LE PARDON, UNE ÉNERGIE POUR MARCHER ENSEMBLE

Jn 8, 1-11
Mercredi Saint - Célébration pénitencielle de réconciliation - année C (15 mars 1992)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

Cette femme prise en flagrant délit d'adultère s'attendait à une seconde condamnation, un peu comme dans la justice humaine, après le tribunal de grande instance, la confirmation en appel.

Selon la loi de Moïse, elle devait être lapidée. On fait appel à un sûr représentant de la loi, puisque lui-même dit être venu l'accomplir de façon parfaite, ainsi cette femme se retrouve devant Jésus. Les condamnés ne sont pas ceux qu'on attendait. Ceux qui accusaient se sont sentis condamnés, leur péché ré­vélé, et elle qui était amenée pour être condamnée s'en est allée pardonnée. Elle croyait trouver un juge, si ce n'est sévère, au moins objectif, c'est le moins qu'on puisse attendre d'un juge, elle rencontre Quel­qu'un qui lui ouvre un chemin : "Va et ne pèche plus".

Vous et moi, nous avons rencontré le Christ non pas, j'espère, comme un juge, ce ne serait pas chrétien, mais comme Celui qui ouvre un chemin : "Va et ne pèche plus". le pardon n'est pas un mot. Autrement il n'aurait pas été prononcé par Jésus sur sa croix, au moment de mourir, Car à ces moments-là on ne dit pas des mots. Le pardon est un acte. Le mot de Jésus : "Père, pardonne-leur" ne fait qu'exprimer de façon audible l'acte de sa mort, sa plus grande signifi­cation. Le pardon est un acte qui ouvre un chemin à partir d'un endroit qui est une prison, celle du péché, celle de la condamnation, ou de l'auto condamnation. Ce chemin, le Christ Lui-même l'a ouvert par l'acte de sa mort et de sa Résurrection. Ce chemin, ce n'est pas simplement le parcours tout tracé devant nous. Ce chemin, nous le traçons en pardonnant, de même que l'on couvre un parcours, non pas simplement en le suivant du doigt sur la carte ou à l'horizon du regard, mais en y marchant.

Le pardon est un acte, il est à la vie humaine ce que le pas est à la marche. L'acte du pardon doit nous faire marcher dans la droiture de Dieu, mais nous pouvons aussi marcher de travers. Il y a trois faux pardons, trois formes de faux pardon, peut-être d'autres, j'en ai à l'esprit trois, c'est suffisant. Le pre­mier faux pardon, c'est : "oh excuse-moi, je n'ai pas fait exprès". Notre vie quotidienne en est tissée. C'est un faux pardon parce qu'il banalise le mal. S'excuser, dire qu'on n'a pas fait exprès, c'est banaliser, ne prêter aucune importance à ce que nous avons fait, exprès ou pas, peu importe. Nous ne pouvons pas nous conten­ter de ce genre de paroles qui vraiment ne sont que des mots. La deuxième forme de faux pardon, c'est la réaction. Le pardon n'est pas une réaction, on n'est pas dans l'ordre chimique : telle chose engendrant telle réaction : "tu m'as blessé, je te pardonne". C'est un faux pardon, il se veut automatique, or il n'y a pas un automatisme entre la blessure, le mal, le péché et le pardon. Autrement, il n'y aurait qu'à laisser faire l'au­tomatisme, la réaction, la réaction en chaîne. Si c'était cela, il n'y aurait pas d'investissement, de responsabi­lité, donc il n'y aurait pas d'acte constructif. Ce serait un faux pas. La troisième forme de faux pardon, c'est le rapport de forces. "Je t'accuse pour que tu en vien­nes enfin à me pardonner. Je te rappelle ce que m'as fait parce que j'espère enfin t'extorquer ton pardon. N'oublie pas ceci ou cela, tu as intérêt à me pardon­ner, si tu veux que ..." Ce rapport de forces est plus destructeur encore que la faute. Nous vivons souvent de ces faux pardons.

Le pardon véritable n'a pas de raison, pas d'explication, pas de justification, même pas celle du péché ou de la faute. Le pardon est gratuit, et cette gratuité, c'est l'énergie même qui nous fait avancer dans la vie, qui nous fait poser des actes de pardon. Cette gratuité même a permis à Jésus de dire : "Va et ne pèche plus" et à quelqu'un d'autre : "tes péchés sont pardonnés", à un troisième, un des pires : "au­jourd'hui même tu seras avec Moi dans le paradis..." Ces actes de pardon en les posant le Christ a révélé de façon parfaite la gratuité de Dieu pour nous, C'est ce pardon-là et nul autre que vous avez reçu dans le sa­crement de réconciliation, c'est ce pardon-là qu'il faut désormais vivre, non pas comme quelque chose de reçu et de bien cadré dans notre parcours de carême, comme ça arrive aux pénitents qui viennent la veille de Pâques "je vais quand même y arriver", c'est bien cadré, juste à la limite, mais enfin on y est quand même. Le pardon n'est pas reçu comme une sorte de satisfaction, de contentement, pour être prêt à célébrer Pâques. Il est une énergie reçue, mais qui ne devient effective que lorsque nous la vivons. C'est pourquoi le pardon, s'il est toujours donné, n'est au fond jamais définitivement acquis, car il s'acquiert en plénitude lorsque, passant gratuitement dans la vie, il engendre la gratuité de ma vie pour l'autre, quel qu'il soit. C'est ce pardon que le Christ est venu nous donner, ce par­don que le Christ est venu nous confier, reçu il doit être vécu. Le Christ est venu vers chacun, non pas pour s'arrêter un moment avec lui, mais pour lui dire : "Va et ne pèche plus". "Va", c'est marcher, poser des actes de pardon.

Vous n'avez pas le ministère presbytéral de la réconciliation, mais vous avez reçu par le pardon le ministère chrétien de la réconciliation, c'est-à-dire que désormais ce sacrement, vous devez l'exercer les uns pour les autres. C'est un aspect fondamental du sacer­doce baptismal qui tisse dans nos vies la réalité du salut, celui-là même qui brode au plus profond de votre être avec l'aide des autres le corps unique du Christ. Alors, frères et sœurs, sur cette route qui nous est ouverte par le pardon, il y a une exigence à la­quelle il faut désormais répondre, qui n'est pas sim­plement celle de notre démarche personnelle, mais celle de la démarche ecclésiale, qui revient à faire en sorte que le corps du Christ, par l'exercice sacramen­tel de notre pardon les uns pour les autres, puisse se réaliser.

Vous le savez, le pardon n'est pas une réalité sociale ou économique. Ce n'est pas une réalité de la justice humaine qui est plutôt "pénitentiaire". le par­don est une gratuité de Dieu. Il nous est donné, juste­ment comme une force et une énergie pour que toute réalité sociale en soit imprégnée, marquée, fortifiée. Sans pardon, le monde est suicidaire, sans pardon, le monde est assassin. Selon la Loi, elle doit être lapi­dée. Alors que cette réalité que nous avons reçue et que nous allons vivre solennellement en cette Pâque de la mort et de la Résurrection du Christ, soit en nous, en chacun d'entre nous, le renouvellement de notre marche ensemble vers Dieu, mais en passant les uns par les autres et l'Église par la société de ce temps. Le pardon nous est gratuitement donné pour que nous le vivions dans cette Église et pour que l'Église le donne gratuitement au monde. C'est la seule force qui peut permettre au monde de ne pas tomber dans le désespoir, dans le suicide ou dans l'as­sassinat quelles qu'en soient les formes. C'est donc désormais à chacun d'entre nous et tous ensemble à donner ça ceux que nous allons rencontrer, si ce n'est le sacrement du pardon, en tout cas le regard sacra­mentel du pardon, le silence sacramentel qui par­donne, le style de vie qui fait en sorte qu'à partir de nous, fils de Dieu pardonnés dans le Fils, se retisse le fondement même de notre humanité, celui qui avait été détruit au moment du péché et celui qui est tou­jours détruit à chaque péché.

Nous avons, nous, l'Église de Dieu, ce trésor du pardon, non seulement pour la paix de notre cons­cience, mais pour refaire dans la force de la Résurrec­tion cette humanité qui nous est confiée et dont nous faisons partie. Le pardon est un don, le pardon est une charge qu'il faut désormais exercer et exercer non pas en idées, mais en actes les uns avec les autres, et en­semble avec tous les hommes qui nous fréquentent et qui, sans le savoir ou en le sachant, sont d'une façon ou d'une autre emprisonnés dans le péché ou dans quelque mort que ce soit et qui attendent que des hommes, que des femmes soient pour eux l'écho vé­ritable, l'écho gratuit de cette parole de Jésus : "Va et ne pèche plus".

 

 

AMEN