DIEU A TANT AIMÉ LE MONDE

Gn 18, 1-9 ; Jn 3, 16-18

Vigiles de la fête de la Sainte Trinité – C

(1er juin 1980)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

D

 

ès le début de l'évangile, Jésus, en se proclamant le Fils unique de Dieu, en parlant de Dieu comme Père, et non pas simplement comme le Père de tous les hommes, Jésus affirme entre lui et Dieu une parenté, une intimité, une proximité à laquelle rien ne peut être comparé. Et déjà il soulève quelque chose du voile du mystère profond de Dieu, qu'il ne cessera de révéler progressivement à ses disciples et à ses auditeurs.

Dieu est le Père de Jésus. Jésus est le Fils, le Fils unique, le Fils bien-aimé, le Fils de l'amour du Père. Et ainsi, petit à petit, les disciples et les auditeurs de Jésus comprendront que, entre le Père et Jésus quelque chose d'inexprimable est noué, quelque chose qui fait de Jésus, l'égal du Père, puisque, il le dira ensuite : "Tout ce qui est au Père, est à moi" - "Le Père et moi, nous ne faisons qu'un" - "Celui qui me voit, voit le Père". Ainsi, petit à petit les disciples seront conduits à comprendre qu'il y a en Dieu, le Père et puis, cette autre personne qui est Jésus, un homme, et en même temps le Fils, le Fils unique de Dieu, Dieu né de Dieu. Peu à peu les auditeurs de Jésus, qui ne sont pas de ses disciples, comprendront avec scandale que cet homme est en train de se dire Dieu, est en train de multiplier l'unité et c'est ainsi que Jésus, venu pour condamner le monde sera condamné par le monde. Jésus mourra de cette affirmation. Souvenez-vous, au moment de la Passion, quand les grands prêtres défèrent Jésus auprès de Pilate, d'argument en argument, d'arguties en arguties ils finiront par dire : " Cet homme doit mourir parce que, lui qui est un homme, il se fait Dieu". Et dans notre loi, quiconque se fait l'égal de Dieu doit mourir. C'est bien de cela que Jésus est mort.

Et c'est cela que, dès le tout début de sa prédication, Jésus laisse entrevoir à Nicodème dans la page que nous venons d'entendre. Oui, Dieu a tellement aimé le monde qu'il lui a donné don Fils unique, qu'il lui a envoyé son Fils. Envoyé son Fils, c'est-à-dire que, le jaillissement éternel du Fils à partir du cœur du Père, cette effusion du Fils qui naît éternellement de l'amour du Père, se répercute, se prolonge dans ce don que le Père fait de son Fils au monde. Comme le Fils est sorti, est né du cœur du Père, ainsi le Fils vient, est envoyé par le Père dans le monde. De même que le Fils est l'image parfaite du Père, non pas au sens dont nous avons l'habitude où le mot image suppose quelque imperfection, quelque défection par rapport à ce dont on est l'image, non, Jésus le Fils est l'image parfaite du Père, c'est-à-dire la révélation, l'illumination, l'éblouissement de la richesse et du secret du Père. De même que Jésus est ainsi la révélation et l'expression de tout ce que le Père porte en lui, ainsi il vient en nous, nous recréer à l'image du Père. Lui qui en est l'image parfaite, il se fait homme pour que nous devenions, nous aussi l'image du Père, pour que nous ressemblions au Père, en lui ressemblant, à lui le Fils.

Toute la vie chrétienne n'est pas autre chose que cette progressive identification de ce que nous sommes avec Jésus. Jésus, qui s'est fait l'un de nous pour être proche, pour être accessible, pour nous ressembler afin que il nous soit facile de lui ressembler et en lui ressemblant, d'entrer avec lui, par lui, en lui, dans la famille de Dieu, dans la familiarité de Dieu, dans la ressemblance de Dieu.

Et Jésus, à la fin de sa prédication, dans les tout derniers entretiens qu'il aura avec ses apôtres, avec ses disciples leur révélera que c'est une troisième personne, plus mystérieuse encore, l'Esprit, qui invisiblement va venir, non pas à côté d'eux, mais en eux, au plus profond d'eux-mêmes, façonner cette ressemblance, les imprégner peu à peu de cette ressemblance, faire d'eux d'autres "christ", en faire des fils, à l'image de lui, le Fils unique, pour que par l'Esprit Saint, nous devenions, chacun de nous, réellement, participants de Dieu, que nous soyons divinisés.

C'est ainsi que Dieu n'a pas envoyé son Fils pour condamner le monde, même pas pour le juger, pas pour y apporter une justice qui séparerait les bons des méchants pas pour punir, pour récompenser, mais pour sauver, c'est-à-dire pour apporter une transfiguration, un germe nouveau, une restauration, une récapitulation de toute réalité dans ce qui en est la vérité profonde. Jésus est venu pour restaurer le monde, pour restaurer l'humanité, pour nous restaurer, chacun d'entre nous, en nous donnant son esprit, pour que son Esprit, travaillant au fond de nos cœurs, nous transforme et nous rende capables de nous approcher de Dieu, de devenir fils de Dieu, enfants de Dieu, fils comme Jésus.

Ce mystère de la Trinité, il nous est, en quelque sorte inaccessible, et il reste ineffable, incompréhensible, et pourtant il n'y a rien de plus important que cela puisque c'est le secret profond du bonheur de Dieu et que Dieu nous aime infiniment au point de vouloir nous introduire dans ce bonheur.

Quand quelqu'un nous aime à ce point, rien n'est plus important que le secret qu'il va nous révéler, même si ce secret de sa vie, nous reste toujours un peu impénétrable mystérieux, c'est pour nous la chose la plus précieuse, comme quand un fiancé apprend le secret du cœur de sa fiancée, qui fait allusion à des évènements qui lui sont inconnus, à des choses qu'il n'a pas vues ou vécues, par conséquent, peut-être qu'il ne comprendra jamais tout à fait bien, qui sont cependant pour lui plus précieuses que n'importe quoi d'autre.

Ainsi en est-il de cette révélation de la Trinité. C'est le secret du bonheur de Dieu. Alors, rien n'est plus important pour nous que ce bonheur de Dieu, puisque Dieu nous aime infiniment et puisque Dieu nous propose de l'aimer comme il nous aime. Et puisque Dieu veut nous introduire dans ce secret, nous pas pour que nous puissions en faire le tour, le parcourir, le comprendre, en épuiser la saveur, mais nous introduire dans ce secret, pour que nous puissions indéfiniment y entrer, indéfiniment y avancer sans jamais l'étreindre, sans jamais l'épuiser, mais en nous laissant envahir, peu à peu par cette joie de Dieu, par ce bonheur de Dieu, cet amour de Dieu, cet amour qui jaillit sans cesse entre le Père, le Fils et l'Esprit et dans lequel nous sommes admis, nous sommes introduits de plein droit en quelque sorte puisque Dieu le veut.

Ne disons pas que cela est trop lointain, trop difficile, que tout cela ne nous concerne que médiocrement notre vie quotidienne. Au contraire rien n'est plus important que cela, puisque en définitive, c'est à cause de cela que nous vivons, c'est pour cela que nous sommes sur terre et que c'est dans ce mystère et dans ce secret que nous vivrons éternellement. Rien ne doit être plus cher à notre cœur, que de balbutier les premiers mots de ce mystère.

 

AMEN