PAS DE DOUTE : DIEU SEUL PEUT PARDONNER !
Sg 11, 23-26 ; Lc 7, 36-43
Mercredi Saint - Célébration pénitencielle de réconciliation - année A (27 mars 2002)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Le péché introduit parfois un doute encore plus sournois par rapport à l'autre, celui contre lequel j'ai péché, car au fond pour faire du mal à quelqu'un d'autre il faut avoir une sorte de doute sur lui, soit un doute sur sa capacité de nous aimer, soit un doute sur ses intentions, soit un doute sur notre propre manière de gérer notre relation avec Lui. Le péché crée avec notre frère une distance, une sorte d'éloignement, et parfois même d'égarement. C'est pour cela que le péché est souvent commis dans ce moment où, comme on dit, on ne se contrôle plus. C'est-à-dire qu'on ne sait plus la relation qu'on a avec l'autre à qui l'on fait du mal. On ne le sait plus, ou l'on ne veut pas le savoir, mais il y a quelque chose qui est comme fissuré par le doute.
Enfin, le péché introduit un doute dans notre relation entre Dieu et nous, parce qu'à partir du moment où l'on est pécheur, quelle difficulté terrible de se reconnaître pécheur devant Dieu. C'est la dureté de cœur dont parle sans cesse tout la tradition de l'Ancien comme du Nouveau Testament. C'est le fait qu'à un moment ou l'autre le pécheur qui sait très bien au fond, comment il aurait dû être selon le désir de Dieu sur lui, sent qu'il n'y a pas répondu à ce désir, mais veut maintenir cette espèce d'état d'incertitude, de flou. Au fond, le péché est toujours générateur de doute, parce que comme l'a vu saint Jean, le Mal, le Satan est père du mensonge. Et à partir du moment où la vérité n'est plus sous les yeux de l'homme, à partir du moment où le pécheur ne voit plus la vérité de son mal, la vérité des autres, la vérité de Dieu, il préfère se reconstruire une sorte de monde à lui, un monde dans lequel s'introduisent à tout moment, des fissures, des distances, pire que des interrogations, vraiment des doutes. "Au fond, est-ce que le monde est vraiment comme ça, est-ce que Dieu est vraiment comme ça, est-ce que je suis vraiment comme ça ?"
Ce travail du doute en nous, qui peut descendre très profondément engendre généralement une sorte de désespoir. C'est à la faveur de ce doute qu'à ce moment-là l'homme doute à la fois de lui-même, de sa possibilité de changer la situation, parce qu'en général le péché a créé des situation irréversibles. Doute des autres, qu'ils aient eux, à qui ont a nui, à qui ont a fait du mal, qu'ils aient la possibilité de renverser la situation, et c'est encore une autre cause de désespoir. Et le monde est mauvais, il est mal fait, et l'on préfère tout noircir plutôt que de reconnaître la possibilité d'un éveil ou d'une aurore. Et puis, ultimement, on doute que Dieu Lui-même ait la possibilité de changer quelque chose en nous.
Ainsi, le péché encroûte dans le doute, il durcit le cœur dans le doute, il durcit le cœur dans une sorte d'attentisme qui fait hésite, mais bien un attentisme qui mène à la conclusion que jamais cela ne marchera jamais.
C'est peut-être quand on a réalisé cette condition de l'homme pécheur que l'on comprend la question des convives de Jésus, lorsque Jésus va dire à la femme : "Tes péchés te sont remis". -"Mais quel est cet homme pour qu'il puisse pardonner les péchés ?" Car c'est bien cela qui constitue l'originalité absolue du pardon et que la Bible a toujours vu comme une sorte de panneau qui est écrit en très grandes lettres : il n'y a que Dieu qui peut pardonner. Et au fond, la foi en Dieu et la foi au pardon de Dieu, au Dieu qui pardonne c'est tout un. Car si nous croyions simplement à un Dieu qui fait des amnisties comme pour les contraventions après les élections présidentielles, et bien, ce Dieu-là serait un faible ou un démagogue. C'est-à-dire quelqu'un qui dirait à l'homme : tu as fait du mal, n'en parlons plus, de toute façon, on n'y peut plus rien, je ne peux pas te pardonner, mais c'est fini. C'est toute la différence entre l'amnistie et le pardon. L'amnistie n'est pas un pardon, elle consiste simplement à dire qu'on rompt avec le passé sans rien y changer. Tandis que le pardon, et c'est cela que déjà dans l'Ancien Testament on avait bien compris : Dieu seul peut pardonner, car si l'homme pécheur réalise sa situation de pécheur, en réalité les doutes et les questions qui s'insinuent en lui sont vrais. Comment lui seul pourrait-il se sortir de ce pas ? Comment lui seul, l'homme pourrait-il se sortir de ce doute ? Comment lui seul, l'homme pourrait-il se sortir de ces tensions et de ces brisures avec tous ceux qui l'entourent ?
Si nous sommes ici ce soir c'est pour nous réinsérer dans cette grande tradition qui est commune aux juifs et aux chrétiens de croire au pardon de Dieu. Si tout à l'heure nous allons faire la démarche d'avancer dans le sanctuaire, c'est exactement la même situation que le grand-prêtre qui, au jour du pardon, le jour de Yom Kippour entrait devant l'Arche dans le Saint des Saint, simplement pour prononcer le nom de Dieu. Quand il avait dit le nom de Dieu, il avait dit le nom du pardon. Il n'y a que Dieu qui soit capable d'enrayer l'irréversibilité du mal et du péché. Il n'y a que Dieu qui soit capable de prendre à bras le corps la situation dans laquelle nous sommes, et réunifier cet homme pécheur divisé et rongé par le doute, que chacun d'entre nous expérimente jour après jour. C'est cela le mystère du pardon. C'est en cela que cette femme a cru parce qu'elle, elle était payée pour savoir que le péché dans ce milieu-là, et surtout ce péché-là était impardonnable. Précisément, le seul fait d'oser aller voir Jésus, c'était la manifestation et la confession que l'attitude de Jésus vis-à-vis d'elle pouvait être autre chose que celle d'un homme. Et c'est une confession de la divinité de Celui qui peut lui pardonner, tellement claire que l'entourage des convives en est lui-même scandalisé.
Ce qui est extraordinaire encore dans le pardon, c'est le fait que le pardon n'est jamais général. Dieu ne pardonne pas "en gros", mais il pardonne pour un acte, pour un pécheur. C'est cela le sens du pardon chrétien. Le pardon ne peut être que le moment où Dieu vient ressaisir l'homme là où il en est, à cause de son péché. C'est très différent de tous les autres sacrements où Dieu fait participer à un mode plus ou moins profond de la vie divine, par l'Eucharistie, par l'onction des malades, par le sacrement du mariage, par le sacrement du service. Mais là, Il repart de zéro, Il est le Dieu de la Sagesse qui repart à la base même de sa créature, parce qu'il l'aime comme disait le livre de la Sagesse, et qui d'une certaine manière ne tient plus compte du mal. Il dit : "Je te recréée". Le pardon de notre tradition, c'est le pardon de la recréation. Dieu peut donner à chacun d'entre nous dans l'acte même de pardonner, la plénitude même de ce qu'il veut pour nous, de toute éternité, ce qu'Il nous a donné en nous créant, ce qu'il nous a rendu en nous sauvant, et ce qu'il nous restitue en nous pardonnant.
Frères et sœurs, c'est pour cela que le Carême est un temps de pénitence, et c'est pour cela qu'il ouvre directement sur le mystère de Pâques, car il n'y a pas d'autre manière d'entrer dans le mystère de la mort et de la Résurrection de Jésus que d'accueillir la nouveauté et la recréation totale de nous-mêmes par son pardon.
AMEN