NOUS ARRACHER AU MAL
Ct 2, 8-14+3, 1-4 ; Jn 20, 1-8
Vigiles du quatorzième dimanche du temps ordinaire – C
(6 juillet 1980)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
|
J |
'aimerais méditer sur la deuxième partie de l'évangile, le moment où Marie-Madeleine reconnaît la voix et la présence du Seigneur ressuscité. Je voudrais le méditer à la lumière d'un évènement de l'actualité récente, je veux parler du procès de Grenoble.
Dans l'antiquité, la prostitution est certes, beaucoup moins terrible, soumise à des règles beaucoup moins cruelles qu'elle ne l'est aujourd'hui. Mais il est une chose commune aux deux cas : c'est, lorsque quelqu'un s'en arrache, il y a un sentiment d'une sorte de déracinement total. Je crois que dans le cas qui vient de se produire, dans lequel quelques femmes qui ont souffert atrocement pendant plusieurs années de leur vie, ont enfin réussi à s'arracher aux griffes de ceux qui les exploitaient avec une cruauté à peine soutenable. Lorsqu'elles s'arrachent ainsi à ce milieu de mal, dans lequel leur vie semblait définitivement enfermée, alors elles sont obligées, et c'est ce qui va leur arriver, de changer jusqu'à leur visage pour ne plus être reconnues, comme pour créer une rupture totale d'identité, de place dans ce milieu dans lequel elles vivaient. Et même changer physiquement pour s'arracher à cette existence à laquelle elles étaient terriblement vouées.
Ceci me paraît significatif. Lorsqu'on veut s'arracher du péché, et dans notre histoire personnelle, on devrait toujours le ressentir, on est contraint à une sorte de rupture d'identité avec soi-même. On n'est plus le même, on n'est plus la même. Parce que, à ce moment-là, pour échapper à cette terrible loi du mal, à cette complicité de péché qui nous unit très fort les uns aux autres, on est obligé de pratiquer ces interventions chirurgicales qui nous font autres.
Et pourtant, lorsque nous lisons l'évangile de ce soir, nous voyons Marie-Madeleine qui reconnaît la voix de son Seigneur, au moment où elle est interpellée par son nom, nous nous apercevons de ce que Dieu veut faire de nous. Lorsque, humainement, avec nos propres forces, nous essayons de nous arracher au mal, nous ayons le sentiment d'un changement, d'un virage, d'une modification à l'intérieur de notre vie. Mais lorsque nous y regardons plus précisément, nous voyons que si c'est le Seigneur qui nous pardonne, que si c'est Dieu qui nous pardonne notre péché, alors il ne s'agit plus d'un changement mais d'une véritable révélation à nous-mêmes.
C'est cela le sens de ce nom que le Christ prononce : " Marie !"... Au fond, c'est au moment où le Christ ressuscité s'approche de la pécheresse qu'il prononce son nom et qu'elle découvre vraiment qui elle est. C'est quand elle est inondée de la puissance de pardon que verse sur elle la Résurrection du Seigneur, que Marie Madeleine sait enfin qui elle est : pécheresse pardonnée.
Le pardon, c'est cette manière dont Dieu nous donne de trouver éternellement et définitivement notre véritable identité, notre véritable moi. Alors, il ne s'agit plus de changement ni de transformation, ni de maquillage, ni de modification, il s'agit d'une révélation. Révélation du visage du Christ ressuscité, mais surtout cette lumière qui se pose au plus intime de nous-mêmes et qui nous révèle ce que nous étions de toute éternité. Non plus ce moi que nous avons essayé de fabriquer, de former au gré de nos actes vertueux ou très courageux soient-ils, mais, ce moi qui est dans le cœur de Dieu, depuis toujours, cette parole qu'Il a dite au premier jour de la création, nous appelant chacun par notre nom, et nous inscrivant, par avance, dans une chair et dans un temps, la chair et le temps de Jésus, qui devait ressusciter d'entre les morts. Le pardon, ce n'est pas un changement, c'est découvrir, enfin, sous la lumière de la charité de Dieu, de sa miséricorde, qui nous sommes.
Chaque fois que nous célébrons l'eucharistie, nous nous tenons aux pieds du Seigneur, comme Marie-Madeleine au matin de la Résurrection. Ce que nous devons demander au Seigneur, ce n'est pas tant de nous changer, de nous transformer dans ces identités successives de personnages que nous essayons de nous composer et d'abord, tout simplement, pour nous faire une sécurité humaine, mais de nous révéler notre visage C'est Lui qui, seul connaît notre nom et qui peut nous le révéler.
Que ce nom d'amour et de miséricorde que nous sommes mais qui n'est pas encore manifesté, reçoive la lumière de la résurrection et la douceur de la passion du Seigneur sur nous afin qu'un jour nous puissions, dans cette aurore qui ne finit jamais, entendre vraiment le Seigneur nous appeler chacun par notre nom, dans la vérité de ce qu'Il est et veut pour nous.
AMEN