LE CHEMIN D'EMMAÜS

Is 55, 1-11, Lc 24, 13-35

Vigiles du vingt-huitième dimanche du temps ordinaire – C

(12 octobre 1980)

Homélie du Frère Michel-Pierre MORIN

La campagne autour d'Emmaüs

C

 

es deux hommes qui ressemblent tant à beaucoup d'hommes, peut-être à nous ce soir, savaient au moins une chose, c'est qu'ils arriveraient à Emmaüs, leur village, revenant, tristes et déçus, de ces quelques mois passés avec un inconnu. Ils savaient une chose, car on s'attend toujours à autre chose qu'à Dieu. Or, ils ne savaient pas qu'ils allaient vers Jésus-Christ, et ils savaient encore moins qu'ils y allaient avec Lui, en sa compagnie.

La route d'Emmaüs est une route que tout homme, un jour ou l'autre, dans sa vie, peut-être le dernier jour, mais peu importe, que tout homme devra parcourir et que tout homme parcourt. Ce chemin vers Dieu, où souvent on s'attend à tout autre chose qu'à Dieu, surtout, parfois, à la présence de Dieu si proche de nous. C'est un chemin de foi, que cette route d'Emmaüs, c'est un chemin de vie. Oh non pas d'abord la nôtre, avec tout ce qu'elle véhicule d'espoir ou de désespoir, d'espérance ou d'illusions, de souffrance ou de bonheur. C'est un chemin de vie, mais d'abord de la vie de Jésus-Christ. Un chemin de chaleur : "Notre cœur n'était-il pas tout brûlant ?"Un chemin de lumière : "Il était la Lumière, Il est venu dans le monde, les siens ne L'ont pas reconnu." Et il a fallu du temps, ce soir-là, pour que les siens le reconnaissent vraiment pour ce qu'Il est. Non pas un compagnon original parce qu'ignorant, mais une présence à côté d'eux, parce qu'une présence, au fond, en eux. C'est leur cœur qui était tout brûlant lorsqu'Il leur parlait en chemin.

Nous sommes, nous aussi, sur ce chemin d'Emmaüs. Nous marchons vers Dieu, tantôt accablés et mornes, tantôt heureux et pleins d'espérance. Mais savons-nous que, auprès de nous, il y a cette présence inconnue qu'il nous faut reconnaître, cette présence du Seigneur ressuscité, qui ne vient pas faire un sermon à ces disciples qui n'ont rien compris, mais qui vient leur poser une question sur eux-mêmes. "De quoi donc pouvez-vous bien parler en chemin ?" Quels sont donc ces propos que, sans cesse, vous échangez entre vous, au long du chemin de votre vie ? Quels sont donc ces intérêts ? Quelles sont ces recherches qui vous poussent à parler ? qu'est-ce qui habite donc au fond de votre cœur, alors qu'à côté de vous, marche quelqu'un qui veut habiter votre cœur, par son feu et par sa chaleur ? Et le dialogue des disciples viendra à se tarir parce qu'une autre voix va rentrer dans leur cœur, à travers un signe, le signe du pain partagé.

Cette route d'Emmaüs est la route de la re-connaissance de la présence continuelle de Jésus-Christ dans nos pas, dans nos tristesses, dans nos espérances, dans nos inquiétudes. Alors que nous, nous pensons toujours marcher vers notre village vers ce qui nous intéresse, vers notre propre repos, vers notre récompense ou ce que nous croyons être tel, Lui nous conduit bien au-delà, vers Dieu. Et nous autres, chrétiens, nous avons la grâce de le savoir, car cette route d'Emmaüs, tous les hommes y marchent, mais la plupart ne savent pas qui marche au milieu d'eux et à côté d'eux. A nous, chrétiens, il nous a été donné de savoir, comme dit saint Paul, aux Éphésiens, parce que nous allons vers Dieu par ce chemin de la foi au Christ.

Frères et sœurs, notre cœur est souvent brûlant. Notre cœur et nos yeux reconnaissent la présence du Ressuscité dans la fraction du pain. Il s'agit de savoir si nous resterons à Emmaüs, ou si, emplis de joie, nous retournerons pour prendre notre part à l'annonce de la Résurrection du Seigneur. Il s'agit de savoir si nous reprendrons ce chemin d'Emmaüs à l'envers, pour retrouver tous les hommes qui y sont encore et être, auprès d'eux, le visage, le geste, la parole, le feu de la présence du Seigneur. Car si le Seigneur Christ glorifié a marché dans les pas des disciples d'Emmaüs, c'est pour que nous baptisés, glorifiés déjà dans la grâce de la mort et de la résurrection du Christ, nous puissions marcher à côté de tous ces hommes qui nous entourent pour leur dire qu'il y a Quelqu'un au milieu d'eux qui marche, qu'ils écoutent peut-être, qu'ils retiennent peut-être à manger, sans savoir que c'est le Ressuscité. C'est un chemin de reconnaissance pour nous, c'est un chemin où nous devons le partager aux autres. C'est un chemin qui doit nous conduire, tous ensemble vers la connaissance de Dieu.

 

AMEN