C'EST LE SEIGNEUR

Jn 21, 1-14

Vigiles du seizième dimanche du temps ordinaire – A

(19 juillet 1981)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

L

 

a foi chrétienne, la vie chrétienne, ce n'est pas d'abord une sagesse. C'est plutôt une reconnaissance et un désir. Je ne sais pas si vous vous souvenez du film inspiré du roman de Pasternak intitulé le Docteur Jivago. Ce film se terminait par une séquence très pathétique. Le héros du film, le docteur Jivago après bien des déceptions, bien des déboires, bien des épreuves, le camp, les travaux forcés, revenait à Moscou où il essayait, tant bien que mal, avec un lourd passé de membre du Goulag, de se réinsérer dans la société soviétique. Et voici qu'un jour, au moment où il essayait de prendre le tramway, il reconnaît dans le tramway la femme qu'il a aimée toute sa vie. A ce moment-là, il est comme suffoqué, précisément par la reconnaissance et le tramway part devant lui. Alors, il se met à courir, à courir de plus en plus vite parce que le tramway prend de la vitesse, et à un certain moment, il ne peut plus courir, il porte la main à sa poitrine et il est pris d'un malaise cardiaque.

Je crois que cette séquence illustre assez bien ce qu'est notre vie chrétienne. Notre vie chrétienne repose tout entière sur une certitude : "Il est passé et Il nous a aimés !" Il est passé, le Seigneur dans la gloire. Il est passé dans la vie d'Abraham pour l'appeler. Il est passé, ensuite, pour lui donner la promesse. Il est passé dans la vie des disciples, lorsqu'il les appelait les uns après les autres. Il est passé dans leur vie lorsqu'Il leur enseignait la vie du Royaume, lorsqu'Il les envoyait pour annoncer la parole de Dieu, lorsqu'Il conduisait sa petite troupe de fidèles à Jérusalem, pour y mourir. Il est passé dans la vie de Pierre, au moment où celui-ci était prêt à trahir son Seigneur. Il est passé dans la vie de Philippe lorsque celui-ci lui disait : "Seigneur, montre-nous le Père". Il est passé dans la vie de Nathanaël, avant même que Nathanaël s'en aperçoive.

Puis, il y a eu cette profonde absence. Il y a eu comme cette rupture de la mort, que Dieu Lui-même n'a pas refusée, mais qu'Il a prise sur Lui. Puis, il y a eu ce moment de reconnaissance intense, et vous remarquerez à quel point l'évangéliste tend à souligner comment ce moment de reconnaissance est quelque chose de très mystérieux et insaisissable. D'abord, c'est le matin, c'est l'aurore et le Christ est sur les bords du lac. Il est comme confondu dans la brume qui doit envelopper le lac à ce moment-là. Il est comme une sorte de tache un peu plus foncée dans la grisaille de l'aurore. C'est le moment où c'est le plus difficile pour voir et pour reconnaître. C'est le moment de la lumière la plus incertaine, la plus tremblante et la plus délicate.

Et puis, lorsque le Seigneur Lui-même se donne à connaître, à ce moment-là c'est une très grande émotion dans la barque. Saint Pierre en perd, on a l'impression, la tête puisqu'il se précipite dans la mer et tend à courir vers son Seigneur. Et pourtant, au moment où ils se trouvent tous devant Lui, personne n'ose lui poser aucune question. C'est sans doute parce que les disciples savent bien que pour l'instant ce n'est qu'une reconnaissance et que le Seigneur ne leur est pas encore totalement et définitivement manifesté, tel qu'Il le sera au jour de sa manifestation lorsqu'Il viendra nous rassembler tous et ressusciter tout l'univers. Dans ce silence des disciples qui prennent leur repas avec leur Seigneur, résonne à la fois toute la joie et l'intimité d'une rencontre mais en même temps tout ce qui a été entre eux et qui désormais leur restera gravé dans le cœur mais qui ne peut pas encore trouver son véritable achèvement, sa véritable plénitude dans leur cœur. En même temps il y a comme ce pressentiment des disciples, que pour vraiment rejoindre le Seigneur ressuscité qui pourtant est si proche, il y a encore un abîme infini à franchir et qu'eux-mêmes doivent franchir, l'abîme de la mort.

Il n'est pas très commode d'être chrétien. Ce n'est pas très confortable parce que c'est une véritable rupture, une véritable division qui est introduite à l'intérieur de nous-mêmes, plus qu'à l'intérieur, au plus profond de nous-mêmes. C'est à la fois cette certitude : "Il est passé ! Il est venu". Et très souvent cette certitude nous paraît comme une sorte de mirage, de reflet dont on n'est plus trop sûr. Non pas que le Seigneur ne se soit pas réellement manifesté, mais parce que nos yeux ne savent plus bien, notre mémoire ne se souvient plus trop bien et notre cœur n'est plus trop sûr de lui. Ce n'est pas à cause de Lui, c'est à cause de nous.

Et puis, il y a aussi ce pressentiment qu'en vérité, même s'Il est proche, nous, nous sommes encore si loin de Lui. Il nous reste tout le chemin à parcourir, ce chemin que Lui-même a ouvert. Même s'Il est là à nos côtés, s'Il nous tient par la main, nous savons simplement le reconnaître en nous disant les uns aux autres : "C'est le Seigneur !" Mais pas plus ! Pas plus, parce que, trop, ce serait s'imaginer que déjà nous pourrons nous contenter de nous en tenir là, que nous sommes arrivés à une sorte de point au-delà duquel ce n'est plus la peine d'avancer, comme s'il fallait nous contenter simplement de ce qui s'est passé jusqu'à maintenant, comme s'il suffisait de vivre de souvenirs ou de nostalgie. En réalité nous ne le pouvons pas.

Et cet avenir souvent si inquiétant qu'Il creuse entre nous et Lui, ce n'est pas seulement parce que nous ne savons pas quoi faire de notre vie ou quoi faire de nos dix doigts, mais cet avenir et ce temps qu'Il creuse entre nous et Lui, c'est pour nous faire pressentir tout ce qu'il a encore à nous donner, tout ce dont Il veut nous combler. Voilà peut-être ce qui est pour nous le plus difficile à admettre. Cet avenir qui se dessine devant nous, nous voudrions toujours le remplir de nos projets, de nos idées. Nous voudrions toujours lui donner une sorte d'unité qui viendrait de nous-mêmes arranger les exigences de l'évangile avec nos propres désirs et nos propres projets. Pourtant ce n'est pas possible. Cet avenir reste marqué d'une sorte de fragilité à laquelle nous ne pouvons rien. Cet avenir est comme un grand abîme ouvert devant nous, et bien malin serait celui qui aurait envie de s'y avancer, de s'y engouffrer avec assurance et certitude. Car cet avenir qui est devant nous, souvent comme un trou béant, c'est simplement l'image de cette transcendance de Dieu, de cette distance et de ce gouffre que le Ressuscité a franchi par sa mort et sa résurrection. C'est le signe que, même si nous ne pouvons pas le franchir nous-mêmes, Il est toujours là. Et pour nous, il ne nous reste qu'une chose à faire, c'est de nous assurer les uns les autres de sa présence, en nous disant : "C'est le Seigneur !"

C'est le Seigneur qui nous invite à sa table, c'est le Seigneur qui nous invite à la Résurrection, même si nous-mêmes nous ne pouvons pas, par une sorte de sagesse auto-suffisante tout comprendre, tout synthétiser, tout ramasser, il suffit que nous nous laissions prendre la main et alors, c'est Lui qui conduira.

 

AMEN