DU PLUS PROFOND DE LA NUIT

Za 12,1-3+9-11 + Za 13,1+ Za 14,4+6-9+16 ; Jn 20, 19-31

Vigiles du trente-et-unième dimanche du temps ordinaire - C

(2 novembre 1980)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

S

 

aint Augustin nous parlait, tout à l'heure, de cette nuit obscure de notre péché, cette nuit, mère de tout malheur dans laquelle nous nous débattons, et il disait cette parole extraordinaire : "Même au plus profond de l'abîme, même du fond de ma détresse, même du fond de mon péché, même là, Seigneur, je t'ai profondément aimé. Et du fond de cette nuit, du fond de cet abîme, j'ai appelé vers Toi, et mon appel est parvenu jusqu'à Toi, parce que c'est Toi qui, le premier, m'avais appelé."

Et nous chantions, tout à l'heure, que, par cet appel de Dieu, qui révèle en nous un écho, un appel semblable, la nuit, celle de notre péché, celle de notre désespoir, cette nuit qui est celle de nos souffrances, qui est celle de toutes nos lâchetés et de toutes nos misères, cette nuit, par l'appel de Dieu devient plus belle que le jour. Parce qu'elle est la nuit de la Pâque de Dieu, parce que c'est cela l'annonce de la Pâque du Christ : c'est que la nuit illumine plus que le soleil. La Pâque du Christ, c'est que Dieu est venu avec nous, au plus profond de notre abîme, au plus obscur de nos ténèbres, au plus triste de notre désespoir. Dieu est venu jusqu'au fond de notre péché, nous accompagner par la main, pour que, du plus profond de cet abîme et de ce péché, nous puissions sentir s'éveiller cet amour, cet amour inattendu, inimaginable, pourtant vrai. "Oui, du plus profond de ma nuit, Seigneur, je t'ai profondément aimé !" C'est cela tout le mystère extraordinaire de notre vie chrétienne.

Chrétiens, nous ne sommes pas plus vertueux, plus lumineux, davantage préservés de la souffrance et du péché, de la médiocrité ou du malheur ou de la difformité ou de la laideur morale. Nous ne sommes pas plus préservés que les autres, mais, au plus profond de cette conscience que nous prenons de nos ténèbres, tout à coup, non seulement nous savons que nous sommes aimés, nous savons que nous sommes capables d'aimer.

C'est cela la plus grande révélation qui puisse arriver dans notre vie. Quand l'expérience, cette expérience prolongée de cette nuit, tant de jours de médiocrité, tant de jours de péché, tant de jours de faiblesse, quand cette expérience nous a déçus et que nous savons que nous sommes si peu de choses, à ce moment-là, découvrir que nous sommes quand même, malgré tout cela, capables d'aimer. Cette illumination qui, tout à coup, fait que ces ténèbres, car nous restons pauvres, nous restons misérables, nous restons pécheurs, et cependant nos ténèbres deviennent plus claires que le jour parce que quelqu'un est venu au fond de ces ténèbres, nous aimer à ce point qu'il révèle en nous aussi la capacité d'aimer. Notre cœur dur, notre cœur de pierre, notre cœur insensible, indifférent, tellement inattentif, nous qui passons tant de fois à côté de tous nos frères qui guettent, qui attendent quelque chose de nous et nous passons sans les voir. Ce cœur de pierre, qui est en nous, Dieu nous révèle par sa présence, par sa présence patiente, pleine de tendresse, de douceur, de force aussi, Dieu nous révèle que ce cœur de pierre peut devenir un cœur de chair, qu'il est déjà, en dépit des apparences, un cœur de chair.

"O nuit plus belle que le jour ! ô Pâque, nuit qui conduit le fiancé à la fiancée ", nuit dans laquelle s'entend le cri du Bien-Aimé qui vient nous réveiller de notre sommeil, de notre torpeur, qui vient nous dire : tu ne le sais pas, pourtant tu es mon enfant, tu es déjà de ma race, tu es rempli de ma vie. Tu ne le sais pas encore, pourtant tu es capable, au fond de toi, de sentir jaillir cette source nouvelle, dont nous parlait le prophète Zacharie, tout à l'heure, "cette source ouverte à Jérusalem pour tous les peuples, pour le péché, pour l'impiété", et qui fait que, du fond de notre abîme, nous tournons notre regard vers ce Christ transpercé, vers ce Christ que nous avons transpercé et que nous ne cessons de transpercer, par notre péché, notre médiocrité, notre méchanceté. Nous tournons nos regards vers ce Christ transpercé, et de son côté transpercé, nous voyons s'ouvrir une source d'amour pour le péché, pour l'impiété, une source pour notre péché, pour notre impiété.

Et cette source qui coule du côté du Christ, voici qu'elle atteint le plus profond de nous-mêmes et qu'elle jaillit au fond de nos ténèbres, de notre malheur, de notre pauvreté. Elle jaillit avec le même amour qui jaillit du cœur de Dieu. Ce n'est pas un autre amour, ce n'est pas une pâle image de l'amour de Dieu, ce n'est pas une lointaine ressemblance que Dieu nous donne, c'est son amour même, c'est Lui qui vient avec nous, au fond de nos ténèbres pour illuminer notre cœur, pour façonner dans notre cœur un cri d'amour semblable à celui qui jaillit de son cœur. Le même, le même cri d'amour.

C'est cela que le Christ a fait. Il est descendu au plus profond de nos ténèbres, au plus profond de notre malheur, dans notre mort, quand il a pris sur Lui tout le poids de nos péchés pour que, avec Lui, au fond de nos ténèbres, nous puissions dire : "Même là, Seigneur, je t'ai profondément aimé !"

Frères et sœurs, soyons dans la joie, non pas parce que nous sommes meilleurs, non pas parce que nous sommes délivrés de tout mal, mais parce que nous sommes aimés, aimés tellement que cela donne à notre cœur la possibilité de découvrir à son tour, ce qu'est la joie de vivre un acte d'amour authentique. Oui, nous en sommes capables. Oui, le Christ nous le donne. C'est à cela qu'Il nous appelle, c'est cela que nous vivons maintenant et chaque jour ensemble.

 

AMEN