultés de la foi viennent non pas de nous-mêmes, mais de Dieu, parce que, d'une certaine manière, Il nous en a trop donné. Il a agi, dans la Révélation avec cette surabondance et cette générosité qui est tout à fait typique du cœur de Dieu. Et c'est pourquoi notre foi doit être généreuse.
Il faut que nous sachions, qu'à partir du moment où nous nous déclarons croyant, il y a un acte de nous-mêmes qui se donne tout entier parce que nous essayons dans une sorte d'acte fou, que seule la grâce de Dieu peut nous inspirer, nous essayons, dans un acte fou, d'embrasser Dieu tout entier, et dès ici-bas. C'est précisément l'unique raison de l'obscurité de la foi. C'est qu'elle a pour objet, comme le disent les théologiens, Dieu tout entier. Cela n'est pas commode ni facile tous les jours. A certains moments, on aimerait mieux que Dieu nous ait révélé de tout petits morceaux de son existence, de son mystère, de son dessein. Mais le problème, c'est qu'Il n'y est pas allé par quatre chemins, et qu'Il a révélé tout Lui-même.
Et au fond, ce qui changera entre maintenant et l'au-delà, ce n'est pas le contenu de la révélation, c'est nous-mêmes qui changeront. Un jour, Dieu nous changera, Dieu changera notre cœur pour que ce que nous embrassons, aujourd'hui dans l'obscurité, nous puissions l'embrasser véritablement dans la lumière. Mais c'est déjà la même réalité. Et c'est pourquoi l'on peut dire que, par la foi nous bénéficions déjà obscurément de la vision de Dieu.
Ce n'est donc pas étonnant que ce soit un homme aussi mystique et profond que saint Jean de la Croix qui nous révèle ce secret. Et c'est pourquoi il faut dire aussi que, lorsque les apôtres ont vu le Christ ressuscité, ils ont eu beaucoup de mal à croire pour la bonne raison que, entre saint Thomas qui met la main dans le côté et saint Thomas qui dit : "Mon Seigneur et mon Dieu !", il y a tout le passage de l'incrédulité à la foi. Mais, lorsqu'il dit : "Mon Seigneur et mon Dieu", il ne voit que Jésus ressuscité. Peut-être que pour nous cela nous paraît tout différent, et pourtant, le saut est le même. Dans cet homme, en mettant sa main dans le côté transpercé, il reconnaît la plénitude de la révélation du Fils de Dieu. C'est la même chose pour Marie Madeleine. C'est la même chose pour Pierre et Jean. A chaque fois, l'acte propre de la foi, c'est de croire vraiment que, dans Jésus ressuscité, tout nous est donné. Ce n'est pas simplement de répéter comme des perroquets : "Jésus est ressuscité", ceci n'a jamais été un acte de foi. Ce qui est un acte de foi, c'est de dire : "En Jésus ressuscité, nous avons vu la plénitude de l'amour de Dieu". Et c'est à cela que nous devons nous confronter chaque jour. Et c'est pour cela que nous avons tant de difficultés et que nous renâclons tellement à cette merveilleuse initiative de Dieu de nous donner la foi.
En ces temps qui, précisément, ont toujours comme la hantise de mesurer la vérité, d'être critiques, comme si, pour un centimètre de vérité gagné, il fallait perdre neuf millimètres pour les instruments de mesure, si bien que l'on n'avance pas beaucoup, mais c'est tout à fait louable quand même, en cette époque où nous avons une sorte d'intelligence critique, qui précisément se mesure à une sorte d'assurance que nous voulons prendre pour nous-mêmes, et sur nous-mêmes, et à partir de nous-mêmes, demandons à Dieu qu'Il nous donne, au plus profond de nous-mêmes cette générosité de la foi, cette générosité du cœur qui consiste à savoir que, plus la vérité est grande et plus elle est profonde, plus il faut que nous y allions de nous-mêmes, tout entier, parce que, précisément, Dieu, pour se révéler, y est allé de tout Lui-même.
Alors, si nous sommes croyants, si nous avons la foi que Seigneur, il n'y a pas de barrages que nous puissions témoigner dans ce monde qui mesure et qui divise la vérité ou qui fait trente six mille vérités au nom de je ne sais quel pluralisme, que nous puissions témoigner de l'entièreté, de la totalité de la foi que le Christ nous a donnée.
AMEN