LE CHEMIN D'EMMAÜS

Lc 24, 13-35

Vigiles du douzième dimanche du temps ordinaire – B

(20 juin 1982)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Emmaüs: dans la douceur du soir

A

 

y regarder de près on ne sait pas très bien quel est le chemin qu'ont emprunté les disciples d'Emmaüs. Au fait, sur quel chemin marchent-ils ? Bien entendu, il y a ce chemin qui part de Jérusalem et qui s'en va vers un endroit connu, la famille, ce lieu que l'on connaissait, ce lieu où l'on vivait avant de le connaître. Ce chemin d'Emmaüs, c'est l'inverse d'une conversion. C'est le moment où, l'ayant connu, on a tout d'un coup perdu sa trace dans notre cœur, et l'on ne sait plus tellement où aller. Alors on se demande à quel endroit on pourrait retourner pour y retrouver cette sécurité, cette atmosphère dans laquelle on vivait avant qu'Il ne vienne nous troubler et que son regard ne nous perce notre regard, et surtout notre cœur.

Ce chemin sur lequel ils s'avancent, c'est aussi le chemin, je dirais de l'actualité. C'est la manière dont ils se racontent les derniers évènements : "Il s'est passé ceci, et puis encore cela". Ils ont le cœur lourd parce qu'ils l'aimaient beaucoup. Même la mère de Cléophas, plus courageuse que son fils avait tenu jusqu'au pied de la croix. Ils s'avançaient sur le chemin et ils commentaient l'évènement. Et curieusement, tout d'un coup, ce personnage qui s'impose à eux, qui est apparemment si distant. Certes, Lui, apparemment, n'a pas lu le journal. Il ne sait pas ce qui s'est passé. Il est comme absent. Au fond ce n'est que la traduction de ce qui se passe dans leur cœur à eux. Jésus est bien là, près d'eux, mais c'est eux qui ne le voient pas. Et d'une certaine manière ils ne comprennent pas les paroles de Jésus, parce que en réalité, Jésus leur explique l'évènement autrement qu'eux l'ont compris. Il commence tout doucement à leur faire faire, comme on le dit, un petit bout de chemin.

Déjà, ce n'est plus exactement le chemin qui va de Jérusalem à Emmaüs. C'est comme une reprise sans qu'ils s'en aperçoivent. C'est un chemin nouveau qui s'ouvre à eux. Ils marchent déjà, sans le savoir, sur le chemin des prophètes et des Écritures. Ils ne sont pas très sûrs des pas qu'ils font. Ils ne reconnaissent pas leur Sauveur et ils ont ce vague sentiment de blessure et de brûlure qui fait qu'on est totalement désemparé devant Celui qui parle, à la fois admiratif et presque un peu gêné. Curieusement, ils continuent la route.

Il y a ce moment où le chemin de Jérusalem à Emmaüs est extrêmement fatigant. Se détourner de la conversion, c'est toujours arriver à un moment dans lequel on a l'impression qu'on ne peut plus avancer. Au fond, ce repos à l'auberge, c'est le symbole de leur épuisement. C'est un peu un cul-de-sac. Ils ne peuvent pas avancer beaucoup plus loin, le jour baisse, et marcher dans la nuit, c'est toujours extrêmement dangereux. Ils ont ce geste de délicatesse très simple d'inviter l'inconnu à se reposer avec eux. C'est gentil, c'est généreux, c'est délicat. Ils lui offrent l'hospitalité. Mais, peut-être que c'est une manière d'interrompre la discussion, de ne pas marcher sur ce chemin qu'Il avait ouvert devant eux. D'une certaine manière, c'est un refus de continuer la route, même si le geste est fraternel.

Et c'est à ce moment-là que Jésus ouvre le chemin définitif. Il prend simplement le pain et le partage devant leurs yeux. Dans ce simple geste de partager le pain, c'est un chemin nouveau qui s'ouvre à eux. D'ailleurs, Jésus leur montre bien la direction, Il disparaît. Ce n'est pas qu'Il ne veut plus être là. C'est qu'ayant rompu le pain, ayant livré son corps, Il est obligé de les emmener plus loin. Il faut qu'Il leur ouvre ce chemin qu'Il a tracé par sa Pâque, par sa mort et sa Résurrection. Et l'absence de Jésus au moment même où Il donne le pain n'est pas un recul ou un refus de sa part. C'est simplement qu'Il leur montre toute la distance qu'il y a encore à parcourir. Et au moment même où ils avaient, pour ainsi dire, capitulé sur leur chemin, voici que le Christ Lui-même, dans sa chair et dans son sang devient, au sens le plus littéral du terme, le chemin. Il est le chemin qui ouvre au Royaume et Il est le chemin qui fait remonter à Jérusalem.

A partir du moment même où Jésus a donné le pain, où Jésus s'est livré à eux, alors ils retrouvent une force nouvelle, et ce chemin qu'ils avaient fait dans l'accablement et dans la tristesse, voici qu'ils l'accomplissent avec un feu dans le cœur, le feu qui désire proclamer et annoncer la présence du Ressuscité au cœur même de Jérusalem, au cœur des disciples rassemblés, au cœur du monde.

Frères et sœurs, que de fois n'avons-nous pas pris ce chemin qui descend de Jérusalem à Emmaüs ? ce chemin par lequel nous sommes revenus en deçà d'un pas ou d'une étape que nous avions fait dans notre vie, ce chemin de lassitude ? Nous savons encore qui Il est et nous sommes capables d'en parler, mais, se laisser brûler le cœur, c'est autre chose.

Alors il faudrait que chaque eucharistie, chaque Pâque de Dieu, chaque dimanche de Dieu soit ce moment où, même si nous sommes presqu'au bord de la capitulation ou du découragement, il y ait simplement dans ce geste où Il se donne, que nous soit véritablement donnée la force de retourner à Jérusalem.

 

AMEN