QUI NOUS ROULERA LA PIERRE ?
Jr 31, 1-9+31-34 ; Mc 16, 1-20
Vigiles du vingt-sixième dimanche ordinaire – A
(27 septembre 1981)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Avdat : pierre de meule à grains
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ette question des femmes qui s'en vont dans le soleil levant, dans cette aurore, après les jours de deuil; c'est la véritable question de la mort. La mort, c'est vraiment la pierre qui est posée sur la vie de quelqu'un. Ce qui frappe le plus, lorsque nous pensons à la mort de quelqu'un que nous aimions bien, c'est d'abord cette impression de quelque chose qui s'est arrêté et qui s'est comme immobilisé. C'est pourquoi on ne peut pas dire que notre sentiment vis avis de ceux qui ne sont plus soit d'abord un sentiment d'absence. Ce n'est pas si vrai que cela. C'est au contraire le sentiment d'une sorte de présence. Une présence très forte. Ce n'est pas un souvenir. C'est vraiment une présence, seulement pour nous qui percevons cette présence, à partir de notre expérience humaine et de ce que nous avons connu de ceux que nous aimions, nous pressentons cette présence d'abord à un simple niveau naturel, comme une présence figée, une immobilité, quelque chose qui sera fixé désormais immobile, comme pour l'éternité. Et je me demande si le premier pressentiment que les hommes ont eu de l'immortalité de l'âme ne vient pas précisément de ce sentiment d'une présence très forte de ceux qui, apparemment, nous ont quitté. Mais ils sont là, avec ce visage figé, avec ce moment où nous les avons vus pour la dernière fois, cette immobilité dans laquelle ils sont entrés.
Et c'est pourquoi on comprend bien la question de ces femmes qui s'en vont vers le tombeau et qui associent immédiatement le souvenir, le dernier souvenir qu'elles ont du Christ. C'est-à-dire que, lorsqu'à cette veille de la fête, lorsqu'on a fait l'enterrement, en toute hâte, et qu'on s'est dépêché, effectivement, la dernière chose qui les rattachait au souvenir de leur Seigneur, c'était cette poignée d'hommes et de femmes qui avaient dû rassembler toutes leurs énergies et leurs efforts brisés par la mort du Maître, pour rouler la pierre. Et en faisant ce geste, ils avaient effectivement, dans leur appréhension humaine de la mort du Seigneur, ils avaient comme immobilisé éternellement celui qu'ils venaient de voir mourir sur le gibet de la croix. Cette pierre qu'ils avaient posée sur le tombeau, c'était vraiment le dernier point d'accrochage, le dernier point de présence avec leur Seigneur qui, à leurs yeux, avait sombré dans la mort.
Je pense qu'à ce moment-là, ils ne pensaient plus du tout à certaines paroles du prophète et notamment celle que nous avons entendu ce soir et qui est si extraordinaire. Cette parole qui est aussi dans un contexte de mort. Un peuple, un peuple entier frappé à mort, décimé par l'épée, et les gens déportés, et les murs rasés, et le Temple détruit. Et un prophète qui hurle dans ces ruines, comme un fou, qu'on ne veut croire, comme quelqu'un qui a perdu le sens, et qui dit simplement, de la part de Dieu : "Ne croyez rien de ce que vos yeux voient, tout recommence". Dieu va recommencer.
La Résurrection ce n'est que cela, mais c'est énorme. Ce n'est pas vrai que tout continue dans une sorte d'immobilité figée. C'est que tout recommence. Non pas dans cette espèce d'éternel retour des mêmes choses, non pas comme si la vie allait recommencer avec son lot de peine, de souffrance, de joie, telle que nous l'avons connue. Mais, c'est Dieu qui recommence en nous. C'est Dieu qui recommence dans son peuple. Et à ce moment-là Dieu promet solennellement qu'Il va s'y prendre d'une autre manière. "Voici, je mettrai ma Loi, et par ce mot il faut entendre mon Amour, tout ce que de plus précieux j'avais donné à mon peuple, je mettrai ma Loi au fond de leur être et je l'écrirai sur leur cœur." Je graverai. Écrire. Écrire, c'est toujours recommencer. Écrire, c'est répéter. Écrire, c'est redire quelque chose qui a été dit d'abord par oral, dans la joie et la plénitude de la présence de celui à qui l'on s'adresse.
Écrire, c'est toujours répéter. C'est comme pour marquer, et apparemment c'est pour rentrer aussi dans cette immobilité figée de la mort la parole écrite qui n'est pas si vivante que la parole proclamée, la parole dite. Or voici que Dieu veut écrire dans nos cœurs. Et c'est là que tout recommence, mais non plus comme avant. Car ce qui pour nous, humains, serait simplement la répétition, ce qui pour nous serait simplement une sorte de fixation immobile, voici que lorsque Dieu bouge et soulève Lui-même la pierre du tombeau, lorsque Dieu fait irruption dans notre histoire et dans notre cœur, par la force même de sa Vie et de sa Résurrection, alors tout recommence à la manière de Dieu.
Voilà pourquoi nous-mêmes qui ne connaissons de la vie que ses perpétuels recommencements, le rythme du jour et de la nuit, le rythme des années, le rythme du travail, le rythme des rencontres, tout ce qui marque notre vie et lui donne sa régularité et sa consistance, et parfois, lorsque nous avons le cœur lourd, sa monotonie, voilà que, maintenant, tout recommence, mais ce n'est plus jamais la même chose. Maintenant, c'est vraiment cette présence de Dieu qui s'investit, qui se grave, qui se dit et qui ne se répète jamais, parce que c'est une présence qui renouvelle, c'est une présence qui rajeunit. C'est cela même la résurrection.
AMEN