AVANCE TA MAIN !

Jn 20, 19-31

Vigiles du septième dimanche du Temps Ordinaire

(21 février 1982)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Saint Jean de Malte : Thomas

A

 

vance ta main et mets-la dans mon côté!" En entendant tout à l'heure cette parole, adressée par Jésus à Thomas, huit jours après sa Résurrection, je repensais à ce fragment de la fresque de Michel-Ange qui est très connu, et qui est même reproduit maintenant sur la custode de la Bible de Jérusalem, dans laquelle on voit Dieu le Père qui tend mystérieusement sa main vers l'homme qui vient de s'éveiller à la vie. Je crois que Michel-Ange était un grand théologien parce qu'il a su décrire, à propos de ce moment de la création, cette situation mystérieuse de l'homme lorsqu'il sort de la main de Dieu.

En effet, lorsque l'homme est créé, et c'est ce qu'on voit bien sur le tableau, il y a une sorte d'échange de regards, de compréhension profonde entre ce regard d'Adam qui s'élève vers son Seigneur et le regard du Père qui s'abaisse vers lui. Les deux visages sont vraiment tournés l'un vers l'autre et les deux regards, pour ainsi dire, s'épuisent l'un dans l'autre. Mais ce qui fait toute la tension dramatique de cette représentation, c'est que, au moment même où l'on sent ce mystérieux ajustement du regard, en même temps, les deux mains sont comme tendues l'une vers l'autre et ne se rejoignent jamais. Rien qu'un tout petit espace de vide, une toute petite distance. On ne sait pas si c'est le ciel qui est entre ces deux mains tendues l'une vers l'autre, on ne sait pas si c'est la lumière, on ne sait pas si c'est le manque de tension l'un vers l'autre. Simplement, ce que les regards ont de commun ne peut pas se manifester par ce contact des deux mains qui pourtant, dirait-on, désespérément essaient de s'accrocher l'une à l'autre.

C'est, au fond, comme si Michel-Ange, dans ce moment où il peint la création, voulait déjà exprimer quelque chose du mystère de l'homme pécheur. Car, au fond, le mystère de l'homme pécheur c'est simplement cette impénétrabilité à la main de Dieu. Lorsque Dieu crée, façonne de ses mains cette merveille qu'est l'homme, alors Il voudrait, pour ainsi dire, dans le geste même qui vient couronner la générosité de son amour créateur, pouvoir tendre son bras et sa main, et pas seulement empoigner la main d'Adam comme pour le relever, mais pour que sa main de Dieu aille, pour ainsi dire, toucher son cœur d'homme. Au fond, tout le tableau de Michel-Ange est là. Dieu voit le fond du cœur de l'homme. Et c'est là où Il voit qu'Il voudrait rejoindre de sa main, c'est-à-dire de son amour, son Verbe éternel, Fils Unique, qu'Il voudrait rejoindre de sa main le cœur de l'homme. Et mystérieusement, dans ce geste de tendre lui-même sa propre main, on ne sait plus si l'homme empêche Dieu de l'atteindre, s'il n'est pas en train de créer autour de lui une sorte de forteresse qui le rend invulnérable, s'il n'est pas en train, par ce geste, déjà, de tendre la main vers le fruit de l'arbre de vie pour se l'approprier par lui seul.

Tout le mystère de ce tableau, c'est le mystère même de l'homme. Dieu qui veut toucher de sa main le plus intime de notre cœur et l'homme qui, dans une sorte d'élan, à peine est-il créé, il n'est même pas encore debout, qu'il tend déjà la main, comme pour s'approprier par un effort qui ne viendrait que de lui seul, la puissance même de l'amour de son Dieu.

Or, la merveille de Dieu, c'est qu'au jour même où Il est ressuscité d'entre les morts, et où Il a fait rayonner la splendeur de la création nouvelle, de cette re-création de l'homme pécheur pour le sauver et pour l'arracher à cette situation de misère dans laquelle il était enfermé, le Christ a voulu, à ce moment-là, que Thomas refasse, au fond, le même geste qu'avait fait Adam lorsqu'il sortait des mains du créateur. Mais désormais, et c'est là que tout est changé, c'est que lorsque l'homme tend la main vers son Dieu, il peut directement atteindre le cœur même de ce Dieu : "Tends la main et mets-la dans mon côté!" Les Pères de l'Église se sont toujours plu à dire que le Christ crucifié sur la croix était le nouvel Adam et que de son côté devait jaillir la nouvelle Eve. Ce jour-là, lorsque Thomas a mis sa main dans le côté du Seigneur, il est devenu, lui Thomas l'un des disciples et l'incrédule, il est devenu, en vérité, la figure de l'Église. En mettant sa main jusque dans le côté de Dieu, sa main qui, à la fois avait cette ambiguïté de vouloir prouver, de vouloir prendre appui, de vouloir maîtriser la résurrection de son Dieu, en réalité, ce même geste est devenu, par la puissance infinie de l'amour de Dieu, non pas un geste revendicatif de l'homme qui voudrait s'approprier son Dieu, mais au moment même où il pouvait mettre la main dans son côté, c'était vraiment le cœur de Dieu qu'il touchait et c'était vraiment, en lui, une humanité nouvelle qui venait au grand jour, c'était l'Église qui sortait du cœur de Dieu, telle que Dieu la voulait de toute éternité. Tel est le mystère de la résurrection. C'est un mystère de création, mais de re-création au sens où Dieu n'a même plus besoin de tendre la main puisque sa main a déjà créé. Simplement, Il est là, dans la présence et Il ouvre son cœur et son côté au désir et à la main de l'homme.

Pour nous-mêmes, sachons nous aussi, que nous sommes l'Église, que nous avons besoin, comme Thomas, de renouveler ce geste de l'incrédulité. Mais sachons aussi qu'au moment même où nous tendrons notre main vers le côté du Christ, au moment même où nous toucherons le cœur de Dieu, le geste même de l'incrédulité, le geste même du péché doit être, à ce moment-là, transformé dans le geste même de la foi. Alors, ce n'est plus nous qui saisirons notre Dieu, mais c'est Dieu qui s'emparera totalement de nous. C'est Lui qui, vraiment, nous saisira par la main droite et qui nous dira : "Je te l'ordonne : lève-toi !" Telle est la parole dans laquelle nous vivons. Tel est le cœur que nous devons chercher. Tel est le geste de Dieu qui nous relève dans le plus intime de nous-mêmes et par la force de son cœur pour nous faire tenir debout en sa présence pour l'éternité.

 

AMEN