EN TOUTE HÂTE

Ct 2, 8-14 + Ct 3, 1-4 ; Jn 20, 1-8

Vigiles du trentième dimanche du temps ordinaire – A

(25 octobre 1981)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Bondissant par-dessus les collines (environs de Bethléem)

C

 

et évangile de la Résurrection du Christ que nous entendons chaque année le jour de Pâques, et que nous entendons souvent en ces vigiles du dimanche, nous est bien familier. D'ordinaire, c'est surtout sur le personnage de Marie-Madeleine, sur ses pleurs autour du tombeau et sa rencontre émerveillée avec le Christ que nous arrêtons notre cœur et notre regard. Je voudrais ce soir vous dire quelques mots de Pierre et de Jean, courant vers le tombeau.

Vous avez remarqué sans doute cette hâte avec laquelle les disciples, dès que Marie de Magdala leur a annoncé que le tombeau était vide, cette hâte avec laquelle ils s'élancent vers le tombeau pour voir, pour rencontrer leur Seigneur, pour le toucher. Cette hâte qui est à la fois celle du désir, celle de la soif, celle de cette attente et aussi, déjà, celle de la joie, celle de celui qui se sent déjà comblé par la réponse à son attente. Pierre et Jean courent vers le tombeau. Pierre, celui qui a renié son Seigneur mais à qui le Seigneur a dit que les portes du mal, les forces de l'enfer ne pourraient pas prévaloir contre lui, Jean, "le disciple que Jésus aimait", ils courent vers le tombeau. Et Jean nous dit qu'il est entré. "Il a vu et il a cru." Cette hâte de leur joie, cette hâte de leur désir, c'est cela dont vit l'Église depuis ce jour.

Depuis ce jour, nous ne cessons avec eux, de nous élancer, de courir vers le Seigneur. Ou plutôt, si nous ne le faisons pas assez, c'est parce que nous ne sommes pas suffisamment emplis par cette foi de l'Église qui devrait nous transporter d'allégresse et en même temps aviver en nous cette attente, ce désir, cette soif de Dieu. Nous courons. Notre vie, qui quelquefois semble errer de-ci de-là, à travers les évènements, au premier abord incompréhensibles, à travers des souffrances, des doutes, quelquefois dans la nuit, notre vie, en réalité, au fin fond de sa signification n'est que cette course vers le Christ, vers Dieu, vers Celui que nous aimons et qui nous aime.

Mais je crois que, plus profondément encore, si nous courons vers le Christ, si nous sommes animés de ce désir de le rencontrer, de cette soif de le voir, s'il y a déjà en nous cette joie naissante de la rencontre pressentie, c'est parce que, avant même que nous nous élancions vers Lui, le Christ, le premier, s'est élancé en grande hâte vers nous. Et vous avez remarqué, peut-être, que c'était ainsi que commençait la première lecture, celle du Cantique des Cantiques, quand la bien-aimée entendait son Bien-Aimé, qui venait vers elle "bondissant par-dessus les collines, sautant par-dessus les montagnes." Ce Bien-Aimé, c'est bien notre Dieu, c'est bien Lui qui saute par-dessus les collines, qui bondit sur les montagnes pour venir à notre rencontre. Car s'il y a un désir, s'il y a une hâte, s'il y a une joie dans notre cœur, c'est parce qu'il y a d'abord un désir premier, fondamental, plus essentiel, plus radical et qui est la source du nôtre et de désir c'est celui qui est dans le cœur de Dieu. Car si nous voulons voir Dieu, c'est d'abord parce que Dieu veut venir vers nous, Dieu veut que nous soyons à Lui, Dieu veut nous rencontrer.

Saint Cyrille d'Alexandrie nous dit admirablement comment Dieu a pris l'initiative de se faire l'un de nous pour que nous devenions nous-mêmes semblables à Lui, c'est-à-dire que nous devenions Dieu. Oui, c'est cela le rêve de Dieu, c'est cela le désir de son cœur, c'est cela cette grande soif qu'il y a en Lui et qui ne lui laisse point de cesse. C'est le grand désir de Dieu de nous aimer et que nous l'aimions et que par conséquent nous partagions cet amour, à plein, de plain-pied, de plein droit, que nous soyons véritablement, totalement à Lui et Lui totalement à nous. C'est ce grand désir de Dieu qui, depuis la création du monde, est comme le dynamisme vital qui traverse ce monde et qui le soulève et qui fait naître en nous ce désir réciproque, si du moins nous nous laissons aimer par Dieu.

Laissons Dieu venir vers nous. Laissons-nous attirer par Lui. Que cette hâte, ce désir immense qu'il y a dans le cœur de Dieu atteigne notre propre cœur, le touche. Laissons nous toucher par Dieu. Si vous saviez comme Dieu désire cette rencontre, cette amitié, cette fusion avec nous ! Si vous saviez, si nous savions à quel point Dieu est rempli de cette soif immense de notre bonheur qui est son propre bonheur, car Il nous aime trop pour n'avoir pas besoin que nous soyons heureux de sa propre joie. Si nous savions cela, peut-être que nous laisserions toucher notre cœur de pierre et qu'il deviendrait un cœur de chair, un cœur capable de tendresse et de douceur et que cette soif autour de nous deviendrait contagieuse et qu'elle donnerait envie aux hommes qui sont près de nous et qu'eux aussi connaîtraient ce désir, cette joie et cette hâte, et que le monde, enfin, s'élancerait vers son but, sa signification, ce monde qui erre de-ci de-là, un peu au hasard, dans la nuit, ce monde qui va à tâtons et qui ne sait pas où il va, empruntant des chemins qui ne le conduisent nulle part, qui ne le conduisent pas là où il voudrait aller dans le secret de son désir, peut-être obscur à ses propres yeux.

Laissons-nous toucher par ce désir du Seigneur. Laissons-nous aimer par Lui pour qu'Il nous apprenne la joie, le bonheur, la soif, l'espérance.

 

AMEN