LA MÉMOIRE DE DIEU

Jn 21, 1-14

Vigiles du huitième dimanche ordinaire – A

(1er mars 1981)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

E

 

n ce soir, où nous nous préparons à célébrer la Pâque, la Résurrection, à faire mémoire, une fois encore, de ce mystère du passage du Christ dans l'humanité, je voudrais vous parler de la mémoire. Il ne s'agit pas de la mémoire des forts en thème, de la mémoire qui se souvient, de la mémoire de l'ordinateur qui est une espèce de manière passive d'enregistrer et une mécanique bien montée pour retenir et accumuler des souvenirs. Non, je voudrais vous parler de la mémoire sous cet aspect aussi intime et personnel, parce que la mémoire est avant tout, ce lien absolument privilégié et irremplaçable qui nous lie aux êtres et aux choses que nous connaissons. C'est pourquoi les anciens ne s'y étaient pas trompés lorsqu'ils parlaient de la mémoire.

Ils parlaient, par exemple très volontiers de la mémoire de Dieu. J'entends par là, le fait que, dans l'homme, il y a quelque chose qui lui rappelle Dieu et qui le tourne vers Dieu. En effet, ces hommes, dans leur tâtonnement et leur recherche de Dieu, avaient bien compris qu'on ne connaissait pas Dieu comme on découvre les herbes lorsqu'on herborise, ou les animaux lorsqu'on fait de l'anatomie, mais que l'on découvrait Dieu, par une sorte de voyage intérieur, qui nous faisait nous plonger dans une espèce d'abîme insaisissable, qui est nous-mêmes et la profondeur de notre cœur, de notre désir, et que, plus on se penche à l'intérieur de notre cœur, de notre désir, on y découvre un lien secret, une attache mystérieuse, de laquelle nous ne sommes pas responsables et qui nous apparaît de plus en plus aux yeux de notre cœur, de notre intelligence.

Alors, cette mémoire de Dieu devient petit à petit, la manière dont Dieu nous a rattachés à Lui. Nous souvenir de Dieu, c'est retrouver cette marque absolument irremplaçable et ineffaçable qui est la trace de l'amour créateur de Dieu au fond de notre vie, et au plus intime de notre cœur. Tout cela, c'est ce que recherchaient ceux qui ne connaissaient pas encore Dieu, ceux qui se mettaient en route pour aller à sa rencontre, et qui n'avaient comme indices sur leur chemin, que ces quelques traces et ces quelques vestiges, d'une présence mystérieuse de Dieu qui les fascinait, qui les attirait et qui les faisait, sans cesse, dans l'inquiétude, marcher vers lui. Mais, ce qui est peut-être le plus surprenant, c'est la manière dont Jésus ressuscité, a voulu, lui aussi, entrer dans la mémoire de ses disciples. En effet, et peut-être que le passage que nous venons de lire est le plus parlant à ce sujet, la manière dont Jésus agit pour se manifester, c'est précisément de choisir les endroits dans lesquels les apôtres devaient avoir gardé les souvenirs les plus marquants de la présence ou de l'enseignement de leur maître.

Pensez-y ! Que Jésus apparaisse ressuscité au cénacle, à l'endroit même où ils avaient pris le dernier repas, est-ce que cela ne devait pas, mystérieusement, bouleverser leur cœur et créer, tout d'un coup, un sentiment d'effroi, comme si on ne savait plus ce qui s'était passé et ce qui se passait, comme si, tout d'un coup, le passé et le présent étaient subitement, mystérieusement mélangés, et qu'il n'y avait plus de temps. Et là, plus étonnant encore, cette manière dont le Christ apparaît, lorsqu'il voit ses disciples aux prises avec le labeur de la pêche. Au moment même où le Christ est au bord du lac, sur la rive, est-ce que, dans la mémoire de Pierre, de Jean ou d'André, n'a pas dû se passer quelque chose d'étonnant : le souvenir des premiers moments où ils l'avaient connu lui, le Seigneur ?

Que fait le Christ pour se manifester ? Il se recommande à leur bon souvenir. Le Seigneur ne veut pas que la résurrection fasse une sorte d'irruption brutale de l'inconnu dans le connu, mais, au contraire, une sorte d'infiltration très douce par laquelle, petit à petit, le cœur des disciples est réveillé comme aux jours d'autrefois, dans ces moments extraordinaires, qui avaient été les premiers moments de la rencontre des disciples avec le Christ.

Voyez-vous, ce qui est frappant, dans le souvenir et dans la mémoire, c'est que c'est toujours ce lien extrêmement personnel, absolument intraduisible qui nous lie aux choses et aux êtres. On ne peut jamais bien parler de ses souvenirs. C'est quelque chose de si intime que certains romanciers ont passé leur vie à essayer de les coucher sur du papier et jamais ils n'ont pu y satisfaire. La mémoire et le souvenir, c'est quelque chose de tellement personnel, tellement intime, qu'à ce moment-là c'est tout notre être qui est comme interpellé et bousculé. Si Jésus a voulu apparaître en transparence et en filigrane dans le cadre de ces scènes qui avaient été si familières, si bouleversantes, pour les disciples lorsqu'ils avaient été appelés pour la première fois, c'est qu'Il veut nous montrer que cette relation personnelle que le Christ avait nouée, dès les premiers moments de l'appel des disciples, cette relation personnelle ne faisait que grandir et s'approfondir.

Pour nous aussi, il en va de même. Nous n'avons pas, certes, de souvenir personnel du Seigneur sur les bords du lac de Galilée ou dans le cénacle. Mais il est tout de même curieux, et vous l'avez sans doute remarqué, que notre vie est jalonnée de moments extrêmement forts que nous appelons parfois des moments de conversion, dans lesquels la présence de Dieu, l'amour de Dieu nous a paru si fort et presque irrésistible qu'à ce moment-là, ça a pu déchaîner, dans notre cœur, une sorte de joie ou d'enthousiasme que nous avions du mal à comprendre et à contrôler. Et très souvent, plus tard, nous regardons cela avec distance, avec l'impression d'avoir été un petit peu trompés, comme si cela avait été trop beau, trop beau pour être vrai.

En réalité, ces moments-là sont sûrement des moments de grâce voulus par le Seigneur, et ils ressemblent étrangement à l'appel des disciples. Chaque fois, dans notre vie spirituelle, la présence de Dieu vient s'inscrire, comme en filigrane, comme en surimpression, comme une sorte de flou dans une photo, qui, petit à petit s'imprime en nous et veut nous montrer que la relation personnelle que nous avons avec Dieu, avec le Christ ressuscité, est une relation si intime, si privée que nous ne pouvons jamais la saisir et la cerner comme nous ne pouvons jamais saisir ni cerner totalement un souvenir, et que, pourtant, elle ne cesse de se surimprimer dans le silence. Même si parfois c'est un peu noir, même si parfois nos yeux se brouillent de larmes, il n'empêche que la présence du Seigneur est là vivante, intime au fond de notre cœur. C'est la mémoire de sa résurrection, c'est la mémoire que nous allons célébrer par le mystère du pain et du vin.

 

AMEN