L'AMBASSADE DU PARDON
Mercredi Saint - Célébration pénitencielle de réconciliation - année A (3 avril 1996)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
Certes lorsque nous confessons, nous avons d'abord tendance à en rester à une sorte de description de surface notre comportement vis-à-vis de Dieu, vis-à-vis de nous-mêmes et nous commençons par distinguer ou souligner ce qui nous gêne, ce qui les gêne ou ce qui, nous croyons, gêne Dieu.
La première chose que nous distinguons lorsque nous voulons parler de notre péché, c'est ce qui apparemment entrave un certain bien-être, une certaine aisance, non pas le bonheur, j'allais dire, on a un peu fait le deuil d'un bonheur total, mais quelque chose qui pourrait nous empêcher d'être complètement désespérés et c'est ce que nous voulons viser lorsque nous commençons à nous confesser. Puis progressivement, mais pas tout de suite, mais au cours des années, des expériences de confession que nous pouvons faire ou peut-être que nous ne faisons plus d'ailleurs, nous essayons de creuser davantage en essayant de voir un peu comment en nous est distribué trois vertus : la foi, l'espérance, et la charité, en quelque sorte comment nous sommes construits, sur quel trépied notre vie théologale, pour parler technique, est construite, est édifiée. Il en est pour certains, la foi est plus facile que pour d'autres, d'autres c'est l'amour et la charité, d'autres c'est l'espérance.
Et chacun de nous, aurait une répartition originale, singulière de ces trois vertus. En général d'ailleurs celle qui est peut-être la plus faible, c'est la charité. Mais souvent nous oublions d'espérer et celle-là est aussi faible. Bref en chacun de nous se répartit cette petite composition subtile qui fait que nous sommes cet être et non pas un autre. Et si nous avançons, année après année, dans le Carême, c'est que nous avons pris conscience qu'il fallait corriger ce trépied intérieur, conforter, j'allais dire échafauder, vous savez de quoi je parle, la foi sur la charité et la charité sur l'espérance, car en quelque sorte elles ne vont pas les unes sans les autres, elles s'étayent mutuellement pour pouvoir grandir, pour pouvoir nous faire grandir. Et vous vous rendez compte que la confession d'un mensonge, d'une hypocrisie, certes est fondamentale, mais si nous restons à ces premiers péchés-là, nous oublions de creuser davantage en nous et de voir pourquoi nous mentons ou pourquoi nous ne savons pas aimer ou pourquoi nous sommes hypocrites. Et ainsi il nous faut aller en profondeur en nous-mêmes.
Ainsi si nous sommes venus ce soir, c'est que nous croyons à ce pardon et c'est que nous croyons qu'à ce niveau de profondeur que j'évoque, seul Dieu peut intervenir. Il y aurait comme en nous, une part impardonnable des hommes et seulement pardonnable par Dieu. Et c'est pour ça que nous sommes là, nous sommes là pour nous, pour chacun de nous, pour notre histoire, parce que nous en avons assez d'être tendus entre cet être ancien, cet être nouveau, comme le dit saint Paul, ou je dirais autrement entre celui que j'étais et celui que je vais devenir et que nous n'avons pas démissionné dans le désir de devenir celui que je dois devenir et que, si nous sommes là, c'est que nous avons un nouvel appétit, un nouveau désir à raviver et que nous ne sommes pas découragés d'être celui que nous devons devenir.
Ainsi demander le pardon de Dieu et nous réconcilier avec Lui ce soir et les uns avec les autres, c'est donc reconnaître que, seul en Lui, peuvent se réconcilier les hommes qui le reconnaissent. C'est le seul endroit où l'homme est réconcilié avec Lui, avec Dieu et avec lui-même. C'est le seul endroit, c'est le seul lieu, c'est la seule personne qui puisse condenser, rassembler, tisser en Lui le pardon de ce qui est impardonnable en nous, car cela n'appartient qu'à Dieu. Seulement voilà, nous ne sommes pas venus que pour nous. Nous sommes en ambassade, en petite ambassade, mais en ambassade, et c'est ce que dit saint Paul dans l'épître aux Corinthiens : nous sommes venus, malgré nous, pour les autres.
Au moment de notre baptême, normalement si le prêtre a fait correctement les choses, il nous a fait goûter du sel. Ce sel, c'est en quelque sorte pour dire à cet enfant, à ce futur baptisé que sa vie sans Dieu serait fade, serait sans goût, mais plus encore c'est pour dire à cet enfant qu'il va devenir, programme incroyable, le sel de la terre. Car nous, les chrétiens, avons été envoyés pour devenir ce qui donne un sens à cette terre, ce qui donne un goût à la vie sur la terre. Et si nous sommes en ambassade ce soir, dans la célébration de réconciliation, c'est parce que nous sommes envoyés, même s'ils ne le savent pas, même s'ils ne le veulent pas, au nom de tous ceux qui n'ont pas trouvé de goût à leur vie ou qui ne veulent pas en trouver.
Et nous avons tous, dans notre histoire, dans nos rencontres de visages ou de corps abîmés, des âmes isolées, sans Dieu, desséchées que nous portons intérieurement, même parfois d'ailleurs avec une certaine honte de voir que l'humanité peut être si laide ou si abîmée et que, si nous sommes là, c'est que nous portons presque malgré nous, nous portons des gens dans la prière, mais plus encore et ça nous ne le savons, seul Dieu le sait, ce qu'Il nous fait porter d'exhortation et d'intercession. Mais nous portons ici tous ceux dont nous avons croisé le visage et à qui nous n'avons rien dit, ni rien fait, ni rien proposé.
Quand Pierre propose au boiteux de la Belle Porte ce qu'il a de plus riche, de plus fort, de plus grand, non pas des richesses, mais la bonne nouvelle, et il lui dit cette bonne nouvelle. Différence entre Pierre et nous, c'est que nous n'avons pas osé ce jour-là lui dire. Mais nous avons en nous, nous l'avons en mémoire au fond de nous et nous l'avons si fortement en mémoire que quelque part nous sommes leur intercesseur, bien malgré nous.
Et je pourrais évoquer avec vous des mille et un avatars de la vie humaine. Je n'en prendrai qu'un, non pas pour vous faire larmoyer, cela ne sert à rien, c'est un homme qui depuis trente-cinq ans se tient près d'un radiateur, dans un pavillon de l'hôpital psychiatrique. Il ne parle pas, il ne parle à personne, il ne dit rien, depuis trente-cinq ans il se tient là, cela pourrait être drôle, ce n'est même pas drôle. Et je n'ai rien à lui dire, personne ne lui parle, il ne veut pas parler et je sais que nous sommes là pour lui et pour d'autres. Nous sommes là aussi pour le monde, tel que le monde se déchire. Et nous sommes porteurs parce que, quelque part, une vraie honte, une belle honte a touché notre cœur et doit doucement se métamorphoser, se convertir en intercession. Saint-Paul disait : c'est comme si Dieu exhortait par nous. Nous sommes en ambassade, nous sommes donc en ambassade pour le Christ.
Nous ne savons pas exactement comment Dieu se sert de nous, se sert de notre liberté pour construire l'Église. Et dans cette célébration de ce soir, j'allais dire, nous nous prêtons davantage à ce service du pardon. Nous nous donnons davantage parce que nous-mêmes nous nous offrons à ce souffle du pardon et que nous voulons entrer dans les jours saints, dans ces jours de Dieu. Nous nous prêtons, nous nous donnons davantage pour que Dieu fasse de nous ce que bon Lui semble, que sa volonté soit faite sur la terre, non pas pour nous désarmer de notre incompétence, de notre incapacité à transformer ce monde, mais nous savons les uns les autres qu'il y a quelque chose d'irréductible au mal dans ce monde, puisque le monde ne reconnaît pas cette parole, puisque le monde ne peut que haïr cette parole qui ne vient pas du monde. Et c'est pour ça que le monde ne peut pas la reconnaître. Le monde déteste ce qui sort de lui, le monde se croit indépendant et tout ce qui lui rappelle qu'il est dépendant de lui-même et de son péché, qu'il est esclave et qu'il est entravé, suscite sa haine.
Et c'est normal la haine précède souvent pour ceux qui sont abîmés, l'amour et qu'il faut beaucoup de patience, beaucoup de silence et peut-être beaucoup d'intercession secrète de notre part à nous, l'Église des ambassadeurs du pardon, pour qu'un jour, sans que ces mots soient usés, sans que ces idées soient usées, le vrai pardon touche cet homme, le défasse de la haine et du lien dans lequel il était entravé et lui fasse découvrir une lumière. C'est vrai qu'à force de prêcher l'amour, c'est devenu de la "soupe". Et c'est vrai que nous ne voulons pas prêcher de la soupe et que nous prêchons une puissance, nous prêchons la force du pardon, encore faut-il que, ce soir, nous-mêmes nous acceptions de nous exposer à cette force du pardon, complètement, totalement, pour que nous puissions rentrer, j'allais dire abandonnés de nos préjugés, de nos inquiétudes, dans ces jours de la Passion qui vont nous mener jusqu'à la lumière du salut.
En quelque sorte et pour conclure, nous avons peut-être le sentiment que Dieu s'est tu, qu'Il a cessé d'intervenir, qu'Il a cessé de nous regarder, de nous recevoir. Mais il y a un homme dans la Bible qui s'appelle Job et qui confesse et qui nous dit ce soir : "moi je sais que Dieu n'a pas dit son dernier mot et je l'attends, dussé-je en mourir".
Frères et sœurs, ce dernier mot, c'est le Christ, et ce n'est pas nous qui allons en mourir, mais c'est lui qui va le faire pour nous.
AMEN