LA GLOIRE DE L'ENFANT PAUVRE

Mercredi Saint - Célébration pénitencielle de réconciliation - année C (12 avril 1995)
Homélie du Frère Yves HABERT

 

"Et ils tirèrent au sort ses vêtements". Le condamné n'a pas de valise et pratiquement pas de famille. Les sociologues se penchent sur la coutume du partage des vêtements, les prophé­ties s'accomplissent : Jésus est dénudé. "Sorti nu du ventre de ma mère, nu j'y retournerai". Dans le jeu du vêtu-dévêtu s'opère en fait tout le mystère de notre réconciliation, ce mystère que nous sommes heureux de célébrer ce soir.

Au commencement, il n'en était pas ainsi puisque Adam et Eve étaient nus l'un devant l'autre sans honte. Les Pères commentent : "ils n'avaient pas honte puisqu'ils étaient vêtus de gloire". Vous connaissez la chute et l'entrée dans la clandestinité et Dieu qui crie : "Adam, où es-tu ?" et Adam : "je me suis caché, je suis nu". Ils étaient faits pour une gloire éternelle, pas la gloire des stars, mais une gloire éter­nelle. La honte d'Adam vient moins de la pudibonde­rie que d'avoir déchiré ce vêtement de gloire. Et puis cette peur de Dieu qui maintenant habite Adam. Comme ces prisonniers que l'on dénudait dans les camps, Adam est nu, désarmé devant Dieu, faible. Et Adam crie : "qui me rendra mon vêtement de gloire ?"

Maintenant je vais raconter une histoire pour tous ceux et celles qui ont un cœur d'enfant. C'est l'histoire d'un enfant pauvre. Il faut se l'imaginer es­piègle, avec des tâches de rousseur, il va vers la ville qui est proche. Il faut l'imaginer aussi en costume du dimanche, dans un costume magnifique. En effet tout le village est en effervescence car le roi marie son fils unique. Et cet enfant pauvre un peu serré dans son costume du dimanche court sur cette route, il est en avance comme tous les pauvres. Il voit en passant le petit torrent, il a l'habitude d'y descendre pour voir les truites d'argent dans le froid du courant. Il aime contempler ces animaux, il aime cette nature. Et il descend par le petit chemin et, mal à l'aise dans ses souliers, glisse et déchire son costume du dimanche, il le déchire de part en part. Et pour comble de malheur il entend déjà le cortège des noces qui approche, déjà il entend les trompettes et il se dit : "qui me rendra mon vêtement de gloire ?" Alors cet enfant va se ca­cher dans le fossé et va voir passer tout le défilé. Il va voir passer les prêtres et les prophètes, les patriarches, les rois, les justes, les injustes, les méchants et les gentils, il va voir passer les brebis qu'on emmène au Temple et les taureaux pour y être sacrifiés. Et il se demande : "qui me rendra mon vêtement de gloire ?"

La tristesse de cet enfant est intense et il se dit : "il n'y a plus que l'époux et l'épouse". Et l'enfant va jouer son va-tout, l'enfant va jouer banco et va crier vers l'époux : "Souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton royaume". L'époux qui est dans les bras de sa mère, l'épouse dans les bras du père. Alors quand l'époux entend cela, l'époux se dévêt, l'époux dévêt sa tunique de gloire pour en revêtir l'enfant. Et l'époux revêt la tunique déchirée de l'enfant.

C'est inconcevable, inimaginable qu'un prince se dévête pour un enfant pauvre qui a crié. Et pourtant c'est bien ce qui est arrivé. Cet échange, un Père de l'Église l'a traduit ainsi : "Notre corps fut ton vêtement, ton Esprit fut notre robe". Car le Christ a pris notre humanité, notre chair, le Christ a pris notre tunique pour ses noces de sang. Et Jésus, l'Époux, s'avance nu vers Adam nu pour qu'Adam n'ait plus jamais peur de Dieu. Et il faut voir l'enfant qui main­tenant parade comme un prince dans son costume de gloire, il a l'impression d'être au ciel, il est au bras de l'épouse et il danse. Il passe devant ses parents in riant. Et pendant ce temps-là les enfants se dévêtent et plongent dans la piscine de régénération et le Sei­gneur les revêt du feu de sa gloire.

Pendant ce temps-là le père court au-devant du fils cadet, se jette dans ses bras et le revêt de la robe de gloire, de la bague de l'alliance et des sanda­les. Pendant ce temps-là Zachée comme un fruit mûr tombe de son arbre. Pendant ce temps-là, la péche­resse est relevée. Pendant ce temps-là, la honte d'Adam est enlevée, la malédiction qui pesait sur lui est arrachée. Pendant ce temps-là les larmes, nos lar­mes sont taries par la sueur de l'Agneau. Pendant ce temps-là, le Sauveur dessèche le figuier puisqu'il n'y a plus besoin de ses feuilles pour couvrir la nudité des saints. Pendant ce temps-là, le Seigneur revêt de gloire tous les saints du ciel, plus personne n'est nu, debout, confus ou couvert de feuilles.

Il nous faut terminer cette histoire. Puisque le cortège approche, les hérauts arrivent déjà sur la place. Il n'est plus temps pour les jongleurs de jongler, il n'est plus temps pour les enfants de jouer. L'époux arrive, les gardes en voyant l'époux ouvrent les portes. L'organiste joue la marche nuptiale, l'époux approche. Tout le monde est au courant du merveilleux échange qui s'est opéré et tous s'inclinent devant un authenti­que chevalier. Sur le seuil, l'époux se penche à l'oreille de l'enfant pauvre et lui dit : "Aujourd'hui, c'est toi le roi". Et l'enfant pauvre entre en riant dans la cathédrale illuminée.

Aujourd'hui le Christ se penche à l'oreille de l'enfant pauvre de l'évangile, du larron et lui dit : "aujourd'hui tu seras avec Moi en paradis". Et l'en­fant, le larron, rentre au ciel en riant et part en dansant à la rencontre d'Adam et Eve vêtus d'une gloire plus belle que la première.

 

 

AMEN