LA BÉNÉDICTION

Lc 24, 33-53

Vigiles du treizième dimanche du temps ordinaire

(27 juin 1982)

Homélie du Frère Michel MORIN

N

 

ous sommes toujours sous les mains étendues du Christ qui nous bénit. C'est le dernier geste de Dieu, présent dans sa chair, dans notre chair. C'est le dernier geste du Sauveur que ces mains étendues vers la terre pour couvrir de son ombre les disciples. Et nous vivons toujours dans la lumière de ce geste. Jésus bénissant, qu'est-ce à dire ? Ce mot de bénir, de bénédiction a souvent fait florès, et de façon très regrettable, dans le vocabulaire ou la piété chrétienne. Il nous arrive de temps en temps de recevoir des gens demandant "une petite bénédiction" pour un mariage ou un enterrement. Ce geste veut dire quoi pour eux ? Et cependant la bénédiction c'est le geste fondateur et définitif de Dieu pour l'univers, et pour l'humanité.

Dieu, au commencement, les bénit et leur dit : "Soyez féconds, multipliez-vous !" Et le Christ, au moment de partir, bénit les apôtres en leur disant : "Soyez féconds, et multipliez-vous, dans la vie de l'Esprit que je vais vous envoyer d'auprès du Père."

Cette bénédiction de Dieu c'est quelque chose d'extrêmement important. Et toute l'importance est rassemblée dans le sens même, dans le sens du mot, Benedicere, dire du bien. Dire du bien, ce peut être un petit peu abstrait. Il faudrait aussi dire donner du beau, investir de bonté, remplir du meilleur de soi-même. Dieu nous a bénis, Il a dit du bien de nous, car il dit que tout "cela était bon". Dieu nous a bénis car Il nous a investis de sa propre bonté, de son propre amour et de sa propre tendresse. Et toute l'œuvre créée, dans sa plus pure matérialité, est investie de cette bonté de Dieu qui fait qu'elle est dans l'ordre de l'existence et c'est Dieu qui ne cesse de la soutenir parce qu'Il ne cesse de la bénir, de l'investir du meilleur de Lui-même.

Or, le meilleur de Lui-même donné à la création prend le visage et le cœur de l'homme. Nous vivons aujourd'hui encore sous cette bénédiction, bénédiction selon la nature, bénédiction selon la grâce de la Rédemption, car le Christ est venu ré-investir de bon ce que nous avions vidé et laissé tomber de nos mains depuis la création, par le péché. Le Christ est venu ré-imprégner notre vie de cette vie spirituelle que notre haine, notre égoïsme, notre indifférence avaient profondément desséché dans notre cœur et dans notre chair. Le Christ est venu nous imprégner de la bonté même de Dieu, c'est-à-dire de Lui-même, de sa chair et de son sang vivant dans le don de l'Esprit Saint pour nous. Et tous, ici, nous avons reçu, par le baptême, l'eau qui, elle-même, avait reçu la bénédiction. Par la prière et le geste de l'Église, Dieu a imprégné cette eau de sa grâce, Il a naturalisé cette eau de sa vie divine pour que, coulant sur notre vie humaine, elle la féconde en vis divine.

Les uns, parmi nous, ont reçu la bénédiction nuptiale qui est le sacrement même du mariage, venant achever l'échange, le consentement des deux fiancés. Et par cette bénédiction nuptiale, donnée par la parole et le geste de l'Église, Dieu est venu investir réellement et vraiment de son amour divin l'amour humain des fiancés pour que cet amour-là puisse être vécu au rythme même de l'amour de Dieu. D'autres ont reçu l'imposition des mains au jour de leur ordination presbytérale. Étendant les mains, l'apôtre, serviteur du Christ, l'évêque leur a donné l'Esprit Saint, refaisant exactement le même geste que le Christ avait fait quelques instants avant de disparaître. Et par ce geste de bénédiction, ces hommes reçoivent dans leur cœur, dans toute leur énergie, dans leur parole, dans leurs gestes, la possibilité de transmettre aux hommes la bénédiction même de Dieu, remplis qu'ils sont de son sacerdoce unique et éternel, mais rendu visible, pour le temps et pour l'espace, par ce sacerdoce ministériel des prêtres.

Nous vivons donc sous la bénédiction de Dieu. Nous ne vivons que par la bénédiction de Dieu qui vient remplir le moins bon de nous, j'allais dire, du meilleur de Lui-même. Et Dieu vit avec nous de ce meilleur. Dieu vit avec nous de ce don incessant qu'Il nous fait, de cette bénédiction permanente qu'Il nous donne. Nous vivons avec Lui en célébrant cette bénédiction par les gestes sacramentels et par tous les gestes de notre vie quand ils sont justement soumis à cette impulsion de la grâce sacramentelle.

Et ainsi nous devenons nous-mêmes, non pas simplement réceptacles de la bénédiction, mais nous devons devenir donateurs du don même que nous avons reçu. Et le donner d'abord à Celui qui nous l'a Lui-même donné, c'est-à-dire Dieu. Et lorsque nous bénissons Dieu, nous ne faisons que Lui rendre, dans la joie et la louange, ce que Lui-même nous a donné. Nous devons aussi donner cette bénédiction aux autres, elle n'est pas réservée aux seuls ministres. Elle est réservée et possible pour tout baptisé, qui vit lui-même dans cette bénédiction de son baptême. Nous devons bénir les autres, dire du bien des autres, donner du bon aux autres, partager ce que nous avons reçu avec les autres, avec l'attitude même du Christ qui n'est pas venu juger, dénoncer ce qu'il y a de moins bon, mais qui est venu le purifier par sa bénédiction.

C'est cela, frères et sœurs, que Jésus nous a laissé, au soir de sa vie terrestre. C'est cela qu'Il a donné à ses apôtres. Et, puisque nous avons reçu des apôtres cette bénédiction, nous vivons toujours sous ces mains étendues du Christ, posées sur nos têtes et posées sur notre front et posées sur l'humanité entière.

 

AMEN