ÊTRE MISÉRICORDIEUX POUR RECEVOIR LA MISÉRICORDE
Si 27,30- Si 28,7 ; Mt 6,7-15
Mercredi Saint - Célébration pénitencielle de réconciliation - année A (31 mars 1999)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
Nous sommes ici ce soir pour célébrer la réconciliation, c'est-à-dire pour dire, manifester notre joie, la joie de chacun d'entre nous d'avoir été pardonné, la joie de chacun pour le pardon de son frère, la joie de la communauté tout entière pour ce pardon qui a été largement donné par Dieu à tous ses membres. Nous sommes donc là pour célébrer cette réconciliation que nous avons reçue au moment où le prêtre a donné l'absolution de Dieu à nos péchés.
Mais je crois que dire que nous célébrons, que nous nous réjouissons de cette réconciliation et que nous nous réjouissons ensemble c'est profondément vrai, mais c'est trop peu dire. Il ne s'agit pas simplement de prendre acte du fait que nous avons été, chacun, réconcilié, il ne s'agit pas seulement de nous dire les uns aux autres la joie d'avoir ainsi reçu cette réconciliation, je crois que la réconciliation en elle-même, dans le fond de sa signification et dans la structure même du sacrement, a nécessairement une dimension commune, une dimension commune non seulement pour la célébrer, non pas seulement pour nous la dire ou pour nous en réjouir, mais une célébration commune parce qu'il n'y a pas de réconciliation individuelle s'il n'y a pas une réconciliation partagée. Vous avez remarqué certainement que dans le texte du "Notre Père" que nous venons d'entendre, saint Matthieu, après nous avoir rapporté les paroles de Jésus, ces Paroles que nous récitons si souvent, commente uniquement ce passage sur la réconciliation, sur le pardon. Après avoir dit : "ne nous soumets pas à la tentation, mais délivre-nous du Mauvais" et avoir ainsi terminé le texte même de la prière que Jésus nous a donnée, saint Matthieu continue : "Oui, si vous remettez aux hommes leurs manquements, votre Père céleste vous remettra aussi, mais si vous ne remettez pas aux hommes votre Père non plus ne vous remettra pas vos manquements". Et vous connaissez le déploiement de ces paroles que le même saint Matthieu nous donne dans son évangile, dans cette parabole (Matthieu 18,23-35) où il nous raconte l'histoire d'un maître qui avait remis à un de ses serviteurs une dette assez confortable parce que ce serviteur l'en avait supplié, lequel serviteur, sortant de là, trouve un de ses compagnons qui lui devait quelques bricoles et, le serrant à la gorge, il le fait mettre en prison jusqu'à ce qu'il lui ait tout rendu, c'est le déploiement même de ces paroles de l'évangile, et de fait la parabole dont je vous parle se termine ainsi : "C'est ainsi que vous traitera mon Père du ciel si chacun de vous ne pardonne pas du fond de son cœur à son frère".
Autrement dit il n'est pas possible que nous ayons reçu le pardon et que nous puissions aujourd'hui nous dire les uns aux autres notre joie d'être pardonné si nous ne nous sommes pas pardonnés les uns aux autres, si nous n'avons pas pardonné à tous ceux qui nous ont fait du tort. Alors évidemment nous pourrions interpréter cela d'une façon un peu littérale et brutale comme si c'était donnant-donnant, comme si Dieu nous disait : "si tu pardonnes, Je te pardonne, si tu ne pardonnes pas, Je ne te pardonne pas". Autrement dit: "il faut payer pour pouvoir être, à son tour, récompensé". Je ne crois pas, malgré les apparences, que ni le "Notre Père" ni la parabole ne signifient cela.
C'est quelque chose de beaucoup plus profond et de beaucoup plus essentiel. Je crois que la réconciliation c'est-à-dire la miséricorde qui est l'attitude profonde du cœur de Dieu, par laquelle n nous pardonne et donc se réconcilie avec nous, je crois que la réconciliation, le pardon, la miséricorde ne sont pas morcelables comme s'il y avait le pardon pour tel ennemi, le pardon pour tel voisin qui m'a fait une bricole, le pardon que je demande à Dieu, etc... Il y a une réalité plénière, globale, totale de la miséricorde. La miséricorde, ce n'est pas une attitude ponctuelle que l'on a à l'égard de telle ou telle personne ou que telle personne a à notre égard ou que Dieu aurait pour nous ou pour d'autres, la miséricorde c'est un mystère englobant, c'est un mystère qui englobe notre vie, du début à la fin, et la vie de tous nos frères, et en dehors de cette miséricorde il n'y a pas de salut, en dehors de cette miséricorde il n'y a pas de pardon, il n'y a pas d'Église, il n'y a pas de communauté réconciliée. La miséricorde, c'est le mystère même de l'attitude de Dieu, d'un Dieu qui n'est pas en train de compter nos fautes ou, comme s'en plaint Job faisant allusion à l'idée courante qu'on se fait de Dieu, Dieu qui là à épier nos pas, nos fautes pour nous prendre en défaut, ce n'est pas cela Dieu. Dieu, Jésus nous l'a dit, redit, répété sans cesse dans l'évangile, c'est la miséricorde c'est-à-dire cette sorte d'attitude profonde qui est tellement radicale en Dieu qu'on nous dit : "c'est les entrailles de miséricorde de Dieu", c'est quelque chose d'aussi viscéral en Lui que les entrailles en nous-mêmes. La miséricorde, c'est le mystère profond de cet Amour de Dieu, quand Il rencontre un refus d'amour ou un éloignement d'amour ou un péché, alors l'Amour de Dieu qui est fait pour le partage de la joie devient miséricorde c'est-à-dire souffrance, attente, désir, bénédiction, relèvement, restauration, transformation. L'Amour de Dieu, c'est un amour qui n'a de cesse d'éveiller en nous le même amour, de nous faire entrer dans le mystère et le partage de son Amour, et par conséquent de nous rendre aimants comme Il aime, miséricordieux comme Il est miséricordieux c'est-à-dire de ne plus être capable, comme Lui-même n'est pas capable, de non seulement nous venger, mais même d'avoir quelque jugement ou mépris que ce soit à l'égard de qui que ce soit, mais d'être radicalement, fondamentalement ouvert au cœur de l'autre, à la misère du cœur de l'autre. "Miséricorde", c'est très exactement cela : c'est avoir un cœur sensible à la misère, c'est l'étymologie même du mot.
Dieu est miséricorde, et nous ne pouvons recevoir sa miséricorde pour nous qui en avons tellement besoin à cause de notre médiocrité, de nos fautes, de nos refus, de nos stupidités, de nos haines, de nos péchés, de tout ce que vous voudrez, nous qui en avons tellement besoin, nous ne pouvons recevoir sa miséricorde qu'en étant envahis par cette miséricorde, qu'en étant entièrement transformés de l'intérieur par cette miséricorde qui nous fait êtres de miséricorde à notre tour comme Dieu est miséricorde, il faut qu'elle devienne co-naturelle à notre cœur, à nos entrailles. Il faut que nous ne puissions pas regarder les autres autrement qu'avec cette tendresse, cette proximité, cette compréhension, cette capacité de nous dire : "Je suis comme lui, je suis son frère, son semblable, ce péché que je vois en lui, il est en moi, si ce n'est pas le même, c'en est un autre peut-être pire, en tout cas semblable. Ce que je vois en lui et qui peut-être m'agace, m'énerve ou qui me révolte ou quoi me met hors de moi ou qui me scandalise, ce que je vois en lui, c'est le reflet de ce qu'il y a en moi, de ce que Dieu voit en moi, et Dieu m'aime comme cela et Dieu l'aime comme cela". Et je ne peux entrer dans ce total d'Amour qu'en me mettant moi aussi à aimer mon frère malgré ses défauts, malgré ses péchés, malgré telle ou telle caractéristique qui me semble vile, méprisable ou repoussante parce qu'il n'y a pas que des péchés anodins, il y a aussi des péchés que l'on ne peut pas supporter, il y a aussi des péchés que sociologiquement nous marquons au fer rouge, il y a aussi des péchés qui quelquefois nous semblent monstrueux, et bien même à l'égard de cela il faut que nous ayons une attitude de miséricorde parce que la miséricorde, elle n'est pas pour un certain nombre de braves personnes, la miséricorde, elle est pour tous, pour les pires de tous. Comment pourrions-nous être pris dans cette miséricorde de Dieu si nous n'étions pas capables nous-mêmes de la transmettre, de la donner, de la faire rayonner.
Alors vous voyez, je ne crois pas que Dieu nous dise : "si tu ne pardonnes pas, Je ne te pardonne pas, si tu ne fais pas miséricorde, Je ne te fais pas miséricorde". Dieu nous dit: "Je ne peux pas te faire miséricorde autrement qu'en te remplissant de cette miséricorde, qu'en te transformant en être de miséricorde, qu'en révolutionnant ton intérieur, en te faisant comprendre ce qu'est mon cœur à Moi pour que tu puisses partager mon cœur et vivre, regarder, aimer comme Je vis, comme Je regarde, comme J'aime en sachant le pire et en se donnant à celui que l'on considère comme le pire".
Il m'arrive, frères et sœurs, de rencontrer des gens qui sollicitent la miséricorde du prêtre, de l'Église, de Dieu, par exemple parce qu'ils sont divorcés remariés ou dans une situation difficile, etc... et souvent j'essaye, avec eux, quelques tests, je ne vous dirai pas lesquels, pour leur proposer un regard de miséricorde sur telle ou telle catégorie dont je soupçonne qu'ils risquent de la mépriser radicalement et j'essaye de leur montrer qu'il n'est pas possible qu'ils soient eux-mêmes demandeurs de miséricorde s'ils ne sont pas capable d'éprouver de la miséricorde pour ceux qui sont pécheurs comme eux, ni plus ni moins.
Alors, je crois, ce soir en célébrant ensemble la joie de notre réconciliation, nous ajoutons à ce qui s'est passé dans notre carême cette dimension d'élargissement de notre cœur, d'ouverture de notre cœur au niveau de cette tendresse universelle, de ce pardon fondamental, de cette miséricorde radicale de Dieu.
AMEN