LE DIALOGUE INTÉRIEUR
Vigiles du cinquième dimanche du temps ordinaire - B
(7 février 1982)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Tolo : devant l'infini de l'univers
|
V |
ous avez remarqué, frères et sœurs, comment dans le très beau texte de saint Augustin, que nous avons lu et médité tout à l'heure, le rapport avec Dieu dans le cœur de tout homme, se situe précisément au niveau d'un dialogue intérieur, à l'intérieur de l'âme. Notre conception de l'homme, notre manière de voir la vie, c'est d'abord que nous nous comprenons nous-mêmes, à travers une sorte de long dialogue intérieur, un dialogue silencieux, où la parole est à l'état naissant, elle n'est même pas encore formulée. Elle n'a pas pris encore cette consistance d'une vibration sonore et d'une communication avec autrui. Tout ceci se passe dans le plus profond, le plus secret de notre cœur. Cet univers, nous l'appelons tantôt celui de nos idées, tantôt celui de nos sentiments, tantôt celui de notre psychologie. En réalité il s'agit de désigner ce point secret de nous-même qui est la racine même de notre être et de notre existence. Et s'il nous apparaît comme quelque chose de spirituel, c'est d'abord parce que nous n'avons aucune prise sur lui.
Oui, au fond l'expérience la plus profonde que nous ayons de nous-mêmes, c'est que nous n'avons pas de prise, pas d'emprise sur nous-mêmes. Comme le dit le psaume : "Je suis un mystère. Quel prodige je suis à tes yeux. C'est Toi qui l'as façonné et je ne me comprends pas moi-même. Si je vais dans un endroit, je Te rencontre Je ne peux pas t'échapper, à Toi Dieu, mais à moi-même, à mon propre regard je m'échappe sans cesse." Et c'est pourquoi toute notre vie est sans cesse cette espèce de dialogue, de recherche du plus profond de notre cœur. Il y a en tout être, en tout homme, d'abord une sorte de nostalgie de soi, une sorte de nostalgie de l'intériorité, de pouvoir comme rentrer jusqu'à ce point-source d'où jaillissent toutes nos pensées, tous nos désirs, toutes nos décisions, tous nos actes de liberté et tous nos sentiments. Et l'on pourrait dire que nous passons une grande partie de notre vie dans cette nostalgie de nous-mêmes parce que nous sentons que, d'un côté, nous nous dispersons complètement dans telle ou telle activité, dans tel ou tel projet, dans telle ou telle réalisation concrète, dans telle ou telle relation, mais, en réalité, à travers tout cela, nous sentons que nous sommes comme ex-centrés par rapport à nous-mêmes et que le mouvement profond qu'il faudrait faire c'est d'abord celui d'une sorte de reprise sur soi et de soi-même, une sorte ce voyage à l'intérieur du fond de son cœur pour y retrouver cette espèce de point aveugle d'où tout jaillit, d'où tout naît, d'où tout surgit, pour, pour ainsi dire avoir une sorte de parfaite maîtrise de nous-mêmes.
Vous savez qu'un certain nombre de religions non chrétiennes ont donné précisément comme but à l'homme d'acquérir, petit à petit, à travers des méthodes de contrôle de soi-même, de respiration, d'acquérir une sorte de parfaite possession de soi-même, d'acquérir une sorte d'état de plénitude dans lequel on a l'illusion que, enfin, on est arrivé au terme du voyage, et qu'à ce moment-là, se possédant parfaitement soi-même, on est dans une sorte d'état de plénitude qui ne nécessite plus rien d'autre. C'est pourquoi, généralement, ces religions ne croient pas à une sorte d'objectivité de Dieu qui est un être en dehors de nous-mêmes. Ces religions finissent toujours par faire de plus intime de nous-mêmes une sorte de dieu que nous cherchons et que nous nous donnons tantôt l'illusion de trouver, pour, à ce moment-là, avoir l'impression que nous sommes enfin arrivés à une sorte de bonheur parfait, de stabilité dans la parfaite possession de soi. Et curieusement, d'ailleurs, ces religions nous disent : on ne sait pas si on est dans le néant ou dans la plénitude.
Or, il est singulier que l'homme, au cœur même de cette question, au cœur même de ce voyage qui l'introduit, ou par lequel il essaie de pénétrer, au plus intime de lui-même, il est singulier que l'homme soit tout à coup interpellé par la manifestation de son Dieu qui surgit, précisément, dans un mystère étonnant qui est celui de la Résurrection, la résurrection de la chair, comme nous le disons dans notre confession de foi. Ce qui est étonnant c'est que Dieu ne nous propose pas d'abord une sorte de voyage à l'intérieur de nous-mêmes pour, ensuite, le découvrir. Mais on dirait qu'Il veut que nous fassions le détour par l'extérieur pour trouver enfin la véritable plénitude de la présence de Dieu.
Quel paradoxe étrange que l'homme croyant ! L'homme croyant c'est précisément celui qui ne renonce en rien à cette recherche et à ce voyage au plus profond de son cœur. Et saint Augustin en est le témoin, lui qui durant toute sa vie, a voulu essayer de scruter les profondeurs et les abîmes du cœur de l'homme et qui sentait si bien que, plus il essayait de plonger à l'intérieur de l'abîme de son cœur, plus il rejoignait d'une manière ou d'une autre les abîmes de l'amour du cœur de Dieu. Mais en même temps qu'il y a ce voyage à l'intérieur du cœur de soi-même, il y a comme cet appel, sans cesse, à contempler un Visage, en dehors de nous-mêmes, le visage du Ressuscité.
Quel paradoxe étrange ! Déjà que l'homme, au plan naturel, n'arrive pas à faire ce difficile voyage, voici que Dieu, par l'annonce de sa résurrection dans la chair, vient comme créer un détour, un lieu de diversion. Pourtant ! Pourtant, c'est peut-être le plus essentiel. Le plus essentiel, c'est précisément que Dieu nous détourne de cette illusion de l'intériorité pour nous faire découvrir le mystère de l'intimité. L'intériorité, c'est précisément cette condition de l'existence dans laquelle tout le souci est de se replier sur soi-même, dans l'illusoire confiance et espérance que nous pourrons, à un moment ou l'autre, cerner la source de nous-mêmes. L'intimité, au contraire, c'est aussi quelque chose qui relève du plus profond de notre cœur, mais qui relève également de cette mystérieuse présence qui fait irruption au cœur de cette recherche. Dieu veut réaliser une intimité avec nous. Et qu'y a-t-il de plus intime que cette présence d'un visage, cette présence d'une chair qui s'est livrée pour nous, d'un corps qui a subi pour nous la mort ? Voilà ce que c'est qu'être chrétien. C'est de ne renoncer en rien à cette quête qui surgit du fond de nous-mêmes, mais en même temps accepter qu'elle soit traversée par le mystère de la présence d'un autre, de l'intimité de Dieu, du Dieu fait chair pour venir au plus intime de notre cœur, du Dieu qui a pris le chemin de l'existence charnelle, de la condition terrestre pour entrer dans les recoins les plus spirituels de notre être. Croire en la résurrection, c'est précisément croire que Dieu est venu visiter et vient encore chaque jour visiter le fond de notre cœur par le mystère même de son existence dans la chair. Et pourquoi cela ? Parce que la chair est ce qu'il y a de plus humble en nous-mêmes. Trop souvent nous vivons dans les illusions et les rêves de 1'esprit. La chair, la chair de Dieu est là pour nous rappeler l'humilité de notre condition. Nous sommes faits de chair et de sang, de passion, de colère et d'impatience. Et c'est à travers tout cela que Dieu vient nous visiter.
Frères et sœurs, que nous sachions sans cesse, avoir les yeux ouverts pour reconnaître le temps de cette visite. Dieu ne vient pas nous visiter à travers de grandes idées ou de grands projets, Dieu ne vient pas créer en nous l'illusion d'un voyage au fond de notre cœur, Dieu vient dans la chair pour nous sauver dans l'humilité de notre chair à nous, pour nous ressusciter tout entier, par le mystère de cette intimité.
AMEN