LE PARDON, JOIE DE DIEU ET DE L'ÉGLISE
Ac 1, 15-19 ; Lc 15, 20-32
Mercredi Saint - Célébration pénitencielle de réconciliation - année C (4 avril 2007)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Voilà un premier point qui commence à tracer une sorte de premier cercle, comme dans "l'Enfer" de Dante, un cercle absolument terrible dans lequel l'acte que j'ai posé va m'enfermer non seulement dans le moment même où je le commets, mais à plus ou moins long terme, m'enfermer dans les conséquences de cet acte. J'en répondrai non seulement vis-à-vis de moi-même, mais s'il y a forfait, injustice, tort causé à quelqu'un je dois en répondre devant les autres. C'est toujours moi. Par conséquent, il se crée déjà là une sorte de tendance à vouloir s'enfermer sur soi comme s'il valait mieux ne pas sortir de ce forfait et de ce mal.
Petit à petit, le fait de ne pas en sortir crée une sorte d'enveloppe, non seulement je ne veux pas, mais je ne puis plus en sortir. A ce moment-là, c'est le remords qui me ronge : je n'aurais jamais dû faire cela. Mais c'est toujours moi, moi en face de moi, ma mauvaise conscience, ma conscience de moi qui suis mauvais. Cela se termine comme on l'a vu tout à l'heure dans le premier récit que j'ai choisi à cet effet par la pendaison de Judas. Effectivement, le malheur de Judas, c'est de n'être pas sorti de son acte, par qu'il a compris que par lui-même, il ne pouvait pas en sortir. Même s'il a peut-être pressenti que d'autres interventions pourraient l'en tirer il n'a absolument pas voulu y avoir recours. Le résultat, c'est ce récit d'anti-résurrection, où l'homme éclate par le milieu, c'est-à-dire perd toute sa cohérence non seulement corporelle mais tout simplement humaine. C'est cet homme éclaté, brisé par son péché et par sa culpabilité.
Mais ce n'est peut-être pas le pire parce que même encore aujourd'hui, après vingt siècles de la proclamation du pardon, il y a quelque chose dans notre cœur qui en reste encore à ce stade et même pire.
On sait qu'on peut être pardonné, on sait qu'on peut aller demander la miséricorde de Dieu, mais dans ce cas-là, on ne l'envisage que sous l'angle personnel de "ma" démarche : il faut que moi, j'aille voir le prêtre dans cette structure la plus cachée, la plus voilée possible qui était symbolisée à une certaine époque par le confessionnal et sa grille, comme si c'était en plongeant dans ce trou obscur, en étant en face de moi-même avec cette présence muette du prêtre, que là, tout seul, j'allais m'en tirer. Que de fois on rencontre encore des pénitents pour qui l'aveu des fautes est simplement la performance que je vais réaliser pour m'en sortir, comme si au fond, il y avait cette espèce de marchandage minimum qui préserve ma stricte intimité et ma stricte solitude, j'avoue, mais je suis quitte. Autrement dit, même le sacrement de pénitence, a été recouvert d'une sorte de couche d'individualisme, de secret, d'enfermement dont je ne dois à aucun prix sortir parce que simplement c'est ma conscience et Dieu. Au fond, le péché est l'aventure la plus individualiste que nous connaissions dans notre tradition et nos modes de pensée. C'est l'enfermement au départ, c'est l'enfermement dans la culpabilité le remords et le souvenir, et c'est même aussi l'enfermement sur soi dans le moment même où je vais demander pardon comme si cela ne pouvait être réglé que seul à seul.
Or en réalité, et c'est la raison pour laquelle j'ai choisi la deuxième lecture, vous avez remarqué que dans l'évangile, et je crois dans l'Église primitive, la perception du péché avait été profondément changée. Le fils prodigue, le jeune, rentre et se produit à ce moment-là l'aveu : "J'ai péché contre le ciel et contre toi". On pourrait s'attendre à ce que le fils dise : je veux rentrer dans l'anonymat des mercenaires de la ferme et qu'on n'en parle plus. Je veux rentrer dans cette espèce d'individualité de mon monde à moi tout seul dans lequel je préfère mijoter jusqu'à la fin de mes jours. A ce moment-là le processus de réconciliation serait simplement ce réajustement animal à la vie normale. Or, le père devant son jeune fils enclenche immédiatement un processus radicalement différent. En fait, le retour du fils ne pourra pas être un événement purement individuel ni dans la vie du fils qui a été prodigue ni dans la vie du père qui pardonne. Il faut immédiatement que cela prenne une dimension de fête. Il faut organiser un repas, tuer le veau gras, inviter tous les gens de la maison.
La conclusion du retour du fils n'est pas une conclusion dans laquelle on dit : ton cas est réglé, ton casier judiciaire est à peu près effacé, tu reprends la vie sans faire de bruit, sans faire de vagues. Non, le fils pécheur est réhabilité par un processus qui engage toute la maisonnée. C'est quand on a compris cela que le comportement du fils aîné devient incompréhensible. Car, ce que reproche le fils aîné, c'est bien entendu les frasques de son jeune frère qui ayant dépensé la moitié de l'héritage, c'est-à-dire la part qui lui revenait a ainsi appauvri l'héritage, et comme il est réhabilité comme fils, chacun des deux n'aura plus que le quart. Dans un premier mouvement, à la limite, cela peut se comprendre ! C'est une simple question d'arithmétique. Il a gâché la moitié du patrimoine et le père le réhabilite, ce n'est pas juste. Le père, d'ailleurs ne lui demande d'abord de faire ce calcul, il lui dit simplement : "Viens te réjouir avec nous", et le fils aîné refuse. Je crois que c'est le plus grand péché. Ce fils aîné ne comprend pas que le père qui a été le plus blessé, l'invite à se réjouir avec toute la maisonnée du retour du prodigue. Il ne comprend pas ce qu'est la réconciliation et la pénitence.
Frères et sœurs, si nous sommes ici ce soir, c'est parce que d'une certaine manière, encore obscurément, mais je crois que c'est essentiel, nous voulons manifester par un geste public que tout acte de pénitence, c'est la joie de l'Eglise entière, et permettez-moi cette formule un peu paradoxale, c'est non seulement Dieu qui pardonne comme le père a pardonné au fils prodigue, mais Dieu veut que l'Église pardonne comme le père invite toute la maisonnée à faire la fête et à manger le veau gras à cause du retour du fils prodigue. La dimension de la pénitence, le pardon de Dieu va jusqu'à cet extrême, qu'au moment où Dieu pardonne, il ne veut pas être le seul à pardonner, mais il veut qu'avec lui, son corps qui est l'Église pardonne et fête le pardon.
En réalité, c'est vrai. Nous avons plutôt de mauvaises habitudes vis-à-vis du sacrement de pénitence. Je ne dis pas qu'on va convoquer chaque semaine une sorte de grand banquet, même si on aime ça, pour fêter tous ceux qui ont reçu le sacrement de pénitence dans la semaine (maintenant les confessions hebdomadaires sont de plus en plus rares, mais c'est un autre problème). En fait, si nous sommes ici ce soir selon ce vieux geste de la tradition de la réconciliation des pénitents, c'est parce que l'Église a voulu affirmer que dans le moment même où Dieu pardonnait, elle, l'Église, pourtant composée d'hommes pécheurs que nous sommes, était elle aussi invitée à pardonner. Donc, le pardon n'est pas simplement une affaire de Dieu et ma conscience. C'est une affaire de Dieu et ma conscience, certes, mais au cœur de l'Église, et c'est parce que je suis dans l'Église que je peux être pardonné, et c'est parce que je suis dans l'Église, que l'Église sous la mouvance de la grâce du pardon de Dieu a envie de me pardonner et de tuer le veau gras pour moi.
Frères et sœurs, c'est cela le vrai sacrement de la pénitence. Peut-être que dans la tradition, pour des raisons de commodité, on a réduit ce rôle de la présence de l'Église au seul ministre qui n'est pas d'ailleurs celui qui pardonne, c'est l'Église qui pardonne par le ministre, ce n'est pas lui tout seul, c'est l'Église représentée par le ministre qui pardonne. On en a fait une affaire tellement individuelle, mon confesseur et moi, qu'on ne se rend même plus compte de cette réalité inouïe : l'Église se réjouit du pardon de Dieu. Elle s'en réjouit et elle en est tellement heureuse qu'elle le dispense et qu'elle le célèbre avec Dieu.
Je voudrais simplement attirer votre attention sur un événement qui va clore les quatre jours que nous allons passer jusqu'à Pâques. Au moment même où nous allons commencer la Vigile Pascale, il y aura la proclamation du très beau texte de saint Jean Chrysostome. Il invitait les chrétiens encore au quatrième siècle, en disant : venez tous à la fête, c'est-à-dire, venez, tuons le veau gras pour la fête, et c'étaient les pécheurs qui étaient explicitement invités, les ouvriers de la onzième heure, mais la Pâque elle-même, l'entrée dans la Pâque était l'entrée dans le pardon qui était proclamé presque comme une absolution générale (peut-être que je me ferai critiquer par Rome), au moment même du début de la Vigile Pascale. C'était le moment où l'Église dans la pleine conscience de la puissance du Ressuscité et de son appartenance à ce Ressuscité, participait dans le renouveau même de la Pâque, à l'acte de pardonner et de créer entre tous les pécheurs qui la composent, le sacrement du pardon, de la réconciliation et ainsi de son unité et de son identité.
Frères et sœurs, nous allons anticiper le moment de la proclamation du pardon devant le feu pascal, et ce soir, pour le manifester par un autre geste qui était celui de l'introduction des pénitents dans l'église alors que pendant des mois, des années, ils avaient expié leur pénitence dehors, devant le porche, ce soir, nous renouvellerons ensemble ce geste. Nous rentrerons dans le sanctuaire, nous serons tous rassemblés autour de l'autel, et là, nous nous pardonnerons les uns aux autres, non pas nous, pécheurs pardonnant aux autres pécheurs, mais nous, l'Église sauvée et membre du corps du Christ, nous pardonnerons à nous-mêmes et aux autres comme pécheurs ayant besoin du Salut, ayant besoin d'être réintégrés au Corps du Christ. A partir de ce moment-là, ce n'est plus cette dualité intime de moi-même face à moi-même qui ne peut pas me sortir de mon péché, puisque chacun d'entre nous est pour l'autre l'occasion d'un appel, l'occasion d'une vocation, sortir de ce péché par la grâce de Dieu pour devenir les uns pour les autres les témoins du pardon de Dieu.
AMEN