LE FILS DE L'HOMME VIENDRA
Dn 7, 9-10+13-14 ; Mt 28, 1-10+16-20
Vigiles du vingt cinquième dimanche du temps ordinaire – C
(21 septembre 1980)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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ucun évangile, bien entendu, ne nous raconte l'évènement de la Résurrection, car cet évènement n'a pas eu de témoin appartenant à cette terre, et il débouche au-delà de notre univers et donc de toute perception sensorielle.
Pourtant de tous les évangiles, celui de saint Matthieu s'approche le plus d'un récit de la Résurrection, puisqu'au moment où les femmes s'avancent près du tombeau, il nous montre l'ange du ciel descendre comme un éclair, son vêtement éblouissant comme la neige, et rouler la pierre du tombeau. Non point pour permettre au Christ ressuscité de sortir du tombeau, car le Christ ressuscité n'est plus soumis aux dimensions de l'espace et du temps, mais rouler la pierre en signe de la Résurrection accomplie, pour que les femmes puissent constater que le tombeau est vide.
Cette théophanie, cette manifestation quasi divine, par l'intermédiaire de l'ange descendu du ciel, a pour parallèle, dans la liturgie de ce jour, la lecture du prophète Daniel : "Des trônes avaient été préparés dans le ciel et un Ancien (en qui nous reconnaissons le Père Lui-même, l'Ancien plus ancien que tous les mondes, le Père de toutes choses), vient s'asseoir." Devant Lui coule un fleuve de feu, dans lequel nous reconnaîtrons plus tard, avec l'auteur de l'Apocalypse, l'Esprit Saint lui-même. Des milliers de myriades d'anges le servent. Et voici que s'avance, devant Lui, sur les nuées de ciel, le Fils de l'Homme. C'est la première fois, dans l'Écriture, qu'apparaît ce titre que Jésus aimera si souvent se donner quand Il se désigne comme celui qui viendra, au dernier jour, accomplir toute chose. Souvenez-vous des prophètes par lesquelles le Christ annonce la fin du monde, ou encore de sa déclaration devant le grand-prêtre, au moment de mourir : "En vérité je vous le dis, vous verrez le Fils de l'Homme venir sur les nuées du ciel".
Jésus se réfère explicitement à cette prophétie de Daniel. C'est dire que ce titre de Fils de l'Homme ne fait pas de Jésus un homme quelconque parmi les autres, mais l'homme par excellence, l'homme céleste. Je veux dire par là, l'homme tel que Dieu l'a voulu de toute éternité, tel que Dieu, j'allais dire, l'a rêvé, tel que Dieu l'a créé, tel que Dieu veut l'accomplir, tel que nous n'avons pas voulu qu'il s'accomplisse, et c'est là notre péché. Mais Dieu a restauré en son Fils ce que nous avons gâché et refusé par notre péché. C'est pourquoi Jésus est ce Fils de l'Homme, cette figure parfaite de l'homme selon le cœur de Dieu, qui ne surgit pas de la terre par une sorte de choix électif, que les hommes feraient de l'un d'entre eux pour les représenter auprès de Dieu, mais qui vient sur les nuées du ciel, qui vient donc de l'au-delà même, de l'univers de Dieu. Et ce Fils de l'Homme, accomplissant en Lui, toute la réalité profonde de l'humanité, s'avance vers le Père, vers l'Ancien, sur son trône, et il reçoit de Lui le pouvoir, l'empire sur le monde tout entier.
C'est cela même qui s'accomplit dans la Résurrection du Christ. Par sa Résurrection, Jésus, qui est de toute éternité le Fils de Dieu, accomplit aussi, en plénitude, la nature humaine qu'Il a revêtue le jour de Noël, dans son Incarnation. Cette nature humaine qu'il a revêtue, semblable à la nôtre à l'exception du péché, (et encore, s'il n'est pas pensable qu'Il soit effleuré par le péché, Il en a supporté le poids, Il en a été défiguré, Il en a éprouvé toute l'horreur, et Il en est mort), cette nature humaine que Jésus le Fils de Dieu a prise en tout semblable à la nôtre, n'étant en rien distinct de nous, comme nous soumis au temps, au changement, à la croissance, comme nous soumis à la fatigue, à l'épuisement, à la souffrance, comme nous soumis à la faim, à la soif, à la mort, cette nature humaine fragile, vulnérable, pauvre, tout abîmée, fatiguée par les générations et les siècles de péché, cette nature humaine épuisée que Jésus a prise semblable à la nôtre, dans sa Résurrection, par sa Résurrection, Il la transfigure, Il lui redonne vigueur, nouveauté, Il lui redonne jeunesse, splendeur, beauté, Il la restaure dans sa vérité première telle que Dieu l'avait voulue, telle que Dieu l'avait créée, en Adam, au premier jour au premier paradis, telle que nous n'avions pas voulu la vivre. Il nous la rend, vraie, solide, belle, accomplie. Il est vraiment le Fils de l'Homme. En Lui, l'homme atteint sa vraie dimension, sa vraie grandeur, sa vraie plénitude de fils de Dieu. "Jésus, le Fils du Père est, nous dit l'auteur de l'épître aux Hébreux, l'empreinte, l'effigie de la substance du Père", Il est l'image de la gloire du Père. Il est la révélation même du Père.
Et Jésus nous a dit : "Qui me voit, voit le Père !". Jésus est donc, par sa nature divine, le Fils unique, parfait du Père. Il en est l'éblouissante lumière. Mais nous, les hommes, nous avons aussi été créés à l'image de Dieu, à l'image du Père. Et c'est pourquoi Jésus vient revêtir notre image défigurée, pour la restaurer, de l'intérieur, pour apporter, pour mêler la puissance de sa ressemblance d'amour avec le Père à cette image défigurée par notre refus d'amour, pour que, en mêlant ainsi l'intensité de son amour pour le Père à notre pauvre péché, ce péché soit, en quelque sorte, évacué, détruit, brisé, brûlé par l'intensité de l'amour du Christ. Et ainsi, cette image que, faute d'amour, nous n'avions pas su garder ressemblante, devient plus ressemblante que jamais, car Jésus est encore plus image du Père qu'Adam ne l'a jamais été, puisque Jésus est image du Père comme Dieu, comme deuxième personne de la Trinité, comme Fils unique, alors qu'Adam n'était qu'une image créée. Mais, en se faisant créature, en prenant la nature de l'homme, de l'intérieur, Jésus la transfigure, la transforme, la rend parfaite, plus belle qu'elle n'aurait jamais pu être, même si nous n'avions pas péché.
C'est cette restauration de ce qu'il y a, en nous, de plus profond, par la naissance, la vie, la mort et la résurrection du Christ, c'est cette restauration qui a fait saint Augustin s'écrier : "Bienheureuse faute qui nous a valu un tel Rédempteur !" Oui, la faute d'Adam, en dégradant en nous l'image créée que nous étions, a réveillé, dans le cœur du Père, un amour tellement fou qu'Il nous a donné l'Image parfaite de son Fils, pour qu'elle devienne nôtre, pour que nous soyons ressuscités avec Lui d'une manière plus merveilleuse qu'Il ne nous avait créés à l'origine. Oui, par la Résurrection, Jésus est l'homme parfait, Il est le Fils de l'Homme par excellence. Et c'est pourquoi Il nous appelle, Il nous entraîne à sa suite, Il nous fait participer à son triomphe, à sa Résurrection, à sa vie.
Cela ne se voit pas encore. Nous ne sommes pas encore transfigurés. Il y a encore, en nous, la ressemblance du péché, le poids et la lourdeur de la faute. Et pourtant, déjà, au fond de notre cœur, est déposée, comme une semence, cette puissance de vie inextinguible qui est dans le Christ Jésus, qui est une vie divine et en même temps une vie humaine, et par conséquent, une vie humaine poussée à son accomplissement, à sa plénitude, à sa vérité. Cela est déjà déposé en nous, par notre baptême, par notre adhésion au Christ que la foi qui nous est donnée, à tout instant, renouvelle sans cesse.
Oui, nous ne savons pas encore ce que nous sommes. Nous n'osons pas y croire encore. Quand nous nous regardons, nous sommes frappés d'abord, par tout ce qu'il y a de médiocre, de laid, de pécheur en nous. Mais déjà la semence est déposée. Déjà l'amour du Christ est à l'œuvre. Déjà notre cœur a reçu de Lui le pouvoir d'aimer vraiment. Déjà, nous sommes dans le monde de la Résurrection. Progressivement, nous passons de ce monde à l'autre. Peu à peu, la proportion de notre être qui est envahie par l'amour grandit. Peu à peu l'équilibre qui, jusqu'ici, nous a accroché à cette terre, se déplace et va basculer, jusqu'au jour où il nous entraînera vraiment dans le monde nouveau, dans le monde du Christ Ressuscité, où Il est vivant de la vraie vie, qui est notre vie, et où Il nous attend pour nous la donner en plénitude.
Frères et sœurs, soyons remplis de cette certitude, avec lumière, avec joie, avec action de grâces. Que ces vigiles du dimanche, par lesquelles nous nous préparons, chaque semaine, à célébrer la Résurrection du Seigneur, renouvellent en nous cette certitude de la foi et cette gratitude du cœur, pour l'amour fou avec lequel Dieu nous a aimés et nous a sauvés.
AMEN